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« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! »


paru dans CQFD n°106 (décembre 2012), par Sébastien Navarro
mis en ligne le 04/02/2013 - commentaires

En 1971, l’article 331 du Code pénal prévoit toujours une peine d’emprisonnement pour « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans » et la loi du 30 juin 1960 permet toujours au gouvernement de prendre toutes les mesures appropriées pour lutter contre l’homosexualité, ce fléau social.

Toujours en 1971, une poignée de féministes du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et des proches de la revue homophile Arcadie [1] lancent le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (Fhar). Dans leur viseur, la société « hétéro-flicarde » : « Croyant à cette foutaise insensée que la bourgeoisie allait les intégrer s’ils étaient bien sages, bien complaisants, sous le prétexte absurde qu’il y a des flics pédés, des curés pédés, des préfets pédés, des ministres pédés ou des industriels pédés, les homosexuels […] ont accepté, pendant des années, de fermer leur gueule [2]. » À rebours de tous les discours psychiatriques ou psychanalytiques du moment, les révolutionnaires du Fhar veulent avant tout casser les cadres de la représentation sociale dans laquelle on les a longtemps enfermés. Si l’homosexualité porte en elle les germes d’une force subversive, possiblement révolutionnaire, elle est avant tout un état qu’il convient de revendiquer et d’affirmer. En 68 déjà, un éphémère Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire avait lancé un appel sur les murs de la Sorbonne pour que les « pédérastes et lesbiennes » expriment en toute liberté leurs particularités amoureuses en vue d’une libération sexuelle.

Non contents de sortir de l’anonymat, les militants du Fhar se lancent dans des actions destinées à donner un maximum de visibilité à leur cause. Le 5 mars 1971, ils forment un commando saucisson – leurs gourdins sont faits de charcutaille – et viennent perturber un meeting de Laissez-les vivre, une association anti-avortement, organisé à la Mutualité. Cinq jours plus tard, ils s’invitent à l’émission de Radio Luxembourg consacrée à « l’homosexualité, ce douloureux problème » en scandant leur slogan : « Ne parlez plus de notre souffrance ! À bas les hétéroflics ! ». Dans la foulée, Sartre leur ouvre les colonnes de la revue mao Tout !

Le Fhar y publie son manifeste : « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons », ce qui vaut à Sartre une inculpation pour pornographie. Le numéro a l’effet d’un électrochoc y compris dans le landerneau gauchiste. « Les prolos de VLR [Vive La Révolution] se sentaient atteints dans leur virilité, ils étaient furieux. Mais à côté de ça, beaucoup de personnes se sont senties libérées, se déclarant homos et fiers de l’être  », déclarera Roland Castro en charge de la revue à l’époque.

1er mai 1971 : le Fhar se joint au traditionnel cortège syndical. Pour la première fois, la journée des travailleurs s’ouvre aux revendications de la communauté homo : « Nous sommes tous un fléau social ! Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! ». Des slogans qui ne sont pas du goût de l’Huma du lendemain qui voit dans cette immixtion non pas « l’avant-garde de la société mais la pourriture du capitalisme à son déclin ». Le Fhar va continuer ce type d’actions pendant trois ans, se joignant notamment aux troupes du MLF dans son combat pour la légalisation de l’avortement. Le mouvement essaime en province où se créent plusieurs comités locaux et produit moult textes de critique sociale dont notamment son célèbre Rapport contre la normalité [PDF] (Éditions Champ libre, 1971).

En 1974, le Fhar laisse la place aux disparates Groupes de Libération Homosexuelle. La gauche au pouvoir en 1981 abroge l’ensemble des dispositions pénales visant l’homosexualité, tandis que l’épidémie de Sida achève de recentrer le mouvement revendicatif homo vers des enjeux identitaires souvent déconnectés de la question sociale. La rage subversive du FHAR trancherait assurément avec les actuelles revendications normatives dont le mariage pour tous est un des derniers exemples. Comme le rappelait récemment la rayonnante militante féministe et lesbienne Thérèse Clerc, 85 ans : « Mon opinion est paradoxale : je pense que le mariage en général est une mauvaise action, mais il est évident que la loi doit être faite pour l’égalité de tous [3]. »


Notes


[1Mensuel créé en 1954 par André Baudry.

[2Extrait du Rapport contre la normalité [PDF].

[3Témoignage autour du film Les Invisibles de Sébastien Lifshitz, Canal + le 30 novembre.



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