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à même le sable…

Feu sur les Catalans !


paru dans CQFD n°90 (juin 2011), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 10/08/2011 - commentaires

Une plage de sable fin située au centre-ville et où se retrouve une population bigarrée venue des quatre coins de la cité ! Cela a le don d’agacer la mairie et quelques riverains aigris qui préféreraient y voir un complexe hôtelier pour satisfaire leurs exigences hygiénistes et sécuritaires. À moins que des habitants ne s’y opposent…

par Plonk & ReplonkLe quartier et la plage situés au bout du vii e arrondissement de Marseille doivent-ils leur nom aux Catalans qui, en 1423, débarquèrent en ce lieu avant de se livrer au pillage de la région pendant un demi-siècle ? Ou bien aux pêcheurs de même origine qui s’installèrent ici après la grande peste de 1720 ? La question rôde encore, même si, depuis, d’autres sujets sont venus enflammer les débats.

Comme le fait que, pendant plusieurs décennies, cette plage des Catalans a été payante, manière de sélectionner des amateurs de bain de mer argentés et d’écarter la plèbe. Sa réouverture au public s’est faite à partir de 2004 de manière chaotique, pour finalement être totale en 2007. Pour autant, la polémique n’a jamais vraiment cessé. Quelques riverains souhaitent la rendre de nouveau tarifée afin d’éloigner « toutes ces racailles des quartiers nord qui n’apportent que nuisances et insécurité ». D’autres habitants défendent la gratuité de cet accès à la mer et au sable fin – le plus proche du centre-ville – au nom de la spécificité de la ville et de leurs souvenirs personnels. Or depuis 2008, le contentieux s’est à la fois élargi et déplacé. L’association « Mieux vivre ensemble dans notre ville », initialement créée pour défendre l’ouverture de la plage, a décidé de porter le fer contre le projet de construction d’un imposant ensemble hôtelier sur le site de l’usine Giraudon, situé entre la plage et le complexe nautique du centre des nageurs marseillais. D’où vient ce projet ? « Le promoteur nous a expliqué qu’un jour, en passant par ici avec des copains, il s’est dit qu’il pourrait y faire un hôtel », raconte Paul Piccirillo, président de l’association de quartier. Programme monumental, l’hôtel couvrant une superficie de plus de 2 000 mètres carrés aura neuf étages et une hauteur de vingt-sept mètres. Installé à quelques mètres du rivage, en dépit de la loi Littoral, il sera équipé d’installations de thalassothérapie. De fait, le site sera défiguré par la masse d’un tel édifice et les habitants des immeubles environnants se verront privés de la vue sur les îles du Frioul et du Château d’If. « Mais la question n’est pas uniquement là, insiste le président de l’association. Il y a une symbolique forte. On chasse une usine pour installer un hôtel quatre étoiles. À cinq cents mètres d’ici, le Petit Nice Passedat [1] vient d’en acquérir cinq. Et dans un rayon de trois cents mètres, il y a trois hôtels très haut de gamme. Ça suffit ! Quand les gens viennent à Marseille, qu’est-ce qu’ils cherchent ? Le Panier, l’Estaque, Belsunce, les Catalans… Le reste, on peut le trouver dans toutes les autres villes ! »

Nombre d’habitants du quartier rejoignent l’association, se rencontrent et décident de mener des actions. Sur le portail de l’usine Giraudon, fermée depuis 2008, on fixe une banderole. Aux balcons des immeubles apparaissent des calicots au mot d’ordre unificateur : « Non à l’hôtel. » Et depuis trois ans que l’ancien bâtiment industriel a été acheté, rien ne bouge. Aucun permis de construire n’a été déposé alors que la question devient un élément de plus dans le conflit larvé que se livrent la mairie UMP, favorable au projet, et la Communauté urbaine socialiste, qui s’y oppose. Paul Piccirillo poursuit : « L’opposition n’est pas générale dans le quartier, même si elle rassemble beaucoup de monde. Mais on voit bien que ceux qui soutiennent ce projet d’hôtel sont souvent les mêmes que ceux qui veulent que la plage des Catalans soit de nouveau payante. Ils espèrent que cela va amener des gens riches et propres, et que le quartier va devenir un quartier de luxe. » Tous les lundis en fin d’après-midi, une petite troupe se retrouve devant l’usine vouée à céder la place à un palace. Conversations, échanges d’informations, c’est aussi le moment des rencontres avec d’autres associations qui, du nord à l’ouest de la ville, luttent contre des projets de bétonnage. Ceux de la Belle de mai protestent contre la suppression du seul espace vert du quartier, tout comme les résidents du boulevard de la Corderie. Dans le hameau de la Nerthe, sur les hauteurs de l’Estaque, on combat l’implantation d’un pôle d’entreposage de containers et d’un échangeur d’autoroute. À Mourepiane, les habitants ont réussi à limiter la taille des projets de construction d’immeubles. Les riverains du stade Tasso protestent parce qu’un projet qu’ils avaient avalisé s’est transformé en catimini… en un parking, assorti de la création de trois nouveaux immeubles et d’une grande surface.

Rassemblés dans le collectif « Laisse béton », ces habitants étaient venus clamer leur ressentiment, le 14 mai, devant la mairie de Marseille. Après le rassemblement du lundi, dans la petite cour jouxtant le local de l’association, les opposants mettent au point leur stratégie : « On ne va pas rester que dans notre quartier. On va se déplacer sur les autres lieux et faire des rassemblements comme on le fait ici », propose une dame. « L’espace public est à nous, renchérit une autre. Tout est à nous ! » Paul Piccirillo approuve et lance en souriant à l’intention de CQFD : « Ici, on ne parle pas politique. Si on commençait, il y aurait de sacrées divergences. » Puis : « De toute façon, rien n’est perdu. On a gagné contre les horodateurs dans le quartier en 2005 [2]. Dans les rues où ils étaient déjà installés, ils ont dû les démonter. » Une victoire que personne n’a oubliée.


Notes


[1Menu de base à 180 euros.

[2Relire CQFD n°23.



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Par Gilles Lucas


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