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Drogues : la guerre perdue

Le futur est dans le chanvre


paru dans CQFD n°114 (septembre 2013), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 18/10/2013 - commentaires

Un rapide historique de la politique de prohibition des drogues dans le monde occidental permet de bien mettre en avant la responsabilité des états dans l’instrumentalisation du débat. Et nous éclaire sur leur prévisible revirement.

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Le bannissement du cannabis au cours du XXe siècle doit beaucoup à l’obsession d’un homme, Harry Anslinger, directeur du bureau des narcotiques aux États-Unis de 1930 à 1962. À la fin de la prohibition anti-alcoolique, Anslinger doit justifier son budget et trouve avec le cannabis le nouveau fléau qui menace l’Amérique. Appuyé par des campagnes de presse de la plus basse démagogie raciste du magnat William Randolph Hearst, il désigne les migrants mexicains, les Noirs, les musiciens de jazz, puis, après guerre, les communistes, comme responsables de la dépravation de la jeunesse américaine et prétend même que le « cannabis plus dangereux que l’héroïne et la cocaïne ». L’écrivain Jack Herer, qui vantait les multiples vertus du chanvre dans son best-seller L’Empereur est nu (1985), voulut mettre en lumière la collusion d’Anslinger avec l’industrie pétrochimique. Cette dernière voulait surtout rendre illégal le chanvre agricole, qui, grâce à de nouvelles machines à défibrer, s’avérait un redoutable concurrent potentiel du coton, du Nylon et du papier. Une preuve ? Anslinger était lié indirectement à Du Pont de Nemours par son oncle par alliance, Andrew Mellon, lui-même secrétaire d’état au Trésor et banquier de la firme. Si la thèse reste controversée, il n’en demeure pas moins qu’une fois votée en 1937, la loi de prohibition ne fit aucun distinguo entre le cannabis « stupéfiant » et le chanvre agricole, et ruina les agriculteurs.

Bien sûr, le grand écart entre une croisade morale affichée et la réalité d’une instrumentalisation coloniale et militaire des drogues – « dures » et chimiques pour la plupart – suffirait à lui seul à annihiler l’hypocrisie de la prohibition. On peut citer parmi les nombreux usages sales : les guerres de l’opium menées par la Couronne d’Angleterre, qui détenait le monopole du commerce du pavot par lequel elle avait réussi à intoxiquer un quart des Chinois mâles et adultes à la fin du XIXe siècle ; ou encore l’enjeu anti-insurrectionnel du trafic d’héroïne, aux mains des services français durant la guerre d’Indochine puis par la CIA durant la guerre du Vietnam, qui a contribué au développement du triangle d’or en Asie du Sud-Est.

Le grand enfermement

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Mais c’est d’abord une répression visant une partie de la population américaine que va amorcer Nixon en décrétant la « guerre à la drogue » en 1971. Cette guerre insidieuse va conduire à marginaliser la jeunesse contestataire blanche, férue de défonces, et criminaliser les classes dangereuses, hispaniques et noires, alors que le péril du Black Power hante les dirigeants blancs. Cette guerre particulièrement retorse se révélera être une machine à créer et à enfermer les junkies ou supposés tels. Ainsi dans les années 1980, le crack sera déversé par kilos dans les ghettos noirs de Los Angeles. En 1996, le journaliste Gary Webb révèlera l’implication d’agents de la CIA de retour du Nicaragua, où l’argent de la cocaïne avait servi à financer les contras antisandinistes, dans cette épidémie. De 1982 à 2006, l’incarcération de masse pour des infractions liées à la drogue aura fait croître la population carcérale américaine d’un demi-million à près de 2,3 millions. Du fait de la législation anti-drogue, plus de 55 % de la population noire américaine possède aujourd’hui un casier judiciaire.

Au plus fort de cette guerre, en 1986, une loi fédérale anti-crack imposant des peines planchers avait fait bondir de 800 % le nombre d’incarcération. Nancy Reagan, la first lady de l’époque qui accompagnait les opérations musclées et médiatiques du LAPD dans les crack houses, déclarait alors au sujet des crackheads : « Pour ces gens-là, toute tentative de rééducation ou de réinsertion n’est même plus envisageable. [1] » Par une certaine ironie, son nom allait bientôt être utilisé dans le jargon des dealers pour désigner le kilo de cocaïne.

Le verrou français

En France, la loi en matière de stupéfiants est une des plus sévères d’Europe, depuis la loi de 1970, jamais remise en cause, les « drogués » sont assimilés d’abord à des délinquants puis à des malades. Les dix dernières années ont coïncidé avec un durcissement sécuritaire. En imitateur provincial et retardataire de la politique américaine, Sarkozy a voulu mettre en place une politique de tolérance zéro qui a conduit à une hausse de 70 % des condamnations durant cette période. L’« interpellation des shiteux » est devenue la mission quotidienne des flics poussés à faire du chiffre. Dans les prisons, 40 % des détenus sont incarcérés pour des affaires liées à la drogue. Les courageux socialistes au pouvoir, fidèles à l’attitude de Mitterrand qui proclamait : « La drogue, il vaut mieux ne pas en parler car si on en parle, il faut hurler avec les loups », annoncent clairement une volonté de ne pas faire de vagues, malgré une intervention dissonante du ministre Vincent Peillon, s’étonnant « du côté un peu retardataire de la France ». Valls veut même mettre en place un système d’amende immédiate pour les consommateurs qui devrait avoir l’avantage de remplir les caisses et de désengorger les tribunaux. Seule avancée, depuis le 7 juin, l’Agence nationale de sécurité du médicament autorise de délivrer des « médicaments contenant du cannabis ou ses dérivés ». La reconnaissance des propriétés thérapeutiques du cannabis – qui aident à traiter plus de 200 pathologies ou troubles associés (nausées, spasme, glaucome, épilepsie, dépression, anorexie, etc.) – est en soi un sérieux démenti de l’interdiction de présenter le cannabis « sous un jour favorable » qui a cherché à bâillonner toute voix dissonante, jugée « irresponsable », dans le concert prohibitionniste.

Aujourd’hui, alors que les jeunes Français sont les premiers consommateurs de shit et de beuh d’Europe, le débat semble complètement verrouillé. Selon les sondages, environ deux tiers des Français seraient opposés à la dépénalisation. Il faut dire que l’opinion publique est régulièrement travaillée au corps par les discours les plus démagogiques. La propagande anti-cannabique, orchestrée par « une partie de l’establishment hospitalo-universitaire liée aux partis de droite [2] » et largement relayée par des campagnes médiatiques sur «  les ravages du cannabis au volant » ou sur des situations psycho-sanitaires alarmantes de jeunes toxicomanes, contribue à hystériser le débat.

Un tournant ?

Malgré ce climat hexagonal de démagogie sécuritaire et d’obsession sanitaire, partout ailleurs, les signaux de fumée marquant une inflexion dans l’appréhension ultra-répressive du phénomène des drogues se multiplient. En 2001, le Portugal fait figure de pionnier en dépénalisant toutes les drogues, expérience jugée aujourd’hui plutôt positive. En 2011, en pleine banqueroute, la Grèce a aussi dépénalisé l’usage des drogues, jusque-là passible de cinq ans de prison – le trafic restant un crime passible de 10 ans de prison. Ce qui permit de désengorger dans un premier temps les prisons de près de la moitié de leurs occupants… quitte à les remplir par la suite avec les révoltés de la politique de la troïka.

En février 2012, le Guatemala a déclaré abandonner la guerre contre la drogue pour se consacrer à la lutte contre la famine. En Colombie, en mai 2012 les cultures de la coca, de la marijuana et de l’opium ont été décriminalisées. Fin juillet, l’ex-président libéral du Mexique, Vicente Fox, à qui les États-Unis avaient reproché son laxisme face au développement des cartels de narcos, a, lui, pris l’initiative d’organiser le premier symposium pour la légalisation du cannabis. Avec un opportunisme éhonté, celui qui fut l’ancien directeur de Coca-Cola au Mexique affirmait qu’il était « prêt si c’était légal, à en cultiver et en exporter ».

Au Maroc, les conditions de légalisation de la culture du cannabis sont à l’étude en mettant en avant ses aspects thérapeutiques. Avec une production de 2 760 tonnes de résine, le Maroc est le principal pourvoyeur de haschich pour l’Europe et l’économie informelle liée au kif est évaluée à 10 milliards de dollars par an, soit l’équivalent de 10 % du PIB du pays. Elle fait vivre au moins 800 000 Marocains [3].

Aux États-Unis même, le vent est en train de tourner doucement mais sûrement. Dès 2004, Obama, alors sénateur de l’Illinois, déclarait que « la guerre contre la drogue [était] un échec complet » et qu’il fallait « dépénaliser le cannabis ». Fin 2012, le Colorado et l’État de Washington ont légalisé par voie référendaire la consommation de cannabis « à des fins récréatives », ce qui vient d’être validé au niveau fédéral, tandis qu’il est autorisé à des fins médicales dans dix-huit autres états. Dans l’État de Californie, où l’on autorise l’usage thérapeutique mais qui doit se prononcer à nouveau en 2016 sur l’usage récréatif, la production de cannabis dans ce qu’on appelle désormais le Triangle d’émeraude, a explosé, ce qui n’est pas sans poser des problèmes environnementaux liés à l’irrigation sauvage.

Nouvelle gouvernance

Par J.M.B. {JPEG}

Mais c’est surtout, en juin 2011, un rapport de la Commission mondiale sur la politique des drogues, diligenté par d’anciens responsables de l’ONU, qui a donné la tonalité générale. Il y était affirmé tout de go que la « guerre contre la drogue avait échoué ». On y préconisait de « mettre fin à la criminalisation, la marginalisation et la stigmatisation des personnes consommant des drogues mais qui ne causent pas de dommage aux autres ». Une conclusion qui sera reprise lors du Sommet des Amériques, le 20 avril 2012, par Gil Kerlikowske, le responsable étatsunien de la lutte contre la drogue, qui déclarait que « l’incarcération de masse [était] une politique du passé qui ignorait la nécessité d’avoir une approche plus équilibrée face à la drogue, entre santé et sécurité.  » Le constat d’échec est patent : la consommation mondiale n’a pas baissé [4] ; les cartels se sont non seulement renforcés mais ont totalement noyauté l’économie formelle. Depuis belle lurette, les « capitaux de la drogue viennent alimenter une sorte de caisse noire de la finance mondiale [5] », et même les banques les plus officielles, échappant aux poursuites, servent de blanchisseuses. Antonio Maria Costa, ex-directeur de l’Office de l’ONU contre la drogue, déclarait même en pleine crise mondiale que l’argent du narcotrafic avait servi de bouée de sauvetage pour les banques européennes : « Aujourd’hui, la crise financière est l’occasion extraordinaire d’une plus grande pénétration par la mafia des établissements financiers qui se retrouvent à court de cash : avec la crise bancaire qui a étouffé le crédit, ces groupes criminels […] sont devenus la seule source de crédit.  » Selon les chiffres du FMI, les bénéfices annuels liés au marché de la drogue correspondent à 2 voire 5 % du PIB mondial, entre 1 000 et 3 000 milliards de dollars… de quoi donner une idée de la capacité de corruption généralisée par l’argent de la drogue et des possibilités d’injection de liquidités dans l’économie légale. Parallèlement, l’ONU estime « qu’il faudrait entre 200 et 250 milliards de dollars (0,3 à 0,4 % du PIB mondial) pour couvrir tous les coûts liés au traitement de la toxicomanie dans le monde ». Les États, pour endiguer le crime et renforcer leur contrôle, ont-ils d’autre choix que de devenir des dealers légaux ?

L’approche dominante de « bonne gouvernance » en matière de drogue serait désormais de « remplacer la criminalisation de l’usage de drogues par une approche de santé publique [et] expérimenter des modèles de régulation légale visant à saper le pouvoir du crime organisé [6] ». Dans ce contexte de crise budgétaire et de recherche tous azimuts de nouveaux gisements de croissance, ce sont les arguments économiques et sécuritaires qui orientent in fine la logique réformatrice des politiques sur les drogues : le coût global de la prohibition est décidément trop lourd en regard de ses bénéfices. à moins que, dans une très dystopique perspective de meilleur des mondes, la prévention étatique d’une sédition générale s’accomplisse dans la sédation généralisée. Gare à la descente…

À lire

Anne Coppel et Olivier Doubre, Drogues : sortir de l’impasse, La Découverte, 2012.

Arnaud Aubron, Drogues store, Dictionnaire rock, historique et politique des drogues, Don Quichotte, 2012.

Jonak Raskin, Marijuanaland, Les Fondeurs de briques, 2013.

La suite du dossier :

La guerre perdue

Le futur laboratoire de la dépénalisation ?


Notes


[1Mike Davis, City of quartz, Los Angeles, capitale du futur, La Découverte, 1997.

[2Mensuel La Recherche, mars 2003, cité par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies.

[3Jeune Afrique, 6 août 2013.

[4Selon l’ONU, depuis 1998, la consommation mondiale d’opiacés a augmenté de 35,5 %, celle de cocaïne de 27 % et celle de cannabis de 8,5 %. Depuis cinq ans, ces consommations se seraient stabilisées.

[5Constat que faisaient déjà en 1992 Mylène Sauloy et Yves Le Bonniec dans leur livre, À qui profite la cocaïne ?, Calmann-Levy.

[6« Régulons le trafic de drogues pour lutter contre la violence et la corruption » est un appel lancé par un aréopage de dirigeants libéraux et conservateurs, anciens chefs d’État d’Amérique du Sud et dignitaires américains : Fernando Cardoso (Brésil) ; Cesar Gaviria (Colombie) ; Ricardo Lagos ; (Chili) ; George Shultz, ancien secrétaire d’Etat sous Reagan et Nixon (sic !) ; Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis et fossoyeur des politiques keynésiennes ; Louise Arbour, ancien haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme ; Ernesto Zedillo (Mexique). Le Monde, 7 juin 2013.



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