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Greenwashing

Et BNP Paribas refit le monde


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), par Joël Auster
mis en ligne le 23/12/2014 - commentaires

Un prédateur de la finance qui fait l’éloge du partage et de « l’économie inclusive », ça se passe comme ça dans le monde magique de la science amusante.

Figurez-vous que les grands « innovateurs » de BNP-Paribas ont phosphoré sévère toute l’année pour nous offrir une exposition magique et essentielle, « Wave », qui s’est terminée à Paris début octobre. « Une manière de voir la planète autrement, aux frontières des mutations sociales et disruptives » (La Tribune), une expo « qui met en scène l’ingéniosité collective » (Le Figaro), « explore et met à l’honneur la dimension inventive, créative d’un genre nouveau » (Biba), une expo pensée « pour le grand public, bien sûr (grâce aux vidéos, aux jeux ou à la réalité augmentée), mais également pour les professionnels » (Libération), bref « du vrai beau boulot collaboratif ! » (Télérama).

Une « expo » ? Que nenni  ! Mais plutôt un prospectus géant en 3D, une structure en « bois équitable » ornée d’un toit en forme de nuage qui a squatté pendant deux mois, sur 300 m2, un des jardins publics de la ville de Paris. A l’affiche  : une vingtaine d’« initiatives » modèles pour changer le monde fou qui nous entoure. De quoi pérorer autour d’abstractions vidées de leur sens comme le partage, l’entraide, la modération énergétique, la solidarité, etc. On y apprend par exemple que, grâce au groupe Danone, au Sénégal on apprend à élever du bétail pour produire du lait et en faire profiter les populations locales  ! Exit le lait en poudre que Danone et sa grande copine Nestlé ont contribué à refourguer sur le continent depuis des décennies  ! On apprend à co-voiturer en faisant du profit (ou l’inverse), à « évaluer des produit en effleurant son smartphone », à penser « un drone marin créé en open source pour nettoyer les océans »… On découvre que le monde ne se divise plus en deux catégories, mais en cinq « courants de l’ingéniosité collective ». Mais surtout il vous faudra répondre à cette question cruciale  : êtes-vous « créateur, défenseur de la planète, sage, fédérateur ou bricoleur » ? Sans oublier de partager la réponse sur Twitter…

Il n’est pas difficile de percevoir l’obscénité de la scène. Fini le simple « verdissement » d’image de marque, BNP-Paribas adopte un massif whitewashing qui consiste à repeindre en blanc les recoins les plus crasseux de la finance mondiale. La banque française est bien entendu impliquée dans le financement de projets miniers, construction de centrales ou d’infrastructures au bilan socialement et écologiquement désastreux. Celle qui salive devant le partage et la « co-création » oublie qu’elle encourage et se nourrit de l’économie tout court, celle qui tache, qui domine et qui écrase. Et voilà que ce prédateur donne des leçons de morale, en usant de termes globish dégoulinants de bien-pensance managériale. D’ailleurs, les « initiatives  » mises en avant par l’opération Wave sont à la gloire de l’entreprise ― pardon, aux « start-up de l’ingéniosité collective » dont la grande machine économique a besoin pour donner aux « have not » l’impression qu’ils sont quand même utiles dans ce bas monde cruel.

Dernier détail intéressant, cette opération a eu lieu au cœur du parc de la Villette, à deux pas, et avec le soutien, de la Cité des sciences et de l’industrie, Magic Kingdom de la technoscience. D’ordinaire, c’est la Cité (membre du holding d’État Universcience, qui gère aussi le Palais de la découverte à Paris) qui conçoit et produit les expos, et les partenaires privés qui les financent ― en échange sont souvent impliqués dans le contenu scientifique. Dans le cas de l’opération Wave, « projet imaginé et produit par BNP-Paribas », tout s’inverse  : c’est l’industriel qui pilote l’expo et la Cité qui sponsorise. Du sponsoring symbolique car la banque achète du crédit scientifique. Si Wave n’a pas fait partie de son programme officiel, en revanche l’organisme public en a fait la promo dans sa communication… On ne sait jamais, si un jour le temple de la science amusante voulait faire une expo sur les algorithmes du trading haute fréquence, peut-être que BNP Paribas leur donnerait de bons conseils…



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Par Joël Auster


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