CQFD

¡ Ya basta ! 1994-2014

« On n’a pas à demander la permission pour être libre »


paru dans CQFD n°118 (janvier 2014), rubrique , par Jérôme Baschet, illustré par , illustré par , illustré par
mis en ligne le 11/03/2014 - commentaires

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier dernier, les zapatistes ont célébré les 20 ans du retentissant « ¡ Ya basta ! » de 1994. Dans les cinq caracoles [1], les festivités ont été joyeuses et sobres : plaisir d’accueillir de nombreux visiteurs et de danser jusqu’au petit matin, satisfaction évidente d’avoir traversé tant de péripéties et d’être encore là. Mais point d’annonce spectaculaire ni de grand discours récapitulatif : les faits et l’expérience devaient parler d’eux-mêmes. C’est pourquoi, pour cet anniversaire très attendu, l’EZLN a concentré tous ses efforts sur l’organisation de l’Escuelita zapatista, « la petite école », structure qui a permis à 4 500 personnes d’être accueillies une semaine durant, dans les villages rebelles, d’observer et de toucher du doigt la construction de cet autre monde qu’ils appellent « autonomie ».

Bref retour sur une aventure de deux décennies et tentative de bilan.

Par Mat Jacob/Tendance Floue. {JPEG}

Deux moments dans le cheminement zapatiste

L’histoire du zapatisme depuis 1994 peut être synthétisée en deux grandes phases, de part et d’autre de la charnière des années 2001-2003. Au cours de la première période, l’EZLN s’est engagée, après douze jours de combat, dans l’étape de la parole : échanges multiples avec la société civile, nationale et internationale, mais aussi dialogue avec le gouvernement fédéral, ayant abouti à la signature, le 16 février 1996, des accords de San Andrés sur les « Droits et cultures indigènes », incluant la reconnaissance de l’autonomie des peuples indiens, la légitimité de formes de gouvernement spécifiques et un contrôle sur leurs territoires. Les efforts de l’EZLN se sont alors concentrés sur la revendication de la reconnaissance de ces accords dont la mise en pratique impliquait le vote d’une réforme constitutionnelle, préparée par une commission parlementaire ad hoc, la Cocopa. De fait, si l’EZLN a accepté le texte préparé par cette dernière, le Président d’alors, Ernesto Zedillo, s’y est refusé, optant pour une stratégie de paramilitarisation visant à déstructurer les communautés zapatistes. Il a donc fallu multiplier les initiatives en faveur des accords de San Andrés, dont la Marche de la couleur de la terre qui a mené les commandants rebelles jusqu’à Mexico, où la commandante Esther a plaidé à la tribune du Congrès en faveur de la réforme préparée par la Cocopa. L’enthousiasme suscité par la Marche, ainsi que l’apparente disposition au dialogue du gouvernement de Vicente Fox, laissaient supposer que la constitutionnalisation des accords de San Andrés était enfin acquise. Il a pourtant fallu déchanter : quelques semaines plus tard, les législateurs de tous les partis, y compris le Parti révolutionnaire démocratique (gauche parlementaire), dénaturaient les points essentiels du texte soumis à leur vote et adoptaient ce que l’EZLN et le Congrès national indigène ont dénoncé comme une contre-réforme et une trahison. Amère désillusion et rude leçon.

Par Caroline Sury. {JPEG} La première phase était close. Après avoir fait preuve d’un certain légalisme en se battant pour une modification des institutions existantes et une reconnaissance constitutionnelle des droits des peuples indiens, l’EZLN était en droit de conclure que tout dialogue avec les pouvoirs en place était vain. Deux années de latence ont alors été nécessaires pour digérer ce revers et mettre en place un projet politique en partie transformé. En 2003, l’annonce par l’EZLN de la création de cinq « Conseils de bon gouvernement » signifiait que le temps était venu de mettre en œuvre, dans les faits, l’autonomie prévue dans les accords de San Andrés, malgré leur absence de reconnaissance légale. En 2005, la Sixième Déclaration de la forêt lacandone passait de la critique du néolibéralisme à une posture anticapitaliste radicale et l’« Autre campagne » amorçait la création, dans tout le Mexique, d’un réseau de luttes « en bas et à gauche », c’est-à-dire refusant une conception de la politique centrée sur l’appareil d’état et le jeu des partis politiques. Durant cette phase, la dimension internationale du zapatisme, qui avait connu son moment le plus intense avec la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, en juillet-août 1996, était devenue moins visible. Et, dans les années 2009-2011, l’« Autre campagne » s’étant essoufflée, ceux qui n’étaient pas en mesure de voir l’effort de construction de l’autonomie dans les territoires zapatistes pouvaient croire que le mouvement s’épuisait peu à feu. Pour beaucoup, le 21 décembre 2012 a donc constitué une surprise presque aussi grande que celle du 1er janvier 1994. Ce jour là, 40 000 zapatistes ont occupé à nouveau mais pacifiquement et silencieusement cette fois, cinq villes du Chiapas. Loin d’être à l’agonie, l’EZLN réalisait une impeccable démonstration de force et annonçait de nouvelles initiatives, dont l’Escuelita zapatista – qui est tout sauf une école au sens habituel du terme [2] – et l’appel à créer « la Sexta », un réseau planétaire de luttes, sans distinction entre le domaine national mexicain et le reste du monde, comme cela avait été le cas depuis la proclamation de la Sixième Déclaration.

Par Pierre-Yves Marzin/Riva Press. {JPEG}

C’est quoi le bilan du zapatisme, 20 ans après ?

L’un des premiers mérites des zapatistes est d’avoir lancé une déclaration de guerre au gouvernement et à l’armée du Mexique – et, au-delà, à « un monde d’injustices », comme l’ont rappelé les paroles des commandants, la nuit du vingtième anniversaire. C’est aussi d’avoir survécu à toutes les tentatives pour les anéantir, par l’intervention militaire directe ou la brutale paramilitarisation des années 1997-2000, puis à travers le harcèlement d’autres organisations indiennes incitées par les gouvernements successifs à dépouiller les zapatistes de leurs terres ou de leurs maisons. On peut également citer les programmes d’aide gouvernementale destinés à dévoyer les familles rebelles, ainsi que toutes les tentatives de division et de dénigrement imaginables, sans oublier la chape de plomb du silence médiatique. Avoir tenu bon pendant que grandissaient peu à peu les semailles de l’autonomie (et tout particulièrement les jeunes générations nées depuis 1994, formées dans les écoles zapatistes et aujourd’hui aptes à prendre la relève, avec une capacité créative littéralement décisive pour l’avenir), n’est pas rien. Mais le zapatisme ne s’est pas contenté de résister, il a surtout avancé et construit.

Par Caroline Sury. {JPEG} Si vous demandiez à des zapatistes ce qu’ils ont fait de leurs 20 ans, sans doute vous répondraient-ils : venez à l’Escuelita, là est notre réponse. En effet, l’Escuelita permet d’être accueilli, une semaine durant, au sein d’une famille zapatiste, tandis qu’un « Votán-ange gardien » individuel est à la disposition de chacun pour répondre à toutes les questions. Le matin est le moment de participer aux travaux des champs et autres tâches collectives. L’après-midi est consacré aux explications sur le fonctionnement des communes autonomes et des « Conseils de bon gouvernement », avec leurs charges non rémunérées, collégiales, révocables et tournantes, avec leurs complexes mécanismes de prise de décision par consultation des assemblées régionales et, si nécessaire, de chaque village. Les échanges et discussions peuvent aussi porter sur la manière dont les autorités autonomes rendent la justice (préférant des formes de réparation ou de travail collectif plutôt que des peines de prison qui ne servent à rien), sur les centaines d’écoles primaires où travaillent les « promoteurs d’éducation » autonomes, ou encore sur la condition des femmes. Celles-ci s’emploient à mettre en évidence les espaces de participation qu’elles sont parvenues à conquérir, combien elles ont pu transformer les mentalités traditionnelles et tout ce qui reste encore à faire. Bref, entre travaux quotidiens, réflexions sur l’autonomie et moments festifs, l’Escuelita est l’occasion de constater et d’éprouver comment d’humbles et dignes rebelles s’organisent en dehors de toutes les structures de l’État pour donner vie, sur un ample territoire, à une autre réalité collective.

Nul modèle ici : les zapatistes ont bien pris soin de préciser que ce qu’ils ont accompli n’est pas directement reproductible ailleurs, ce qui n’empêche pas d’en tirer quelques enseignements utiles sous d’autres latitudes. «  Ils ont peur que l’on découvre que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes », lance Eloisa, maestra de la petite école. Cette « découverte », qui est l’une des leçons les plus fortes de l’expérience zapatiste, a en effet comme conséquence fâcheuse pour ceux d’en-haut de démontrer leur nuisible inutilité ! C’est aussi un parfait résumé de ce qu’est l’autonomie selon les zapatistes, à savoir une démocratie réelle d’autogouvernement, une forme politique non étatique, se construisant par en-bas et dans laquelle la séparation entre gouvernants et gouvernés se réduit autant qu’il est possible. Attention toutefois, « l’autonomie n’a pas de fin » : aucune société parfaite n’est en vue et il s’agit d’engager un processus jamais achevé, de «  cheminer en posant des questions », sans recette préalable et en modifiant sans cesse la forme de l’organisation que les assemblées et les autorités élues se donnent. «  Nous résistons et construisons à la fois », expliquent-ils encore. Il serait ingénu de prétendre esquisser une autre réalité sans se préoccuper de faire front aux attaques systémiques qui en découlent. Pourtant, l’expérience zapatiste démontre qu’il est possible de créer des espaces libérés, autonomes, sans perdre plus de temps à tenter vainement d’aménager le système existant que l’engrenage de la logique capitaliste conduit au désastre.

Par Caroline Sury. {JPEG}

« Et vous, vous vous sentez libres ? », demande finalement l’un des maestros de l’Escuelita. Pour les zapatistes, malgré d’extrêmes difficultés – qui sont loin d’être derrière eux, car l’actuel Président Peña Nieto pourrait bientôt faire mine de relancer le dialogue et de reconnaître les droits des Indiens afin de placer l’EZLN dans une posture délicate –, la réponse est claire : ils ont fait le choix de la liberté. Ils décident de leur vie et élaborent eux-mêmes leur propre manière de se gouverner. C’est précisément cet air de liberté que l’on respire en terres zapatistes et dont l’Escuelita a l’ambition d’assurer la contagion. Un conseil : surtout, n’y allez pas. Vous risqueriez de revenir dangereusement chargés d’énergie rebelle et dotés de solides arguments à l’appui de notre désir partagé de créer d’autres mondes libérés de la tyrannie capitaliste !

Par Damien Fellous. {JPEG}

La suite du dossier, c’estpar là !

Pour fêter les 20 ans du zapatisme, rendez-vous à la Maison des Métallos les 28 et 30 mars. Toutes les infos par ici !


Notes


[1Communes autonomes, gérées par des « Conseils de bon gouvernement ».

[2Les trois premières sessions de l’Escuelita ont eu lieu en août et décembre 2013, puis en janvier 2014. D’autres sessions seront organisées au cours de l’année 2014, à des dates qui seront bientôt précisées.



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