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Néolibéralisme en crise ?

Le ver était dans le fruit (déjà bien pourri)


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 17/07/2019 - commentaires

Dans son dernier bouquin Tout va basculer  !, François Lenglet, l’éditocrate boule à Z de France Télé, a abjuré sa foi néolibérale tout en prophétisant le retour d’un État interventionniste et protectionniste potentiellement autoritaire. Vaste fumisterie si l’on lit les ouvrages récents de trois auteurs sur le sujet.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

L’un des grands intérêts de l’agitation médiatique et éditoriale autour du néolibéralisme est de lever le voile sur une idéologie forgée dans les années précédant et suivant la Seconde Guerre mondiale, qui a souvent préféré avancer masquée pour mieux asseoir son hégémonie. Ainsi, la confusion a été systématiquement entretenue avec l’économie néoclassique continuant l’œuvre d’Adam Smith autour du concept central de « main invisible du marché », le capitalisme financiarisé et dérégulé ou encore l’ultralibéralisme associant État minimal et privatisation marchande de tout ce qui bouge.

Pourtant, première grande caractéristique de l’engeance néolibérale, la pensée politique élaborée par Walter Lippmann, Friedrich Hayek ou Milton Friedman se fonde sur une action déterminée de l’État pour faire avaler aux masses une pilule particulièrement amère. En effet, la concurrence de tous contre tous permettant de départager des gagnants et des perdants est au centre de la prescription néolibérale. Les inégalités sont nécessaires en tant qu’elles renvoient à la distinction des plus méritants effectuée par le marché. Ce que Tzvetan Todorov avait raillé ainsi : « La liberté du renard dans le poulailler signifie la mort des poules. » [1]

La mise en œuvre du programme néolibéral a occupé les mandats de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, deux thuriféraires de la justice sociale : réductions massives d’impôts pour les plus riches en vertu de la pseudo-théorie du ruissellement, écrasement des syndicats et des contestations au mépris de l’État de droit, déréglementations au détriment de l’environnement, privatisation des profits et collectivisation des pertes pour le plus grand bénéfice des actionnaires. Discrètement soutenus par le gotha du monde des affaires, les membres des think tanks néolibéraux ont également préconisé de se servir des crises pour faire passer des mesures impopulaires au moment où l’attention de l’opinion est focalisée ailleurs : par exemple pendant l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans en 2005 ou, moment précurseur, à l’occasion du coup d’État de Pinochet au Chili en 1973, à propos duquel Hayek eut cette sentence définitive : « Ma préférence personnelle va plutôt vers une dictature libérale que vers une démocratie sans libéralisme. »

Servile avec les puissants, impitoyable avec les faibles, ainsi que l’avait résumé Nicolas Sarkozy, l’exercice du pouvoir néolibéral aurait dû périr avec la crise de 2008 dont il est entièrement responsable. Néanmoins, il n’en finit plus d’agoniser, retrouvant même des signes de jeunesse vigoureuse avec l’élection d’Emmanuel Macron, faute d’alternative désirable. Car, et c’est peut-être là l’un des éléments les plus glaçants du néolibéralisme : il semble avoir patiemment organisé son inexpugnabilité : there is no alternative.

Noir c’est noir

Cette thèse est défendue par Wendy Brown [2], pour qui la fin de la Guerre froide voit bien le triomphe de la démocratie mais une démocratie démantibulée par le néolibéralisme, vidée de son sens et de ses pratiques, errant comme un fantôme vers un avenir plus qu’incertain. « En laissant les marchés décider de notre présent et de notre futur, le néolibéralisme abandonne dans sa totalité le projet d’une maîtrise individuelle ou collective de l’existence. » Cela se traduit concrètement par la victoire de l’homo œconomicus sur l’homo politicus. Le premier « est une unité de capital humain essentiellement construite et intensément gouvernée ; il a pour tâche d’améliorer et de maximiser sa compétitivité et d’augmenter sa valeur de portefeuille dans toutes les activités et dans tous les domaines. Ce sont là également les missions et donc les orientations qui définissent les projets des États néolibéralisés, des grandes entreprises, des petits commerces, des organisations à but non lucratif, des écoles, des cabinets de conseils, des musées, des pays, des chercheurs, des artistes, des organismes publics, des étudiants, des sites Internet, des athlètes, des équipes sportives, des centres universitaires, des agents de santé, des banques et des institutions financières et juridiques internationales. »

Aïe ! Point trop d’espoir donc, hormis un programme de travail digne de Sisyphe : « dégonfler le sens commun néolibéral et développer une alternative viable et convaincante à la mondialisation capitaliste », tout en essayant de « contrer le désespoir civilisationnel ». Bigre !

Tous attardés

Barbara Stiegler [3] partage avec sa consœur étatsunienne la définition esquissée par Michel Foucault du néolibéralisme comme un « retour invasif de l’action de l’État dans toutes les sphères de la vie sociale », à laquelle elle ajoute « la colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique ». Ce vocabulaire s’insinue en effet partout, dans la valorisation des flux, de la flexibilité, de l’employabilité, de l’adaptabilité. Si l’espèce humaine est en retard par rapport aux mutations de son environnement, il faut donc procéder par « en haut » aux adaptations nécessaires.

Point de fatalité cependant. « Les mêmes conflits se rejouent dans le champ de l’environnement et de l’écologie politique, entre d’un côté un gouvernement des experts qui définit d’en haut des processus automatisés d’optimisation et, de l’autre, une refondation de la démocratie par la participation active des publics. » Linky ou les zadistes, choisis ton camp ! Mais le confusionnisme politique est aujourd’hui omniprésent avec des néolibéraux se faisant passer pour des progressistes ou des humanistes et des contestataires qui bloquent les ronds-points. « Comment ne pas succomber à la logique du ressentiment, que Nietzsche définit précisément comme la haine du flux du devenir et la fixation de stases censées s’y opposer  ? » En lisant l’ouvrage [4] de Grégoire Chamayou, pardi !

Une économie libre dans un État fort

Après avoir retracé la généalogie depuis les années 1970 de ce qu’il appelle le libéralisme autoritaire, l’auteur de la Théorie du drone (La Fabrique, 2013) affirme que le projet néolibéral est dès le départ marqué par une relation très étroite entre libéralisation de la société et verticalisation du pouvoir. Autrement dit, pour faire advenir une économie libre, il faut un État fort. « Ce que défend bec et ongles le monde des affaires, c’est l’autonomie de son gouvernement privé. S’il y a bien un acteur social qui ne veut pas être gouverné, c’est lui : se rendre soi-même ingouvernable, mais ceci pour mieux gouverner les autres. »

Le terrain d’étude de Chamayou ? La crise de gouvernabilité qui a frappé les démocraties occidentales à l’orée des années 1970 et plus particulièrement la crise de l’entreprise « en tant que gouvernement privé ». Cette période ayant de fortes ressemblances avec la nôtre. « Un libéralisme autoritaire est un autoritarisme socialement asymétrique. Tout dépend à qui il a affaire : fort avec les faibles, faible avec les forts. » Et de préciser : « On a beaucoup dit que le libéralisme autoritaire était un oxymore, ce serait plutôt un pléonasme. » Pour Chamayou, une seule solution : le retour à l’autogestion ! « L’autogestion, en ce qu’elle était une tentative de rupture avec l’étatisme économique et un projet de dépassement à la fois du gouvernement managérial et de la pseudo-régulation par le marché, apparaissait [aux néolibéraux] comme un véritable défi. Tel était l’ennemi principal, sur le terrain théorique. De là pouvait venir le danger pour l’avenir, bien plus au fond qu’un keynésianisme moribond. » C’est décidé, demain, on reprend nos vies en main !

Iffik Le Guen

La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Ce texte est issu du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Dans les Inrocks en 2017, bien avant la découverte de la poule de Pontivy, capable de se regrouper pour venir à bout du goupil (Le Télégramme, 11/03/2019).

[2Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Amsterdam, 2018.

[3« Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.

[4La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018.



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