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Festival Novela : Cheval de Troie du techno-pouvoir


paru dans CQFD n°106 (décembre 2012), par Joël Auster, illustré par
mis en ligne le 11/02/2013 - commentaires

Les nouvelles technologies sont là pour nous faciliter la vie, c’est bien connu ! Et tous ceux qui évoquent le cauchemar orwellien ne sont que de sinistres grincheux. Pourtant, il semble toujours nécessaire aux thuriféraires des nanos et des puces partout de vendre leur camelote, à Grenoble comme à Toulouse, emballée dans de jolis paquets-cadeaux pour les grands enfants que nous sommes restés.

« Prêt pour une balade réelle et virtuelle dans le passé et le futur du quartier du Mirail ? » En octobre, la mairie de Toulouse proposait aux résidents de ce quartier populaire une « randonnée numérique » sympa avec smartphones prêtés généreusement, le temps d’une journée (pas plus !), pour « visionner en 3D réalité augmentée la Maison de l’image » qui verra le jour dans leur quartier en 2014… Ce petit événement faisait partie de la 4e édition de Novela, « le festival des savoirs partagés ». Novela est un nouveau prototype d’événement municipal ludico-artistique chargé de relayer une propagande scientifique et managériale trop obscure pour toucher le populo. La métropole de Toulouse imite celle de Grenoble, passée maître dans le culte de la technologie culturelle [1]. Par rapport à celle des Alpes, la capitale de Haute-Garonne possède quelques arguments à faire valoir : recherche aéronautique, spatiale et militaire (usines d’Airbus-EADS, une division de l’Onera (Office nationale d’études et de recherches aérospatiales), le centre national de recherche aéronautique), grandes écoles d’ingénieurs comme l’Institut nationale des sciences appliquées (INSA) et l’ISAE (Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace) et multiples labos universitaires. Depuis 2007, Toulouse concurrence même Grenoble dans le domaine des nanotechnologies [2].

Logique que le festival Novela soit devenu un puissant relais du techno-pouvoir. Thème de l’édition 2012 : « La controverse ». Exemple : la conférence du 9 octobre sur « le projet nano-école ou les controverses des nanotechnologies à l’école ». Seul invité autorisé à s’exprimer : Christophe Vieu, chercheur en nanotechnologies à l’INSA de Toulouse et lui-même… « coordinateur du projet “nano-école” ». Curieux procédé que de laisser à un responsable le soin de traiter une controverse qu’il est lui-même censé susciter…

Le savant mélange des genres, entre arts et technologies, telle est la marque de fabrique de Novela. Benoit, un jeune artiste sonore qui a participé à l’édition 2010, n’a pas avalé la pilule : « C’est un mélange de foire artistique et de salon commercial, où des entreprises présentent leurs produits ou services déguisés en “conférences” alors que ça n’a rien à voir avec les sciences ou la technique. Il y avait aussi la présence de labos qui se donnaient une image “citoyenne” alors qu’ils travaillent pour l’armée ou dans les nanotechnologies ».

La liste des sponsors de Novela, outre les collectivités locales, est particulièrement éloquente : SFR et « Ambition Toulouse 21 », un lobby dont les piliers sont Airbus, par Plonk & Replonk {PNG}Thales Alenia Space, Veolia et GDF Suez. En 2010, à l’occasion des cinquante ans du laser, la place du Capitole accueille l’opération « Novelaser » : des graffeurs « dessinent » sur une toile avec des « lasertag », de puissants stylos de lumière. Selon Benoit, les sponsors étaient Matra Espace (maintenant Astrium, filiale d’EADS), l’Onera et l’ISAE (Institut supérieure de l’aéronautique et de l’espace). Ces « partenaires » ont profité de cette tribune pour présenter le « Challenge minidrones », organisé par le ministère de la Défense pour concevoir un drone « de renseignement militaire en zone urbaine [3] ».

La ville est aussi fière d’être « leader » dans les « NFC » (Near Field Communications), utilisés dans les gadgets interactifs « sans contact » (ondes radio, puces RFID). Bingo ! En 2011, Novela fait la promo de la « Carte Pastel » de Tisséo (transports publics, sponsor du festival) et de la carte « MUT » de l’université. Tout en relayant deux projets en gestation : une carte unique de Toulouse Métropole destinée à « simplifier la ville pour l’usager » dans tous les services publics et celle des commerçants, « Citypass », sa « plateforme web de fidélisation » et ses « services marketing innovants et interactifs ». D’attrayants instruments au service du contrôle policier et marchand de nos modestes existences.

Ne reculant devant rien, les concepteurs du show sont allés gentiment mobiliser le duo occitan Fabulous Trobadors. Lors des éditions 2011 et 2012, Ange B s’est prêté à une « performance » cyber-chorégraphique en compagnie du robot humanoïde HRP2, conçu au laboratoire LAAS de Toulouse. Son compère Claude Sicre est aussi auteur des textes de la formation Bombe 2 Bal, dont le morceau « Bienvenue à Toulouse », interprété lors d’un atelier de Novela 2010, sonne comme un cri du cœur : « You’re welcome al Pais / al Paradis (bis) […] Les chercheurs ont ouvert leurs portes / Au génie des travailleurs / Leur confrontation apporte mille pistes aux ingénieurs / Du coup nos labos remportent tous les prix et les honneurs / Et nos inventions s’exportent / portant partout le bonheur ». Sans commentaires.


Notes


[1Voir l’Atelier Arts Sciences cornaqué par le CEA (atelier-arts-sciences.eu) et les articles de Pièces et main d’oeuvre sur le sujet.

[2Mille chercheurs, une dizaine de laboratoires, dont ceux de nanoélectronique (LAAS/CNRS) et de physique et chimie des nano-objets (LPCNO/INSA). En septembre 2012, Toulouse a hébergé la 38e conférence « Micro Nano Engineering ».

[3Communiqué du ministère de la Défense, 28 juin 2009.



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Par Joël Auster


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