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Les vieux dossiers de Sébastien

On the Move !


paru dans CQFD n°90 (juin 2011), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 03/08/2011 - commentaires

Le 26 avril dernier, on apprenait que la cour d’appel fédérale de Pennsylvanie (États-Unis) envisageait de commuer la peine de mort infligée à Mumia Abu-Jamal en prison à vie. Bientôt trente ans que le journaliste marine dans le couloir de la mort, accusé du meurtre d’un policier qu’il a toujours nié. Il n’est qu’à voir les nombreuses irrégularités juridiques du procès pour piger qu’avant d’être judiciaire, le cas Abu-Jamal est politique. L’homme n’en finit pas de payer ses engagements militants auprès des mouvements de défense de la cause noire.

1972. Le Black Panther Party dépérit sous les coups fourrés de Richard Nixon (président des États-Unis) et John Edgar Hoover (directeur du FBI). À Philadelphie naît le MOVE, un groupe d’Afro-Américains décidés à suivre les commandements d’une figure tutélaire peu commune : John Africa (Vincent Leaphart à l’état civil). Africa a pondu sa bible : The Guidelines (Le Guide), une collection d’aphorismes où il est question d’urgence révolutionnaire, de combat contre les technologies et la médecine occidentales, de diététique, etc. Le tout teinté d’un retour à l’état de nature et de références religieuses au bouddhisme ou à la Pachamama [1]. Les adeptes du MOVE laissent leur nom de famille au vestiaire pour s’appeler Africa. Ils vivent en communauté et éduquent eux-mêmes leurs gosses. Ils portent des dreadlocks et mangent cru. Ça, c’est pour le folklore à usage externe. Vu du dedans, la discipline est stricte : alcool, tabac et drogue sont autant de vices distillés par le pouvoir blanc qu’il faut bannir. L’activisme se traduit par des manifs, des forums et des lectures publiques. Les harangues se succèdent : des conditions de vie des animaux dans les zoos jusqu’à la mise en cause des brutalités – harcèlement, passages à tabac, emprisonnements arbitraires – de la police. En 1974, Leesing et Janet Africa font des fausses couches suite aux coups reçus alors qu’elles étaient enceintes. Deux ans plus tard, c’est un bébé, Life Africa, qui succombe sous les matraques.

En 1977, face à cet acharnement, les gens du MOVE mettent en scène une manifestation où ils apparaissent armés devant leur maison. Il s’agit de montrer à la flicaille que si Africa enseigne la non-violence, il n’en considère pas moins l’autodéfense comme un droit naturel. En mars 1978, Frank Rizzo, maire de Philadelphie et ancien flic, ordonne le blocus de leur quartier à Powelton Village – officiellement, il s’agit de les reloger ailleurs. La communauté d’Africa refusant de partir, Rizzo organise l’état de siège. L’eau est coupée et tout ravitaillement impossible. Au bout de deux mois, l’assaut est donné au cours duquel le policier James Ramp est tué. Onze membres du MOVE sont arrêtés, neuf condamnés à des peines de 30 à 100 ans de prison. Le journaliste Mumia Abu-Jamal ne lâchera pas l’affaire, assurant que Ramp a été tué par une balle perdue. Son opiniâtreté lui vaudra d’être poussé vers la porte des nombreuses stations de radio où il travaillait.

Bis repetita : le 13 mai 1985, les nouveaux locaux du MOVE à Osage Avenue sont la cible d’un nouveau siège. Les voisins se seraient plaints des haut-parleurs diffusant jour et nuit la bonne parole d’Africa. Chez les pandores, on a sorti l’artillerie lourde : lacrymos et fusils d’assaut. Entre 6h et 7h30 du matin, 10 000 projectiles sont tirés ! Comme cela ne suffit pas, un hélico balance sans sommation une bombe incendiaire (du C-4 fourni en loucedé par le FBI) sur l’immeuble du MOVE. Bilan : onze morts (six adultes – dont John Africa himself – et cinq enfants) et soixante logements détruits. Ramona Africa, unique survivante du carnage, écopera de méchantes brûlures et de sept ans de taule pour faits d’émeute et de conspiration. Depuis sa sortie de prison, elle ne cesse de porter la voix du MOVE, et continue de réclamer la condamnation des meurtriers du 13 mai et la libération de ses coreligionnaires, dont Mumia. Optimiste, elle avouera que depuis le drame d’Osage Avenue, les choses ont changé pour le MOVE : « Nous n’avons désormais plus besoin de mégaphone pour nous faire entendre. Les gens nous appellent directement pour avoir des informations.  [2] »


Notes


[1La Pachamama est la déesse-terre dans la religion des Amérindiens d’Amérique du Sud.

[2USA Today, 11 mai 2005.



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Par Sébastien Navarro


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