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Drogues : la guerre perdue

Économie : Quand l’argent part en fumée…


paru dans CQFD n°114 (septembre 2013), rubrique , par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 30/10/2013 - commentaires

Marché colossal d’un côté, guerre sans fin de l’autre, le commerce de la drogue remue des masses considérables d’argent. Interrogé par CQFD, l’économiste Christian Ben Lakhdar rectifie quelques contre-vérités sur ce business coincé entre caricature et omerta d’État.

CQFD : Quel est le coût de la guerre contre la drogue pour l’État français ?

Christian Ben Lakhdar : Si le cannabis n’existait pas, on économiserait globalement 919 millions d’euros en France. Plus de la moitié de cette somme est consacrée à la mobilisation des ressources policières, judiciaires et pénitentiaires. Cette chasse concerne principalement les usagers. On a interpellé dans les années 2009-2010 plus de 100 000 usagers de cannabis : un travail policier qui ne sert à rien. Pour l’économiste que je suis, c’est un pur gaspillage d’argent public.

Par Bertoyas. {JPEG}

Et le marché du cannabis génère combien d’argent ?

On estime que les consommateurs dépensent entre 800 et 900 millions d’euros pour s’approvisionner. Ce qui est à peu près équivalent au coût social. Seuls les petits grossistes et les trafiquants internationaux récoltent des revenus importants. Plus l’on descend vers la transaction avec le consommateur, plus les revenus de trafic s’amenuisent. En bas de l’immeuble, dans le quartier, le dernier revendeur va recevoir – ce que confirment des enquêtes réalisées aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Norvège et en France – à peine l’équivalent d’un salaire minimum légal. En faisant une moyenne, pour la France, entre les divers lieux de vente du cannabis – cités, quartiers, milieu rural – un vendeur de cannabis en bas de l’échelle gagne annuellement de 6 à 7 000 euros, bien en dessous des 10 ou 12 000 euros du Smig. Pour un guetteur, on parle de 50 à 60 euros par jour, Il s’agit essentiellement, pour le gros de la troupe, d’un salaire de subsistance, d’une économie de la débrouille [1].

Pourquoi l’État continue de dépenser 500 millions d’euros pour une guerre perdue ?

Les forces de l’ordre appliquent la loi du 31 décembre 1970. Hormis Daniel Vaillant en 2003, ancien ministre de l’Intérieur, aucun politique n’a essayé de proposer une alternative. Dès l’instant où cette loi sera modifiée ou abrogée, il y aura peut-être plus d’argent pour la santé publique et pour la prévention. C’est ce qui s’est passé au Portugal, et aujourd’hui dans des États nord-américains ou dans des États d’Amérique du Sud. Des débats et des référendums ont mis en avant la question de la faillite des finances publiques pour justifier la légalisation du cannabis : elle rapporterait des milliards de dollars grâce aux taxes collectées.

Sur la question de la drogue il n’est toujours question publiquement que de répression.

Nos politiques, depuis le maire de la petite ville jusqu’aux députés et aux ministres ne connaissent rien à la question de la drogue. Quand Daniel Vaillant a prôné l’instauration du monopole d’État, j’avais été frappé de sa propre méconnaissance sur le cannabis. Les députés français connaissent l’alcool de poire, le whisky, le vin, mais ignorent ce qu’est un joint. Ils en ont une image terrifiante. Ils oublient qu’il y a un siècle, la Régie des tabacs français gérait le kif marocain, que l’opium était principalement produit par la France dans ses colonies, et que la cocaïne était un gros marché allemand grâce à son industrie pharmaceutique. Avec l’arrivée des élections municipales, on sait que personne n’aura de courage politique. À titre d’exemple, le gouvernement de gauche a autorisé, malgré le tollé général, l’installation de salles d’injection supervisée, dites « salles de shoot », mais la procédure veut que ce soient les maires qui en fassent la demande au ministère de la Santé. À Marseille, alors que le maire Jean-Claude Gaudin était favorable à l’ouverture de ces salles, au point de faire d’en faire une ville pilote de cet outil de réduction des risques, il ne fera rien avant les élections municipales. Tout le monde se renvoie la responsabilité : le ministère accuse les villes qui elles-mêmes préfèreraient qu’il y ait un texte national qui leur évite de faire la demande. Politiquement, le combat contre la drogue est le fonds de commerce par excellence : protéger les enfants et les adolescents qui tombent au fond du gouffre parce que de vilains trafiquants les incitent à la consommation…

En visite à Marseille, Ayrault s’est vanté récemment d’une réussite dans la guerre à la drogue, affirmant que les règlements de compte étaient la preuve que les diverses opérations de police dérangeaient l’activité des trafiquants.

Ça serait bien que les policiers et les politiques ne se réjouissent pas de la mort des personnes. Sans parler des balles perdues. Plus généralement, que se passe-t-il, en termes de parts de marché ? Dans le domaine du cannabis, les usagers cultivent de plus en plus, et les trafiquants vendent peut-être moins. Il y a aussi des cultures à grande échelle qui s’installent en France dans des hangars, avec de nouveaux trafiquants qui alimentent le marché français. Dans ce domaine d’activité, il n’y a pas de tribunal de commerce pour régler les litiges… Et ce sont évidemment ceux qui vivent dans les quartiers populaires qui en pâtissent le plus. Même si la consommation de cannabis se retrouve dans toutes les classes et professions, ce sont principalement les jeunes des quartiers populaires qui sont arrêtés pour usage ou détention. Dans une étude du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, Marie-Danièle Barré [2] explique qu’il existe aussi une clientèle policière qui est jeune, arabe et noire. Incidemment, il faut savoir que cette situation est reconnue à demi-mot par les services de police.


Notes


[1Termes utilisés dans le rapport réalisé au milieu des années 1990 par le Conseil national des villes.

[2Cf. « La répression de l’usage de produits illicites : état des lieux ». Marie-Danièle Barré. Études et données pénales, n° 105, Cesdip, 2008.



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