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Guyane : le bagne de l’hôpital

Far West médical


paru dans CQFD n°155 (juin 2017), rubrique , par Fabien Sultan-Khan, Jean-Sébastien Mora, illustré par
mis en ligne le 26/10/2018 - commentaires

En Guyane, l’application inadaptée de modèles sanitaires élaborés depuis Paris, combinée à un certain mépris postcolonial, finit de terrasser le système de soins dans ce désert médical en terre sud-américaine.

Par Kalem {JPEG}

Lorsqu’en 1736 Jean-François Artur, Premier Médecin du roi, décide de s’installer en Guyane, il témoigne d’une volonté accrue de connaissance de la Nature. Un engagement qui sera pourtant décrié par l’establishment scientifique de l’époque, notamment par le célèbre botaniste Bernard de Jussieu : « Vous vous êtes exilé malgré mes remontrances dans ce pays malheureux », lui écrira-t-il.

Trois siècles plus tard, passée de « confetti de l’Empire » à « région ultrapériphérique » de l’Union européenne, la Guyane peine toujours à attirer les professionnels de santé [1]. La région est en effet le plus grand désert médical de France : certaines spécialités ne sont tout simplement pas représentées et ses hôpitaux sont relégués dans le fond du classement des établissements français [2]. En 2016, l’Agence régionale de santé a ainsi révélé que cinq prématurés étaient décédés à l’hôpital de Cayenne à cause d’une infection nosocomiale [3].

Voilà sans doute pourquoi « ni le président de l’Agence régionale de santé, ni le sous-préfet, ne se font soigner en Guyane », ironise ainsi Mickaël, infirmier créole à Saint-Laurent-du-Maroni.

Absurdes protocoles

Pourtant pas besoin d’une longue enquête épidémiologique pour trouver les origines des infections nosocomiales. Au Centre hospitalier de Cayenne, pour passer d’une chambre à l’autre, les infirmières empruntent des coursives aux murs moisis, où des épiphytes perçant les faux plafonds déversent sur les chariots de soin du pollen, des particules de terre et tout un lot de bactéries résistantes. Rongé par la vétusté, l’établissement de santé est aussi criblé de dettes et hante régulièrement la rubrique des faits divers du quotidien France-Guyane, la Pravda locale entre les mains de l’empire de presse Hersant. La cause ? Une application aveugle des protocoles élaborés depuis Paris, sans considération des spécificités guyanaises, c’est-à-dire son climat équatorial, l’étendue géographique et la précarité économique des patients.

Enfin dans ce Far West postcolonial, les rumeurs pullulent au sujet de médecins « métros » à l’incompétence largement établie, pour qui la Guyane prend des allures de dernière chance avant radiation par l’Ordre des médecins : « Alors qu’il n’y a pas d’unité de neurochirurgie, nous avons quand même à l’hôpital de Cayenne une neurochirurgienne dont on n’a pas encore saisi le rôle », s’amuse Fabrice, un trentenaire infirmier.

Encore plus ahurissant : en 2012, le personnel de l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni a découvert qu’un de ses radiologues avait falsifié ses diplômes et qu’il analysait tout simplement les clichés de ses patients grâce à un forum internet d’étudiants en radiologie canadiens. « La Guyane médicale, c’est un territoire de contraste et d’exception, nuance cependant une interne du service de réanimation. On y trouve le pire comme des chefs de clinique courageux et brillants qui font face à toutes les difficultés administratives. »

En effet, en Guyane, les grands brûlés, les victimes d’AVC ou les personnes nécessitant une chirurgie thoracique ne sont normalement pas traités et doivent bénéficier d’« évacuations sanitaires » vers la métropole. Cependant, les inconnus de la Sécurité sociale, notamment les étrangers non régularisés, sont tous soignés à Cayenne, sans prise en charge de l’Assurance maladie, plombant toujours plus le déficit du Centre hospitalier. Et ils sont nombreux ! La sociologue Estelle Carde a montré comment ici, la Sécurité sociale retarde volontairement les délais d’obtention des droits socio-sanitaires comme la CMU (Couverture maladie universelle) et l’AME (Aide médicale d’État) – demande de justificatifs non requis par les textes, dossiers « perdus »...

Logique coloniale

La couverture du n°155 de "CQFD", illustrée par Caroline Sury. {JPEG}

Début 2017, l’opinion publique métropolitaine a soudainement découvert les terribles manquements du système de santé lors du large mouvement de contestation sociale. Mais si elles sont avant tout économiques, ces carences doivent aussi s’examiner sous le prisme d’une logique coloniale persistante, où la santé d’un ultra-marin, pour ne pas dire d’un indigène, semble bien moins compter que celle d’un métropolitain.

Il a fallu en effet attendre 2016 pour qu’entre en vigueur l’article 2 de la loi Santé visant à prohiber le taux de sucre excessif dans les denrées alimentaires vendues en Outre-mer. Jusqu’ici, « pour ne pas trop pénaliser les industriels », le taux de sucre dans un soda était entre 44 à 48% plus élevé qu’en métropole... Conséquence : « La Guyane affiche un taux important d’obésité et il n’est pas rare de voir des infarctus du myocarde chez des trentenaires », précise Julien, interne aux urgences de Cayenne. Les crises cardiaques touchent ainsi 42 Guyanais sur 100 000 habitants contre une moyenne de 25,7 chez les Français métropolitains.

De plus, avant 2006, les médicaments antipaludéens prescrits en dehors d’un centre hospitalier n’étaient pas remboursés par l’Assurance maladie, alors que le paludisme est endémique en Guyane et qu’une des prophylaxies les meilleures demeure le traitement des porteurs. Mais « ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre », écrivait ironiquement Montesquieu pour dénoncer l’esclavage. Trois siècles plus tard, la violence symbolique reste tenace.


Notes


[1Au 1er janvier 2016, on y comptait 55 médecins généralistes pour 100 000 habitants, contre 104 en moyenne en métropole.

[2En Guyane, la mortalité infantile est particulièrement élevée : 11,76‰, contre 3,5‰ en métropole.

[3Infections associées aux soins lors d’une hospitalisation.



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