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Les 300 000 clichés de Georges Azenstarck

Faites entrer le témoin


paru dans CQFD n°161 (janvier 2018), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 04/07/2018 - commentaires

Certaines vies sont comme des livres d’histoire. À l’image de celle de Georges Azenstarck, qui fut photographe à L’Humanité et à La Vie ouvrière, journal de la CGT, dans les années 1960. CQFD l’a rencontré chez lui, au milieu d’une montagne de photographies de manifs et de grèves.

Photo Georges Azenstarck. {JPEG}

« Je me souviens de deux flics qui lavaient le sang sur la chaussée. » Ce soir-là, Georges Azenstarck est en train de tirer ses photos dans les locaux de L’Huma quand il entend des tirs. Il se rue alors sur un balcon de cet immeuble du 6 boulevard Poissonnière, dans le 9e arrondissement de Paris. Il s’y tient en compagnie du photographe Serge Gautier et de deux journalistes, observant toutes lumières éteintes pour ne pas être repérés. « Plus tôt dans la journée, lors de la manif, les flics avaient utilisé leurs machines à effacer les sourires, les bâtons. Il y avait des femmes et des enfants en tenue du dimanche. J’ai vu l’horreur… Des flics tirant à balles réelles, des Algériens touchés, d’autres les mains sur la tête, et puis les corps entassés comme des sacs de patates. Une fois les flics partis, on est descendus. Mais deux camions de police faisaient barrage, qui ont ensuite embarqué les cadavres. »

Le lendemain, L’Huma et Libération – dirigé par l’ancien résistant d’Astier de la Vigerie [1] – sont les seuls journaux à protester contre la répression. Mais aucune photo ne sera publiée. Peur d’être saisi en ce lendemain du 17 octobre 1961 ? « Autocensure, répond Georges. Une vraie chape de plomb est tombée sur ces événements. Mais dans les bidonvilles algériens de Nanterre, les frères et les maris avaient bien disparu. »

Avec sa canne, sa moustache en guidon de vélo et sa casquette, Georges, 83 ans, se souvient particulièrement bien de cette manifestation, lui qui en a tant couvertes. Ce jour-là, le FLN pousse les travailleurs algériens à manifester malgré l’interdiction et le couvre-feu. Maurice Papon est alors le chef d’une police parisienne qui n’a pas été épurée après la Libération. La suite est connue.

Georges Azenstarck a raconté quelquefois cette histoire. Ce jour de novembre 2017, dans son appartement de la Canebière à Marseille, il commente les photos qui retracent des années de travail – qui ont été rassemblées dans un livre [2]. Des clichés réalisés pour L’Huma de 1956 à 1968, puis pour La Vie ouvrière et la presse syndicale.

Pour ces deux titres, Georges a notamment couvert les bidonvilles de Champigny ou de Seine-Saint-Denis, où survivent les travailleurs portugais ou d’Afrique du Nord. Malgré la boue et les cabanes, il y a toujours des sourires d’enfants. Une de ses photos les plus connues montre une femme brune dont on voit à peine qu’elle porte un bébé dans un châle. La scène se passe dans un bidonville portugais de Champigny.

Mille fois, le photographe militant aux 300 000 clichés a capturé avec son Foca les images noires de notre temps. Comme ce 2 février 1965, lors de la catastrophe minière de la fosse 7 d’Avion dans le Pas-de-Calais : « Cinq heures du matin dans le brouillard. Je m’attendais à une remontée de blessés, mais c’étaient des morts. J’étais tellement choqué... » On comptera 21 victimes.

La vie ouvrière est illustrée par le travail des femmes : un central téléphonique rempli d’employées, des lainières de Roubaix qui tractent, une ouvrière Thomson à Angers, une chauffeuse de taxi qui travaille la nuit, une garde-barrière en Bretagne... Tout ce quotidien dont Gérard Mordillat dit qu’il est caché : « Corps interdit. Le monde du travail est un monde sans images. » Sauf chez Georges qui trace entre bidonvilles, usines et massacres, les lieux de dépôt de la misère du peuple.

Être photographe au journal du Parti l’amène aussi à croiser les célébrités. Pour illustration, cette magnifique photo en 1960 de Che Guevara en compagnie du futur maire de Pékin. « J’ai passé trois semaines avec le Che. Il n’était pas encore connu. On buvait ensemble. J’étais parti pour un mois et demi à Cuba, mais faute d’avion j’y suis finalement resté trois mois. » Lui reviennent aussi des souvenirs d’Adamo, le chanteur vedette de l’époque : « Il était de gauche, lecteur de L’Huma. On est restés copains. » Et puis Signoret, Montand, Georges Marchais « antipathique », et Henri Krasucki « très sympa ». Ce dernier est, comme Georges, d’origine juive polonaise, et ancien résistant au sein des FTP-MOI : « Il m’a montré l’hôtel Lutetia, devenu le siège de l’Abwehr et de la police secrète militaire allemande en 1941, où il avait été interrogé durant la guerre. »

Photo Georges Azenstarck. {JPEG}

Voilà le moment pour Georges de revenir sur le parcours de sa famille : « Ma mère est arrivée en 1911 de Varsovie à la suite de ses frères, immigrés économiques qui n’en pouvaient plus de ces pays antisémites. Mon père, russe et révolutionnaire, avait participé à la révolution de 1905. Il a été déporté en Sibérie, puis s’est exilé en France. Nous parlions le yiddish à la maison. » En 1939, la famille fuit à Lyon puis en Savoie jusqu’en 1945, dans un village où tout le monde ignore qu’ils sont juifs. À Lyon où elle est restée, la sœur de Georges est arrêtée alors qu’elle transporte des courriers pour la Résistance. Emprisonnée à Montluc, elle est envoyée à Drancy puis déportée à Auschwitz. Elle survivra. L’une des seules : sur les 28 membres déportés de la famille de Georges, 22 ne reviendront pas des camps. Quant à son grand frère, Maurice, qui avait francisé son nom en Leferfort, il était pilote d’avion. Il s’est tiré avec son avion à Londres, où De Gaulle a formé deux escadrilles rapidement décimées. Envoyé à Stalingrad, il est sorti de la guerre avec le grade de colonel.

De son côté, Georges découvre la photo après-guerre : « Je devais avoir 15 ans quand j’ai gagné mon premier appareil et 20 francs de films négatifs, lors d’un camp de vacances. » Les appareils évoluent – Georges possédera bientôt un Rolleicord.

En ce mois de novembre, je rends une seconde fois visite à Georges. Partout, des coffrets de photos. Ici, Mai-68 et ses voitures renversées. Là, des images de travailleuses en usine. Là encore, la Chine, la Syrie, des négatifs de manif en veux-tu en voilà. Et même des diapos pour les magazines de la RDA !

Encore des photos. En 1968, chez Renault, on joue au tennis dans l’usine arrêtée. Chez Citroën, ouvriers en cravate et étudiants prenant des notes se côtoient difficilement. Et chez Sud Aviation, la boîte est à l’arrêt – les hommes en bleu, assis, ne travaillent plus. « C’était la première usine occupée en 1968, mais Krasucki m’a dit : “Ce sont des gauchistes, on ne publie pas.” »

Finalement, L’Huma publiera les clichés du 17 octobre 1961 quarante ans plus tard. Pas tous, néanmoins : certaines photos documentant des scènes de massacre, les plus compromettantes pour les policiers, n’ont pas été retrouvées. « Elles ont disparu, je ne sais pas pourquoi... », témoignait Georges dans le documentaire 50 ans après, je suis là [3]. Un jour peut-être ressurgiront-elles de ce passé qui ne passe pas…


Notes


[1Ce Libération première mouture a existé de 1941 à 1964.

[2Les Rudiments du monde, Georges Azenstarck, Gérard Mordillat, Eden, 2002.

[3Film d’Ariane Tillenon, sorti en octobre 2017.



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Par Christophe Goby


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