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Radio Mont Aiguille vivra !


paru dans CQFD n°116 (novembre 2013), rubrique , par Tifenn Hache
mis en ligne le 28/12/2013 - commentaires

Une antenne locale périclite dans les Alpes. Mais ses auditeurs ne l’entendent pas de cette oreille ! Montés en association, ils font tout pour la réanimer. Reportage sur des ondes rebelles.

« On capte un truc, là ? » « Rien… Y a écrit “No Signal”.  » Au milieu des bières, du thé et des cendriers, on raccorde câbles et casques, on teste en rigolant. « Prise du direct dans 2 minutes 24 secondes…  » Quelques larsen et deux-trois manip’ plus tard, ça y est : tout est prêt pour diffuser jusqu’aux postes radio du village de Mens. « Bonsoir à toutes et à tous, vous qui venez de vous connecter sur le 91.5 FM : il est presque 23 h, et la libre antenne est ouverte. » La console envoie le jingle réalisé l’après-midi. Autour de la table de la cuisine du « Plex », un appart’ transformé pour quelques jours en studio radio, les micros tournent et les langues se délient. En direct, on discute des ateliers de la journée, des émotions suscitées par la projection du docu Radio Lorraine Coeur d’Acier, la parole libérée d’Isabelle Cadière, des expériences radio à Lyon ou sur l’antenne pirate de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

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Grande émotion ! Car au village de Mens, dans le Trièves, tout à côté du Vercors, les ondes des radios nationales n’arrivent pas toujours et si les habitants avaient « leur » radio depuis vingt-cinq ans, Radio Mont Aiguille (RMA), parfois la seule que l’on pouvait capter, elle s’est tue au printemps dernier. « On est sur un territoire de montagne, avec parfois un grand isolement, et peu de moyens de communication », nous racontent Aude et Amélie, organisatrices de ces journées d’atelier. Depuis le Trièves, c’est parfois dur de savoir ce qui se passe dans la Matheysine, plateau situé de l’autre côté de la vallée, et vice-versa. « Sur papier, on a Les Nouvelles du Pays. Et puis on avait RMA. »

En 2011, pour dénoncer la mauvaise gestion de la radio par le Comité d’Expansion du Trièves (CET), « les Amis de RMA » se constituent en association. « Radio Mont-Aiguille n’était pas encore détruite, mais elle se dégradait. Au point qu’à cette époque elle a cessé d’émettre pendant deux mois. On a d’abord voulu rentrer dans la radio et la faire changer de l’intérieur, sans succès. Les portes étaient verrouillées. » Alors en avril 2013, à l’annonce de la liquidation judiciaire du CET, Les Amis de RMA convoquent à une assemblée générale d’urgence. Une centaine d’habitants s’y retrouvent. « On a décidé qu’on allait tout faire pour bloquer la vente aux enchères du matériel, pour qu’il ne soit pas dispersé. Et qu’on postulerait pour la ré-attribution de la fréquence. »

Au-delà de la relance, l’envie est à la refondation de la radio. « On veut en faire un outil qui soit le nôtre, celui des habitants, pour travailler à construire des liens entre les gens, un sentiment de communauté au sens large. Pas au sens régionaliste, mais au sens où on partage un endroit où l’on vit. Le projet, c’est de construire ensemble ce truc pour qu’il nous nourrisse, qu’il nous connecte avec ce qu’il se passe à l’extérieur, ce, celles et ceux qu’on ne connaît pas. […] Transformer la contrainte financière, qui rend impossible de salarier quelqu’un, comme une chance pour constituer un groupe qui s’empare collectivement de tous les aspects de la radio. » Mais avant, il y a à faire : les dossiers à envoyer au CSA et au FSER [1], la ligne éditoriale à constituer, la programmation à imaginer, les autres habitants à sensibiliser et tout à apprendre, ou presque. Parmi les membres de l’asso, il y a très peu d’anciens. « Ça me disait bien de faire de la radio. Mais sans rien y connaître ! D’où l’idée des ateliers », explique Amélie. « On s’est dit qu’il fallait se donner le goût de la radio, et se démontrer qu’on était capables de faire.  » Pour ça, le mieux, c’est encore de pratiquer. Aude et Amélie contactent quelques radios associatives pour leur proposer d’animer des ateliers de formation. La sauce prend. Tellement bien que le « Week-end » se transforme en « Rencontres », étalées sur quatre jours. Au programme, une vingtaine d’ateliers et plusieurs soirées publiques, animés par une trentaine de membres de radios associatives : on croise les Lyonnaises de Radio Canut, les Marseillais de Galère, mais aussi des intervenants de Fréquence Paris Plurielle, R-DWA de Die, ou Kaléidoscope de Grenoble… Ceux de Zinzine sont montés dans leur camion-studio, installé sur la place du village, pour un direct le samedi après-midi.

Au « QG », une maison prêtée pour les rencontres, une carte de la région est affichée au mur avec toutes les indications pour se rendre aux ateliers sans se perdre dans la montagne et jusqu’au salon de chez Brigitte prendre part à celui nommé « Animer un débat ou comment vaincre sa peur du débat qui foire en direct ». Les ateliers se tiennent dans les salons, les cuisines et quelques salles communales, aménagés comme on peut avec le matériel apporté par les bénévoles des radios. Tout ce petit monde est logé sur les canapés et les matelas d’appoint des maisons du village. Sophie et les bénévoles de « La P’tite Marmite » assurent les repas composés des fruits et légumes, miel, pain, fromage et autres glaces au cassis et la châtaigne, fournis par les producteurs du coin.

Dimanche après-midi. C’est le moment de retour sur les ateliers : création sonore, reportage, interview, montage, « parler à la radio », gestion administrative, techniques de diffusion… L’enthousiasme s’entend. Une habitante : « Merci ! Ça m’a permis de démystifier ce truc de la radio, avec tous ces boutons partout… Ce n’est pas si compliqué. ça donne confiance en nous ! » Laurent : « On est capables de faire… Et on a des choses à dire ! » On dit l’émotion d’être passés en direct, d’avoir produit des petites choses sonores. « J’ai mordu, glisse un habitant, ou j’ai été mordu, c’est selon… » Déjà sont prévues des expéditions dans les radios copines, des séances collectives d’auto-formation. On discute des futures émissions. « Je crois qu’on s’est rendu les énergies », termine Amélie. Sentiment partagé. Si la fréquence est attribuée, rendez-vous au printemps 2014, pour reprendre les ondes ensemble ? [2]


Notes


[1Fonds de soutien à l’expression radiophonique.

[2Une souscription a été lancée affin de trouver des fonds pour payer le matériel de la radio en l’absence de subventions suffisantes. Contact : ateliers-radio@riseup.net.



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Par Tifenn Hache


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