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El Djazaïr


paru dans CQFD n°106 (décembre 2012), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 10/02/2013 - commentaires

En 1978, les Espagnols Luis Garcia (dessinateur), Felipe Hernandez Cava (dessinateur) et Adolfo Usero (scénariste) répondent à une commande de l’État algérien pour réaliser une bande dessinée évoquant l’histoire des résistances algériennes depuis la conquête jusqu’au matin de la Toussaint rouge [1].

sérigraphie de Luis Garcia {PNG}Omar, mystérieux émissaire du gouvernement d’Alger, fournit la documentation et l’encadrement politique. Cette chronique au crayon-mine, intitulée El Djazaïr, se voulait un complément graphique au fameux film de Gillo Pontecorvo de 1965, La Bataille d’Alger. Après la mort de Boumédiène, les Algériens se désintéressent du projet et l’album est finalement publié en 1981 chez Ikusager, un petit éditeur basque.

Œuvre de propagande ? Oui mais néanmoins, en faisant le choix de traiter d’une période antérieure à l’hégémonie du FLN, le récit restitue avant tout le quotidien de la violence coloniale : humiliation de l’envahisseur français vis-à-vis des populations, statut d’indigénat, recrutement obligatoire durant les deux guerres mondiales, répressions impitoyables, etc.

À l’heure où les discours nostalgico-revanchards autour de l’Algérie française continuent à fleurir sous couvert du mot d’ordre « la repentance, ça suffit ! », ce sont les sources de la révolte des colonisés qu’ont voulu commémorer les prometteuses éditions Ici même, en collaboration avec la librairie d’Ivry Envie de lire, à travers cet album jusqu’alors inédit en France.

Comme le note l’écrivain Abdel Hafed Benotman dans la postface : « Contrairement à ce que d’autres Arabes, souvent des artistes francophones, ont mis en avant comme pour le film Indigènes, qui est un film de mendicité : “On a souffert, on s’est battus et on est morts pour la France par trois fois – 1914-18 et 1939-40 puis après pour la libération en 1945 jusqu’en Indochine alors aimez-nous !” Non, la bande dessinée n’a rien d’une histoire de soumission ou d’ingratitude. […] Bien sûr les torts sont partagés des deux cotés, la cruauté française et la violence algérienne, les rafles d’un côté et le terrorisme de résistance de l’autre… Mais voilà, encore et toujours des clichés, comment peut-on partager les torts là où il y a une occupation contre une résistance ? L’étrangeté de ce passif est l’amour que les Algériens ont couverture d'El Djazaïr {PNG}quand même pour la France, cet amour que l’islamisation radicale tue dans l’œuf… peut-être, et je veux le croire, est-il né dans le bagne de Nouvelle-Calédonie lorsque les Algériens et les Communards parisiens purent fraterniser [2]. »

El Djazaïr se termine sur un extrait de la plate-forme de la Soummam [3] qui, cinquante ans après les lendemains désenchantés de l’indépendance, ne manquera de laisser un sentiment d’amertume et de rendez-vous manqués : « La ligne de démarcation de la révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l’Algérie mais entre, d’une part, les partisans de la liberté, de la justice et de la dignité humaine, et d’autre part, les colonialistes et leurs soutiens, quelles que soient leur religion ou condition sociale. »


Notes


[1Le 1 er novembre 1954 voit naître le début de l’insurrection organisée par le F. L. N. contre la puissance coloniale française.

[2Suite à la répression de la grande révolte de Kabylie de mars 1871, concomitante à la Commune de Paris, plus d’une centaine d’insurgés algériens furent déportés en Nouvelle-Calédonie où ils partagèrent la peine des communards. Lire : Kabyles du Pacifique de Mehdi Lallaoui (Éd. Au nom de la mémoire, 1994).

[3Lors du congrès de la Soummam, le 20 août 1956, en petite Kabylie, les dirigeants du F. L. N. adoptent une plate-forme, considérée depuis comme l’acte fondateur de l’État algérien.



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Par Mathieu Léonard


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