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Juste un accident au Bangladesh


paru dans CQFD n°111 (Mai 2013), rubrique , par Olivier Cyran
mis en ligne le 18/06/2013 - commentaires

« La pêche aux cadavres n’a pas de fin », titrait le quotidien bangladais The Daily Star le 8 mai. Deux semaines après l’effondrement du Rana Plaza, un bâtiment illégal et branlant qui renfermait trois usines de prêt-à-porter à destination du marché européen, la pire hécatombe dans l’histoire industrielle du Bangladesh continuait jour après jour de battre ses propres records. Au 9 mai, le bilan des corps retirés des décombres atteignait les neuf cent trente. Au comptage des ouvrières écrabouillées s’ajoute à présent le recensement des sauveteurs précipités dans le charnier. Omar Faruq, un bénévole de 26 ans venu comme tant d’autres fouiller à mains nues dans les débris, a perdu la raison à force d’impuissance : emmené à l’hôpital, il s’est suicidé le 7 mai. « Les cris des survivantes piégées dans le béton le hantaient depuis le début des opérations de secours. Il n’en pouvait plus », raconte son épouse. Un autre sauveteur est mort sous les gravats : ouvrier lui-même, Kaikobad s’était démené cinq jours de suite pour sauver des vies avant de perdre la sienne dans l’explosion d’une conduite de gaz.

Pendant ce temps, les grossistes de la sape « low-cost » s’inquiètent pour leur image. Les étiquettes retrouvées dans les restes du Rana Plaza incriminent entre autres Mango, Benetton et Carrefour. Le géant français de la grande distribution comptait déjà parmi les clients de Tuba Group, une société bangladaise propriétaire de l’usine Tazreen Fashions, dont l’incendie avait fait au moins cent douze morts en novembre dernier. Déclinant toute responsabilité, Carrefour s’en remet à son plan de com’ « social et éthique » pour circonscrire la boulette et continuer à se fournir en t-shirts à 1,20 euro pièce confectionnés par des couturières payées 30 euros par mois. Il peut aussi compter sur le gouvernement de Dacca et son donneur d’ordres économique, l’Association des manufacturiers et exportateurs de textile du Bangladesh (BGMEA) : le tout puissant syndicat patronal a convoqué les médias locaux début mai pour les appeler à « plus de retenue » dans la couverture du massacre, histoire de ne pas rebuter le client. Comme dit le ministre bangladais des Finances, Abul Maal Abdul Muhith, interrogé le 4 mai à propos du Rana Plaza : « Je ne pense pas que ce soit très sérieux. C’est juste un accident. »



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Par Olivier Cyran


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