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Enlève ta cagoule


paru dans CQFD n°80 (juillet-août 2010), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 24/09/2010 - commentaires

LES TURPITUDES ACTUELLES du clan Sarkozy nous donnent l’occasion de retracer l’histoire des liens entre L’Oréal et le monde politique, une histoire qui n’a bien sûr pas commencé avec le petit ami des plus grosses fortunes de France, pas plus qu’elle n’est située exclusivement à droite. Il faut attendre les années trente pour que le chimiste préféré des coiffeurs et néanmoins fondateur de la marque L’Oréal, Eugène Schueller, s’intéresse aux coulisses de la chose publique. Depuis le début du siècle, il s’était plutôt consacré à construire sa fortune et sa légende à grands jets de tirades prophétiques (« Nous sommes en un siècle de beauté ») ou de propos d’arrière-boutique (« Le client, c’est le Bon Dieu du commerçant »). Mais quand il va ressentir l’urgence de l’engagement, il va tout de suite frapper très fort. En 1934, la IIIe République est aux abois : les ligues d’extrême droite, royalistes ultras en tête, se saisissent des scandales politico-financiers dans un contexte de crise économique persistante pour précipiter l’agonie de « la Gueuse ». Las, pour le plus grand effroi des liguards et de leurs alliés de la grande bourgeoisie, les fameuses 200 familles, l’instabilité politique débouche sur le triomphe du Front populaire qui commence par dissoudre les factions en question. Nous sommes en juin 36 et les plus radicaux des militants de l’Action française décident de rentrer dans la clandestinité en créant l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN), connu aussi sous le nom de Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR), suite à une faute de frappe des services de police. L’une des cellules du mouvement (celle de Nice dirigée par Joseph Darnand, le futur chef de la Milice) adopte les rituels du Ku Klux Klan, ce qui donnera le sobriquet de Cagoule, moqué par les pontes de l’Action française. Le fondateur, Eugène Deloncle, est un ami intime de Schueller qui mettra à sa disposition moyens et locaux de réunion. Là, entre deux bons coups de Taittinger et une louche de caviar, l’OSARN reçoit le gratin des services secrets fascistes et nazis venus quémander la prise en charge de quelques basses besognes (assassinats d’opposants, trafic d’armes au profit de Franco) en échange de fonds. En novembre 37, pensant l’affaire entendue avec plus de 100 000 membres et un stock d’armes impressionnant, les cagoulards se risquent à un putsch qui rate lamentablement.Pourtant les complicités jusqu’aux plus hauts sommets de l’état-major ne manquaient pas, tels les généraux Weygand et Gamelin qui se montreront bien moins empressés à bouter la Wehrmacht hors de France en mai 40. Avec l’arrivée de Pétain au pouvoir, c’est la délivrance pour Deloncle, Schueller et certains proches comme André Bettencourt (le futur gendre et PDG de la multinationale du sourire éternel) ou son pote François Mitterrand. Les deux premiers s’engagent ouvertement dans la collaboration la plus décomplexée, le troisième prend ses ordres directement de la Propaganda Staffel et dirige l’organe La Terre française où on lui doit quelques articles antisémites sans ambiguïté. Quant au quatrième, il émarge auprès de la bureaucratie vichyste pour mieux la subvertir de l’intérieur, comme il l’affirmera plus tard. Un jeu de dupes que Bettencourt va également pratiquer bien avant les signes avant-coureurs de la défaite du Reich… fin 42. À cette date, il part en Suisse soigner l’amitié franco-américaine en rencontrant les dirigeants de l’OSS, pas Jean Dujardin,mais l’ancêtre de la CIA. Du coup, en 45, la solidarité entre anciens cagoulards va fonctionner à plein : Mitterrand et Bettencourt obtiendront la clémence envers Schueller qui les nommera à des postes importants du groupe L’Oréal tout en organisant, avec la double bénédiction de l’Opus Dei et des Américains, le recyclage des « tueurs » de la Cagoule, comme Jacques Corrèze ou Jean Filliol, dans ses filiales ibériques et étatsuniennes. Schueller-Bettencourt, un parcours tout en nuance donc, qui pourrait très bien se résumer par un slogan très en vogue dans les années trente, « plutôt Hitler que le Front populaire », et dont la variante contemporaine pourrait être « ploutocrate que rouge » !



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Par Iffik Le Guen


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