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Dossier : Déchets et incinérateurs

L’enfer est pavé de bons incinérateurs


paru dans CQFD n°129 (février 2015), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 02/04/2015 - commentaires

« Pas d’incinérateur à la Combaude, mettez-le à Chamalières  ! » L’incinérateur de Clermont-Ferrand a pourtant bien ouvert ses portes en 2013, après trente ans de lutte. Un an après, une grève des salariés de trois semaines donnait un autre ton au refus de cette monstruosité.

Dans les années 1990, démarrait une campagne virulente pour dénoncer le projet d’incinérateur de la Combaude avec un slogan vengeur  : « Mettez-le à Chamalières  ! » Chamalières, c’est le Neuilly auvergnat, la Combaude, les quartiers populaires. Même des médecins communistes, hostiles au projet, s’étaient accrochés sur le sujet avec leur parti, favorable à l’incinérateur. Ironiquement, le retour de la droite à la tête de la région éloigna le spectre durant quelque temps. Plus de vingt ans durant lesquels il aura fallu se battre contre l’idée que le feu purifiait tout. Et de rappeler qu’une machine pareille rejette des métaux lourds et des dioxines dans l’atmosphère.

Par Pirikk. {JPEG}

Jean Quilleret, militant écologiste, s’est battu, dans les dernières années, contre le projet d’incinérateur. Il participa à trois actions fortes contre la construction du dragon. En juin 2011, les opposants bloquaient un camion de chantier avec deux jeunes qui s’enchaînaient autour d’une roue. En août 2011, trois cents personnes se désapaient dans la montagne. Jean Quilleret se souvient que les opposants s’étaient mis « nus et debout » sur le plateau de Gergovie pour montrer que « nous, pauvres citoyens, n’avons que nos chairs et que ce projet allait y toucher. » En décembre, une grue était occupée. Un village de la résistance s’installa durant quatre mois aux portes de l’incinérateur. De nombreuses actions et des marches ponctuaient la lutte. Aujourd’hui, Jean est assez pessimiste. «  Pourquoi doit-on subir cet incinérateur ? » L’incinérateur de Beaulieu ouvre finalement ses portes en 2013 sur la colline qui s’étend à l’est de Clermont-Ferrand. La vue est imprenable de l’autoroute. Le vent balaie les fumées qui sortent des cheminées.

« Le recyclage et l’incinération sont incompatibles », rappelle Marc Gachon, l’antique rédac-chef du journal local La Galipote. Les incinérateurs ont besoin de déchets qui sont recyclables. Ils brûlent alors tout ce qui ne l’est pas. « Le polystyrène par exemple devrait être interdit à l’incinération », précise Marc. Du côté de l’exploitant du site, Vernea, filiale de Suez, après un an de crémation, le bilan se veut très positif. Le département a acquis une totale autonomie pour le traitement de ses déchets. Mais pour le collectif des 531 médecins qui dénoncent les risques de cancer, ça l’est un peu moins. L’un d’eux, Alain Laffont, opposant historique, souligne l’illégalité du projet et rappelle le coût élevé pour les contribuables. De fait, le transport par camion des ordures de tout le département jusqu’à Clermont-Ferrand a aussi un coût en termes de bilan carbone. De plus, les incinérateurs sont des bêtes gourmandes. Ils sont faits pour l’ordure. Pour le rentabiliser, il faut fournir plutôt que réduire les déchets.

Alain Laffont n’y va pas par quatre chemins  : « C’est une fabrique de poisons violents. » Les résidus de l’incinération doivent être enfouis à leur tour. En 2004, on se souvient de feux d’artifice dans tout le pays  : les filtres de l’incinérateur ont explosé un peu partout et ont répandu ce que les opposants appellent du « poison pur » à des kilomètres à la ronde. Le Groupe des experts scientifiques sur les dangers de l’incinération (Gesdi) avait listé les accidents de fonctionnement  : Gien, Gilly-sur-Isère, Mulhouse, Fourchambault, Lunel, etc. « Il en résulte que ce manque de rigueur scientifique et technique permet d’occulter totalement la réalité de l’émission des centaines de cocktails toxiques synthétisés par la chimie de l’incinération », soulignait le Gesdi.

Les premiers exposés à la dangerosité des incinérateurs sont bien sûr les travailleurs des sites. À Fos-sur-Mer, un incendie a détruit pour plusieurs semaines les installations, le 2 novembre 2013. Le confinement a été de rigueur. Le feu a sévi durant deux jours. À Clermont-Ferrand, un départ d’incendie s’est déclaré le 2 juillet. Le jour de Noël se déclenche une grève dure qui va s’achever le 10 janvier 2015. C’est le prétexte de la ventilation défectueuse et la question de l’ensemble des conditions de travail qui vont mener au conflit, après pas moins de sept réunions infructueuses avec la direction. Un salarié raconte sur une vidéo de la CGT-63  : « Sécurité, y en a pas. C’est un environnement nocif. C’est vraiment nocif pour l’homme. On reçoit des milliers de tonnes de déchets, des polluants, des cendres. Personne ne nous a dit qu’on allait respirer telle poussière, tel métal… des produits innommables. » Début janvier, les forces de l’ordre interviennent pour dégager le barrage devant l’usine de retraitement. Les salariés font face en chantant L’Internationale. Sur les piquets, on retrouve les bons vieux réflexes de la lutte de classe  : « La force des travailleurs c’est la grève  ! », « L’État protège le patronat pas les salariés », etc. Pourtant, cette grève a d’abord surpris tout le monde. Nello Frasseto, un vieux briscard de la CGT qui a passé quinze jours là-bas, raconte  : « J’ai rajeuni de trente ans. Une grève le 24 décembre  ! C’était fou, de démarrer un jour pareil. »

Raphaël, délégué CGT débarqué de l’usine de Poissy au moment du démarrage de l’activité, explique que tous les postes sont dangereux  : « Les gars manipulent de l’ammoniaque et de la soude. On travaille avec des risques d’explosion importants. » Ce à quoi s’ajoute l’inhalation de substances toxiques  : « C’est pas évident de garder un masque à gaz à cartouche toute la journée », confie-t-il. Jérémy, la trentaine, est rondier-pontier [1] sur le site. Après quinze mois de travail, il a également participé à la grève. « C’est le métier le plus difficile que je connaisse après celui de maçon », raconte-t-il. Jérémy, qui a fait beaucoup d’intérim auparavant, pense que son usine est une des plus « performantes » en termes de filtrage des rejets polluants. La plupart des salariés demeurent convaincus que, si leur métier présente d’importants risques au sein de l’usine, il n’y en aurait aucun pour les riverains. Selon eux, l’incinération reste la moins mauvaise des solutions. Pourtant on y brûle tout  : bouteille de gaz, canapés, plaques de placo en principe interdites [2], les gros encombrants disparaissent broyés. « On en refuse parfois, continue Jérémy, les gros polluants ne doivent pas passer. »

Au bout de quinze jours de grève, la direction est parvenue à un accord sur la réévaluation des salaires les plus bas, mais la question des conditions de travail est encore loin d’être réglée. La question des ordures n’est pas neutre. Mais qui sont les vraies ordures ?

D’un incinérateur à l’autre...

À Gilly-sur-Isère (73) l’incinérateur était tellement polluant qu’il est fermé en 2001 après cinq années de rejets toxiques. « Les taux de dioxine étaient 13 000 fois supérieurs à la norme tolérée », racontait Michel Roulet dans son livre, Incinération=pollution : Le scandale de l’incinérateur de Gilly, (éditions du Layeur, 2008). On a même du procéder à des abattages préventifs d’animaux d’élevage dans le secteur.

À Fumel, dans le Lot-et-Garonne, un autre scandale conduisit à mise hors d’état de nuire d’un incinérateur extrêmement polluant, à la suite d’une mobilisation écologique. Le 1er mars 1999, lors d’une manifestation, des militants coupèrent les câbles d’alimentation et démontèrent la porte du four. Pour ce haut fait d’armes, certains d’entre eux, précurseurs dans la dénonciation de la pollution par incinération, connaîtront la prison. L’incinérateur de Fumel produisait tellement de fumées et poussières que les habitants ne sortaient plus de chez eux. Au procès des activistes en 2003, la présidente du tribunal sut rappeler que ces incinérateurs rejetaient dans l’air de l’acide chlorhydrique, une poussière extrêmement dense, et accessoirement de la dioxine et du mâchefer. Les cheminées ne possédaient pas de filtres. À quoi bon  ? Le ministère public répondit très finement en commissaire du peuple que « ces comportements antidémocratiques qui peuvent nous mener à la catastrophe sont beaucoup plus inquiétants que la dioxine (Libération, 18/09/2003) ».

À Manspach, en Alsace, depuis 1992, on a prit le problème autrement. Plutôt que de se faire racketter par les industriels du secteur, les habitants ont accepté la pesée embarquée et la tarification, un système ou l’on ne paye que ce qu’on jette. Les habitants jettent aujourd’hui deux fois moins que les autres Français. Le maire Daniel Dietman considère que l’incinération est une chose du passé. Les habitants du Haut-Rhin ont considérablement réduit leurs déchets par un tri poussé et du recyclage.

A Fos-Sur-Mer, voir la suite du dossier par ici !


Notes


[1« Le conducteur pontier-rondier surveille l’état des stocks des produits et résidus, la bonne marche des installations (bruits anormaux, fuites, odeurs, niveaux…). Il gère le suivi des opérations systématiques planifiées, les problèmes liés à l’environnement, la fermeture des locaux, la propreté du site. Il réalise également le suivi de l’application des consignes de sécurité sur le site », nous renseigne la fiche métier sur un site d’offres d’emploi.

[2Le Placoplâtre®, c’est du polystyrène expansé et du plâtre, une douceur écologique que des millions de Français utilisent chez eux.



1 commentaire(s)
  • Le 7 avril 2015 à 10h40, par A. Ventis. -

    Dans le mensuel du Ravi ce mois ci ( Avril) un papier sur la grève à Sanofi-Sistéron indique qu’un incendie a eu lieu à l’usine. Du coup les déchets de Sanofi partent à Fos sur Mer...Ca ne vous inquiete pas ?

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Par Christophe Goby


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