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Chiapas : Marcos est mort… Vive l’autonomie zapatiste !


paru dans CQFD n°124 (juillet-aout-septembre 2014), par Jérôme Baschet, illustré par
mis en ligne le 06/10/2014 - commentaires

Le 24 mai 2014, le sous-commandant Marcos a annoncé sa propre fin : « Je déclare que je cesse d’exister. » Ultime pirouette d’une icône altermondialiste ou réelle avancée du sentiment collectif aux dépens d’un culte de la personnalité résiduel ? Quel sens donner à cette mort symbolique ?

Le 2 mai 2014, dans la forêt lancandone du Chiapas, le Caracol de La Realidad a subi l’attaque d’un groupe de choc de la CIOAC-H [1]. Le solde : une école et une clinique détruites, une quinzaine de blessés et l’assassinat prémédité de Galeano, l’un des responsables régionaux de la « Petite École » zapatiste, dernière initiative en date de l’Ejercito Zapatista de Liberación Nacional (EZLN-Armée zapatiste de libération nationale). Face à cette violence, et pour la première fois depuis 2003, un Conseil de bon gouvernement, instance civile, en a appelé à l’Armée zapatiste. Aussitôt, l’EZLN a suspendu ses activités publiques, notamment une rencontre nationale avec les peuples indiens du Mexique et un séminaire international au cours desquels devaient être discutées et annoncées, fin mai, les prochaines initiatives de la lutte zapatiste. Les mobilisations en soutien aux rebelles du Chiapas se sont alors multipliées dans de nombreux pays. Le 24 mai, en présence de milliers de personnes venues de tout le Mexique, est célébré un hommage public à Galeano, au cours duquel le sous-commandant Moisés a dévoilé le nom des responsables matériels et intellectuels de l’assassinat, dont Florinda Santiz, élue du Partido Acción Nacional (droite catholique) dans la ville voisine de Las Margaritas. Démasqués, les agresseurs ont dû renoncer à poursuivre leurs exactions contre La Realidad. Dans ces conditions, et non sans lancer une campagne pour la reconstruction de l’école et de la clinique détruites [2], l’EZLN a pu relancer les activités suspendues. L’importante réunion du Congrès national indien aura lieu du 2 au 9 août prochain, à La Realidad, et la « Petite École » reprendra à une date qui reste à préciser.

C’est au cours de l’hommage du 24 mai que le sous-commandant Marcos a annoncé la fin de sa propre existence. Il vaut la peine de revenir sur le sens de cette annonce, même si on risque ainsi d’alimenter le « culte de la personnalité » dont cette décision cherche précisément à se défaire. La contradiction a été à l’œuvre dans ce rituel quasi sacrificiel, et même s’il faudra du temps pour saisir ce qui s’est joué là, c’est peut-être la dernière fois qu’il convient de parler de Marcos. Le faire, c’est aussi parler d’autre chose, de ce qui importe le plus.

Bien entendu, la signification réelle de cette décision a été occultée par les médias dominants, qui n’ont pris la peine de quelques articulets que pour ramener une décision hors normes aux schémas les plus mesquins de la politique politicienne. Pour Le Monde du 28 mai, le sous-commandant Marcos quitte la direction du mouvement en raison de « réorientations stratégiques de l’EZLN », laissant entendre qu’il était sur la touche depuis ce que le plumitif de service réduit à « l’échec de l’Autre campagne » de 2009. Dans les cases du métier de journaliste, il n’y a de retraite en politique qu’à cause d’un échec personnel ou de la défaite d’une ligne face à une autre. La figure de la renonciation positive n’a pas sa place dans les scénarios de la politique d’en haut.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Pourtant, il aurait suffit de lire sans œillères le communiqué intitulé Entre la lumière et l’ombre par lequel le sous-commandant Marcos a rendu publique une décision dont il importe de souligner qu’elle est collective [3]. Il y est bien question de « changements internes » au sein de l’EZLN, mais non de « réorientations stratégiques ». Ils tiennent de la relève générationnelle, mais aussi du fait d’être passé d’un noyau dirigeant initial, issu des classes moyennes métisses, à un mouvement dont les responsables sont indiens et paysans. Sans oublier le passage « de la prise du pouvoir d’en haut à la création du pouvoir d’en bas » – de « l’avant-gardisme révolutionnaire » des leaders à la politique horizontale et quotidienne des communautés.

Il y a deux processus de diffraction du pouvoir fort singuliers au cours de l’expérience zapatiste. Le premier tient au fait que le pouvoir que les communautés zapatistes avaient délégué à l’organisation politico-militaire de l’EZLN fait l’objet d’un processus de restitution, à mesure que se développe l’organisation civile des gouvernements autonomes, au niveau des communes et des Conseils de bon gouvernement. La seconde vient de s’opérer avec la déclaration d’inexistence du sous-commandant Marcos, dont la figure concentrait un pouvoir spécifique qui tenait, outre à ses fonctions de chef militaire et de porte-parole, à son imagination stratégique, à sa capacité à renouveler la parole politique, à son rôle de passeur interculturel. C’est ce statut, celui, en un mot, d’un leader charismatique, qu’on vient de jeter aux orties, pour laisser place à la force collective acquise par l’expérience zapatiste : « On m’avait dit que quand je renaîtrais, ce serait en collectif… » Un tel mouvement de désindividualisation, accompli volontairement et collectivement, est assez rare et remarquable pour qu’on s’en réjouisse.

Certains se sont émus que Marcos ait été si dur envers son personnage, qualifié d’obstacle, de distraction, d’hologramme. Il a eu l’élégance de ne pas mettre en avant sa contribution à la trajectoire zapatiste et de s’en tenir à la critique d’une figure qu’il avait, de longue date, présentée comme une construction, « un personnage qui n’a plus rien à voir avec la personne qui est derrière [4] ». Il nous revient néanmoins de rendre hommage à ce que le compagnon du vieil Antonio et de Don Durito de la Lacandona ont permis comme pont entre les mondes et fenêtre capable d’attirer les regards et les cœurs vers la réalité de l’expérience zapatiste – non sans réfléchir sur ses effets négatifs comme écran concentrant l’attention sur lui, dans le jeu trouble de l’exposition médiatique, mais aussi dans les affects et les attitudes d’une partie des sympathisants zapatistes. Car c’est d’abord en nous qu’il convient d’approfondir la lutte contre les manières de penser et d’agir, déformées par l’individualisme moderne.

On a pu se réjouir, dans le courant des années 1990, de la manière dont l’EZLN revendiquait l’indéfinition, sage posture à une époque où la critique des dogmes des révolutions manquées du XXe siècle avait besoin de s’affirmer au premier plan. Maintenant, le sous-commandant souligne que les zapatistes ont avancé dans « la construction, certes inachevée, mais déjà définie » de leur projet. Et ce projet, c’est celui de la construction de l’autonomie. C’est celui que la « Petite École » zapatiste a rendu visible. De fait, le sous-commandant Marcos n’avait eu aucun rôle dans le déroulement de l’Escuelita. Sauf peut-être pour quelques-un(e)s encore, ce n’est pas pour voir ou écouter Marcos que des milliers de personnes se déplacent au Chiapas. Il est plus que temps de penser le zapatisme sans Marcos, et cela commence à se savoir.

On aurait tort de lire l’événement comme une simple métamorphose, un changement d’identité. Certes, lors du rituel du 24 mai, la fiction « Marcos » est morte afin de faire revivre celui qui venait d’être victime de l’agression paramilitaire ; et l’homme à la pipe, reparti machette à l’épaule, s’appellera désormais sous-commandant Galeano. Mais la leçon essentielle est que «  pour se rebeller et pour lutter, il n’y a besoin ni de chefs, ni de caudillos, ni de messies, ni de sauveurs. Pour lutter, il faut juste un peu d’humanité, une pointe de dignité et beaucoup d’organisation. »

Marcos était le nom du chef charismatique. Galeano, cet « être extraordinaire » comme «  il en existe des milliers au sein des communautés rebelles », est le nom de la force collective du zapatisme, une expérience qui démontre ce dont le peuple est capable quand il entreprend d’exercer sa liberté.


Notes


[1Centrale Indigène d’Ouvriers Agricoles et Paysans (branche historique), organisation manipulée par les autorités.

[2Les informations pour participer à cette campagne sur le site Enlace zapatista.

[3A voir sur le site La voie du jaguar (avec les vidéos des « adieux » de Marcos).

[4Déjà dans Le rêve zapatiste, coécrit avec Yvon Le Bot, Le Seuil, 1997).



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Par Jérôme Baschet


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