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Drogues : la guerre perdue

Marseille : Au-dessous du « cocotier »


paru dans CQFD n°114 (septembre 2013), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 31/10/2013 - commentaires

Le 19 août, au lendemain de l’assassinat d’un jeune de 25 ans à l’Estaque, dans le 16e arrondissement de Marseille, Ayrault plastronnait devant la presse : «  Il faut s’attaquer à la racine du mal […]. S’il y a ces règlements de comptes, c’est parce que la police est en train de faire son travail. C’est parce que nous dérangeons. On secoue le cocotier et on s’attaque au portefeuille. » Ce jour-là, la fanfaronnade n’était pas du côté marseillais.

JPEG Avec le déploiement de 230 policiers et gendarmes supplémentaires en mars et l’affectation récente de 24 limiers de la police judiciaire à Marseille, le gouvernement voudrait laisser entendre que la lutte contre la violence à Marseille, enjeu national de premier plan, serait en passe d’être remportée par la seule tactique répressive. Pour preuve avancée, en juin, après dix-huit mois d’enquête, une descente de deux cents policiers à la cité de La Castellane (16e) – « supermarché du deal », selon La Provence, où le « biz » avait la réputation de fonctionner 24 heures sur 24 – a permis d’interpeller vingt-trois personnes et de faire main basse sur un magot de 1,3 million d’euros [1]. Pourtant, loin de l’auto-satisfecit des autorités, ces descentes spectaculaires ne font que déplacer le problème. Pis encore, elle renforcerait la « compétition à mort » entre quartiers : mettre temporairement hors jeu La Castellane revient à renforcer La Bricarde, qui prend le relais, et ainsi de suite, avec à la clé une amplification des motifs de règlements de compte par la mise en concurrence des cités entre elles. De plus, toute dette impayée auprès des gros fournisseurs met le dealer en danger de mort. Dans ce genre d’activité à haut risque, la maison ne fait jamais crédit et les débiteurs doivent rembourser fissa ou trépasser.

Le trafic de drogue, et principalement de cannabis, s’est considérablement développé depuis le milieu des années 1990. Il touche désormais la plupart des quartiers populaires de la cité phocéenne : La Castellane, Font-Vert, Bassens, La Busserine, La Bricarde, La Cayolle, les Micocouliers, Frais-Vallon, etc. La voyoucratie traditionnelle, qui se tient éloignée des lieux de revente, a laissé le biz quotidien à une myriade de petites équipes de cités, interchangeables à tout moment. Le deal, qui constituait jusqu’il y a peu une économie de subsistance, tend désormais à aspirer toute l’activité des jeunes qui s’y adonnent dans un turn-over incessant, provoquant décrochages scolaires (30 % d’absentéisme dans les collèges des quartiers Nord) et spirales d’endettement parfois fatales.

Qui tue qui ?

Mais surtout, ces trois dernières années, c’est l’émergence d’une violence inédite – boostée par l’arrivée de la cocaïne – qui a frappé les consciences. À chaque fait divers, les médias égrènent leur comptabilité macabre de victimes souvent âgées de moins de 25 ans : en 2010, on a dénombré dix-sept homicides à Marseille liés à des règlements de comptes ; vingt en 2011 et, vingt-quatre en 2012. L’assassinat de L’Estaque constituait le treizième règlement de comptes mortel depuis début 2013 – et il y en a eu deux autres depuis. Les méthodes utilisées, kalachnikov ou « barbecue » – les corps sont brûlés dans des voitures volées –, alimentent un sentiment d’effroi. Au-delà des poncifs sur des jeunes de cités présentés comme des bêtes féroces, le journaliste de La Marseillaise Philippe Pujol [2] distingue trois causes directement liées au trafic : écraser la concurrence, éliminer l’endetté perpétuel, punir le carotteur – qui tenterait une arnaque – ou le racketteur ; auxquelles se greffent des vendettas et contre-vendettas pour l’honneur – comme dans le cas du père de Kader Berouag, petit dealer des Micocouliers assassiné, jurant de le venger et qui sera lui-même exécuté par les assassins de son fils. Face à cette logique meurtrière et insaisissable [3], les réactions hypocrites, diffusées par les autorités et recyclées par le « bon sens populaire », alimentent le délire collectif. Au comptoir des bars, on évoque le recours au Milieu d’antan, sublimé pour l’occasion, « qui saurait, lui, remettre de l’ordre dans tout ça ». Tandis que Samia Ghali, maire PS des 15e et 16e arrondissements, s’acquiert une petite notoriété médiatique en prônant l’intervention de l’armée et la mise au pas militaire des délinquants.

Une économie de survie

Mais pour une poignée d’aspirants caïds cupides et impitoyables, le commun de la main-d’œuvre fait plutôt figure d’un lumpenprolétariat des plus vulnérables. Le rêve du dealer raisonnable, qui a renoncé au modèle de flambe type Tony Montana [4], c’est celui d’une reconversion dans le petit commerce de proximité : snack ou taxiphone. Et bien peu y parviendront.

L’exagération des chiffres – Le Figaro parlait en 2011 de 6 000 euros par mois pour un guetteur et de 5 000 pour une nourrice [5] – a pour vocation d’alimenter la machine à fantasmes sur l’argent facile brassé par les jeunes des cités, avec la volonté de faire oublier les conditions sociales qui servent de toile de fond à ces trafics et de justifier la seule logique répressive. Pourtant, le décor, qui se confond avec les décombres de la désindustrialisation, est bien visible : chômage de masse, ascenseur social en panne, vacuité des diplômes, discrimination géographique, racisme, sentiment d’abandon des familles. À Marseille, un tiers de la population vit avec moins de 954 euros par mois et dans certains quartiers plus de la moitié de la population est au chômage. La moitié de la population marseillaise n’est pas soumise à l’impôt sur le revenu. Le terreau de l’économie de la drogue est celui de la détresse sociale.

Face à un tel constat de désolation, les retombées du commerce illégal apparaissent souvent comme la seule opportunité de s’en sortir : « Nos enfants ne vont pas vers la drogue, c’est la drogue qui vient les chercher ! », précise Malika, une habitante de la cité des Bleuets [6]. Il n’est pas rare d’entendre dire : « C’est grâce au shit qu’on paie les loyers. » Un témoin nous rapportait la réponse débonnaire d’un commissaire de police à un commerçant du Merlan qui râlait contre le deal : «  De quoi vous plaignez-vous, ce qu’ils dépensent chez vous, c’est l’argent du haschich ! » Reste que s’il est difficile de savoir combien de personnes vivent concrètement des circuits illégaux, la plupart des habitants des quartiers populaires, même en se tenant à l’écart de cette économie parallèle, en subissent directement ou indirectement les effets.

Par Plonk et Replonk. {JPEG}

Paix sociale

Une fois établi que le trafic de drogue constitue la face obscure et brutale du libéralisme [7], est-il vraiment souhaitable pour la « paix sociale » d’éradiquer le deal ? À l’instar de l’immigration clandestine, il génère dans les quartiers une importante plus-value en termes de pression et de régulation sociales. Si pour la première, derrière la lutte officiellement menée contre elle se dissimulent les bénéfices du travail au noir, de l’embauche de travailleurs précaires et de la mise en concurrence entre salariés, le second permet en partie une survie économique de ces quartiers vides d’équipements sociaux et laissés à l’abandon. De plus, tenus par la loi du trafic, les habitants des quartiers renoncent à se révolter. On a souvent présenté le fait que le désordre soit incompatible avec le business, comme une des clefs d’explication du calme relatif des cités marseillaises lors des émeutes de 2005. Aussi, en juin 2010, lorsque des proches du collectif de soutien aux inculpés de Villiers-le-Bel avaient voulu improviser une rencontre avec les jeunes de Frais-Vallon, ils avaient senti un vent de défiance autour d’eux. « Personne ne viendra à votre truc, il vaut mieux que vous dégagiez », avait-on lancé depuis les cages d’escalier.

Enfin, les morts des règlements de compte passent par pertes et profits dans la guerre plus globale menée contre les pauvres. La guerre contre la drogue permet en outre de donner une image terrifiante des populations des quartiers, accentuant le processus d’apartheid social.

En février 2013, à la suite d’une altercation dans une épicerie, Yassin Aïbeche, un jeune de 19 ans de la cité Félix-Pyat, est tué par un policier sous l’emprise de l’alcool et du shit – le flic l’abat avec son arme de service, mais pendant ses heures de repos. Passé le moment de l’affliction, un collectif de mères de famille décide de briser l’omerta des quartiers. Après une manifestation qui réunit plusieurs milliers de Marseillais-e-s, le collectif du 1er-Juin adresse un manifeste aux autorités pour questionner une société qui produit de telles dérives : « Si le désespoir est si patent et la frustration si forte que le deal paraît être l’unique solution, c’est que nous n’avons pas su lutter contre une société de consommation qui fait croire aux jeunes que réussir et exister, c’est exhiber une richesse apparente. Nous les mères, nous sommes issues de familles d’ouvriers immigrés qui ont su nous inculquer que l’argent n’était pas une valeur de référence. [8] » « Nous savons que [la drogue] est “l’eau de feu” de nos quartiers populaires, écrit Mohamed Bensaada, de l’association Quartiers nord/Quartiers Forts, cette fumée qui anesthésie une partie de notre jeunesse, l’entrave dans sa conscientisation, détruit ses rêves et compromet son avenir. [9] »

Les solutions restent à inventer pour que la vie des quartiers cesse d’être rythmée par la pression conjointe des trafiquants et des flics. On se doute bien que ce ne sont ni les raids à grand spectacle, ni le harcèlement quotidien, ni une politique démagogique d’élu-e-s locaux purs produits du clientélisme, ni même l’injection de quelques poignées d’emplois aidés qui résoudront la véritable violence sociale, celle qui sous-tend toutes les autres. Et que rien ne se fera sans les habitants des quartiers.


Notes


[1Ce qui correspondrait à trois semaines de bénéfices d’activité, avant le règlement des fournisseurs et la paie des « charbonneurs » (vendeurs), des « choufs » (guetteurs) et des « nourrices » qui planquent la came dans leur appartement.

[2Lire ses séries d’enquêtes sur son blog « Vu de Marseille ».

[3Ce que l’on dit moins dans les médias, c’est qu’il y aurait 80 % d’élucidation dans les affaires d’homicides. Ainsi dans la guerre des Micocouliers qui a secoué la cité en 2010, on impute au principal suspect, chef d’une fratrie, pas moins de sept exécutions à lui seul.

[4En mars 2006, dernière figure d’envergure du bandit de cité, Farid Berrahma se faisait mitrailler par dix tueurs encagoulés, histoire de lui faire passer l’envie de devenir le premier gros caïd issu des quartiers Nord.

[5Plus vraisemblablement, à Marseille, les choufs tournent entre 20 et 50 euros par jour, qui sont aussitôt dépensés pour moitié dans l’achat du shit dont ils sont eux-mêmes consommateurs. Retour au pourvoyeur.

[6« Naître et mourir à 20 ans dans les quartiers », collectif du 1er-Juin, La Marseillaise, 26 août 2013.

[7Milton Friedman, gros dealer de dope ultra-libérale, ayant toujours plaidé en faveur de la dépénalisation, ne s’y trompait pas en affirmant que « les trafiquants [sont] des gens comme les autres, si ce n’est le fait qu’ils ont un instinct entrepreneurial plus aigu, ainsi qu’une plus grande indifférence quant à la santé d’autrui. » (Interview télévisée à l’occasion de l’America’s Drug Forum en 1991).

[8« Naître et mourir à 20 ans dans les quartiers », Ibid.

[9« Chroniques des jours de sang », Mohamed Bensaada, blogs.mediapart.fr, 21 mars 2013.



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