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Boucherie chirurgicale


paru dans CQFD n°106 (décembre 2012), par Sarah Katz, illustré par
mis en ligne le 21/01/2013 - commentaires

Entre les 14 et 22 novembre derniers, quatre ans après l’opération « Plomb durci [1] », les immeubles de la ville de Gaza ont tremblé de nouveau de toute leur hauteur. Cette fois-ci, conscient de l’impact négatif de l’opération précédente sur son image, l’État d’Israël aurait dû affiner ses méthodes. Pourtant…

Le bilan de ces huit jours de bombardements menés par les chasseurs F16, les drones, les hélicoptères Apaches, ainsi que par la marine de guerre israélienne est sans appel : cent soixante-quinze civils tués, parmi lesquels cinquante-neuf enfants – dont dix-sept avaient moins de cinq ans –, et au moins treize femmes parmi les victimes ; 1 200 civils ont été blessés.

Quarante-huit heures après le début de la trêve, Michel Forst, président du comité de coordination du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, déclarait, avec une apparente ingénuité : « Nous regrettons que des écoles, des maisons et d’autres infrastructures aient été détruites ou endommagées, contribuant à l’aggravation des souffrances des Gazaouis. » Mais les victimes civiles sont inhérentes à une opération qui consiste à bombarder un tissu urbain dense. Et à Gaza, l’exode, la fuite ou le déplacement sont impossibles : tout être humain qui s’approche des grilles de cette prison à ciel ouvert, sur laquelle l’armée israélienne lâche bombes et roquettes, est abattu. De fait, le reflux d’une foule dans ce contexte est inenvisageable. Ce qui expliquerait, selon certains commentateurs autorisés, l’importance des dommages collatéraux et le nombre de civils tués, alors même que l’analyse des impacts des bombardements montrent que des bâtiments publics, des centres urbains et des par Bertoyas {PNG}habitations ont bien été visés, comme en témoigne, entre autres, l’état des quartiers de Zeïtoun, de Beit Hanoun, de Jabalia et de Khan Younis. Le village paysan de Beit Lahiya détient probablement le record en nombre d’impacts, avec, dans la même nuit, la mort de deux enfants. Dans la ville de Gaza, le 19 novembre, en une frappe sur la maison de la famille Al Dalu, douze personnes entre onze mois et quatre-vingts ans ont été tuées.

À Khan Younis, dans la partie médiane de la bande de Gaza, au dernier jour des bombardements, une famille travaillait à la récolte dans un tout petit carré d’oliviers. Un drone a tué net le grand-père alors qu’il était en train de prier à l’abri d’un bosquet d’arbustes. Amira, quinze ans, a été blessée par ce tir. Elle s’est enfuie, mais n’a eu le temps que de parcourir une dizaine de mètres : un deuxième drone l’a abattue. Comment considérer ce petit verger, entouré de maisons de paysans, comme une cible stratégique ? Pourquoi s’y acharner ? C’est au 1,8 million de civils enfermés dans Gaza que s’adresse le message porté par ces bombes de tous calibres : le problème d’Israël, c’est eux. « S’il n’y avait pas le Hamas et ses roquettes, un accord de paix serait trouvé depuis longtemps… », décrète-t-on d’un air sentencieux depuis le monde dit développé – en omettant le fait que dans un Gaza en paix jouissant de ses droits, il n’y aurait pas de roquettes, et qu’il se pourrait bien aussi que le Hamas ne soit pas au pouvoir.

En 1948, Gaza se couvrait de camps de réfugiés fuyant l’armée israélienne et ses massacres, longtemps niés et aujourd’hui attestés. Depuis, ni la succession d’épisodes de grande brutalité, ni les moments de reconstruction n’ont rétabli la liberté de se mouvoir et de construire un pays viable. Dans cette longue histoire de déni de justice, les dernières années ont été particulièrement meurtrières. Les récents bombardements déchirent un tissu social déjà malmené par la précédente offensive israélienne de 2008, mais aussi par les violences quotidiennes, peu médiatisées mais dont la récurrence donne la clé de l’action d’Israël et de l’existence de la résistance.

Dans l’urgence et la peur des bombardements, c’est cette histoire qui affleure. Des familles qui n’ont pas encore réussi à rebâtir après la destruction de leur maison durant l’offensive de 2009, et qui voient à nouveau les bombes pleuvoir. Celles qui ont donné aux nouveau-nés le prénom d’enfants tués, et pour qui l’histoire bégaie horriblement, comme pour le petit Mohamed, deux ans, mort la semaine dernière comme son grand frère tué il y a moins de quatre ans. Ou encore celles qui voient leurs moyens de survivre systématiquement visés, comme ces pêcheurs dont les frêles embarcations ont été détruites par dizaines. Qui peut croire qu’une barque et son filet de pêche sont des objectifs stratégiques ? À moins que ce ne soit la vie même qu’on vise ?

Le mercredi 28 novembre, soit une semaine après l’arrêt des bombardements, des fermiers de Khan Younis ensemençaient leurs champs de blé le long des grillages de la frontière. Un labourage superficiel dans cette terre légère. Mais les hommes et les femmes qui marchaient à pas réguliers en lançant les poignées de graines – le pain de demain – ont dû refluer sous les tirs de soldats israéliens équipés d’armes sophistiquées.


Notes


[1De décembre 2008 à janvier 2009, l’armée israélienne a bombardé Gaza pendant vingt et un jours. L’opération, conclue par une vaste offensive terrestre, a fait plus de 1 500 morts.



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Par Sarah Katz


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