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Les vieux dossiers de Tewfiq

La grande grève dublinoise de 1913


paru dans CQFD n°112 (Juin 2013), rubrique , par Julien Tewfiq
mis en ligne le 02/08/2013 - commentaires

Août 1913, Dublin. Toutes les discussions politiques tournent autour de la question de l’indépendance, de la défense de la culture et de la religion catholique. Mais, soudain, et seulement pour quelques mois, la question sociale supplante avec violence la question nationale, redistribuant les cartes politiques sur des bases jamais vues dans le pays et qu’on ne reverra plus.

JPEG Tout commence avec l’arrivée à Dublin de James « Big Jim » Larkin. « God sent Larkin in 1913, a labor man with a union tongue / He raised the workers and gave them courage ; he was their hero, the worker’s son » [1], chanteront les Irlandais en sa mémoire. Il crée un syndicat de masse pour les ouvriers, l’Irish transport and general workers union (ITGWU). Face à lui, William Murphy, le très catholique et indépendantiste dirigeant du patronat dublinois, réagit radicalement : renvoi des ouvriers arborant le badge de l’ITGWU et obligation pour tous les travailleurs de signer un document par lequel ils s’engagent à ne jamais adhérer au syndicat. La grève éclate, d’abord dans les tramways dirigés par Murphy, puis sur les docks et gagne, par solidarité, rapidement les filatures… toute la ville. Jusqu’à la fin de l’année, Dublin est complètement paralysée.

Tous les grévistes ne partagent pas les idéaux révolutionnaires de Larkin ! C’est la défense des ouvriers licenciés et le refus de se soumettre au diktat de Murphy qui animent les premières revendications. Un meeting était interdit ? Les grévistes occupaient la rue et l’organisaient quand même, défiant le pouvoir, le patronat et les charges policières qui laissent derrières elles de nombreuses victimes.

C’est toute la société irlandaise qui se retrouve coupée en deux selon une ligne de fracture toute nouvelle : d’un côté pour les ouvriers en grève, de l’autre pour l’ordre et William Murphy. Indépendantistes ou unionistes, catholiques ou anglicans, irlandais ou anglo-irlandais, se retrouvent dans les deux camps, entre ceux prêts à mourir pour leur cause et ceux prêts à les affamer.

D’ailleurs, le pain devient très vite le nerf de la guerre. Des comités d’aide aux grévistes, souvent animés par les femmes issues des mouvements nationalistes et féministes, comme l’actrice Maud Gonne ou Constance – « la Comtesse Rouge » – Markievicz, organisent des soupes populaires « rouges » ou de « charité ». Des chargements de nourriture sont envoyés par les syndicats anglais. Et c’est là que l’Église catholique réveille son vieux démon : cette charité internationaliste ressemble trop à un complot pour convertir ses ouailles aux diaboliques athéisme et pire, protestantisme. Avec le projet des syndicalistes d’envoyer en Angleterre les enfants affamés de Dublin pour les sauver, la coupe est pleine ! Walsh, l’évêque de Dublin, dira : « Elles ne méritent plus le nom de mères catholiques si elles oublient leur devoir au point d’envoyer leurs enfants dans un pays étranger… » L’Église reçoit le soutien de quelques grands noms de la cause nationaliste comme Arthur Griffith, fondateur du Sinn Féin.

De l’autre côté, les artistes de l’avant-garde irlando-anglaise s’engagent généralement derrière les ouvriers, par convictions (Bernard Shaw), par intérêt et solidarité (W. B. Yeats dont le théâtre dublinois souffre de la grève), par mysticisme irlandais (George Russell qui pensait naïvement que dans un pays libre, le patronat aurait soutenu les ouvriers). Le dramaturge A. E. présentera avec ironie ses excuses pour les prêtres irlandais préférant des enfants affamés à Dublin plutôt que des enfants bien nourris en Angleterre. Il est vrai que ces artistes partageaient avec les grévistes le même ennemi : l’Église et son conservatisme.

Finalement, c’est l’hiver 1913-1914 et ses rigueurs qui auront raison du mouvement. Vaincus par la faim, le découragement et la violence de la campagne anti-gréviste menée par les catholiques, les travailleurs retournent à leurs postes tandis que Larkin part pour les U.S.A. La relève sera assurée par son camarade James Connolly qui allie dans un même mouvement socialisme révolutionnaire et nationalisme irlandais, autour de l’Irish Citizen Army (ICA), créée et armée à l’origine pour défendre les grévistes de 1913. Aux côtés des nationalistes conservateurs, Connolly dirigera l’insurrection de Pâques 1916 à l’issue sanglante.

La question sociale continuellement remise à plus tard, l’église catholique, sa censure, son sexisme et son conservatisme vont régner d’une main de fer bien au-delà de l’indépendance du pays conquise en 1921. Mais peut être qu’à l’occasion du centenaire du Lock-out de 1913... ?

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Notes


[1Ballad of Jim Larkin, chanson de Donagh MacDonagh, chantée par Christy Moore en 1969 puis par les Dubliners. Dans cet extrait, c’est Dieu qui envoie Jim Larkin aux travailleurs.



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Par Julien Tewfiq


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