CQFD

Reportage à Gaza

« En finir avec les divisions »


paru dans CQFD n°93 (octobre 2011), rubrique , par Sarah Katz
mis en ligne le 05/12/2011 - commentaires

Notre envoyée spéciale à Gaza a rencontré Leyla qui, le 15 mars dernier, participait à la grande manifestation pour l’unité du peuple palestinien. Une plongée dans ce territoire exsangue où l’on vit sous la menace permanente d’attaques aériennes, et d’où il n’est pas simple de s’extirper !

Cinq années de politique rigoriste du Hamas et de blocus israélien ne seront pas parvenues à faire disparaître le tissu associatif développé suite au retour d’Arafat en 1994, et à l’espoir engendré alors. Leyla, trente ans, se souvient de l’affrontement armé entre le Fatah et le Hamas, et de la prise de contrôle par ce dernier, en juin 2007. Elle en parle comme d’un cauchemar : « Après le clash, nous avons construit un mur entre notre maison et celle de nos voisins, où vivent des sympathisants du Hamas et dont le fils est actif dans les brigades Kasam, alors que notre famille est proche du Fatah. Dire que, quand nous étions enfants, nous dormions ensemble, mangions dans le même plat ! Pendant la guerre de décembre [1], mon voisin a été tué dès le premier raid. C’était un frère que je perdais, même s’il était du côté du Hamas. Je suis allée chez eux et nous avons pleuré ensemble. J’avais oublié son appartenance politique. Tout ce qu’il y avait dans mon esprit, c’était le souvenir que nous avions grandi ensemble... » Malgré le Hamas, qui allie pouvoir autoritaire et tradition religieuse, des jeunes vont tenter de desserrer l’étau et d’organiser, le 15 mars 2011, une immense manifestation appelant à l’union des Palestiniens contre l’occupation.

Leyla raconte : « Nous allions à Gallery, un restaurant d’extérieur. Nous nous montrions des photographies, des textes, des poésies. Nous discutions. Après les évènements de Tunisie et d’Égypte, nous avons commencé à penser que c’était à notre tour de faire notre propre révolution. Et qu’elle allait forcément différer des autres. Elles ont appelé à chasser leur régime et à en finir avec la dictature. Nous, nous appelons à construire notre régime et à construire la démocratie palestinienne. Nous appelons à refaire le lien entre Gaza et la Cisjordanie. Sur Facebook, Twitter, YouTube, nous disions par exemple : “Je veux en finir avec la division, rejoignez-moi le 15 mars sur la place du Soldat inconnu”. Ou encore : ”Je suis Rhamis, je veux être sûr que mes enfants vivront un futur lumineux. Je serais le 15 mars dans la rue”. On s’était dit que nous serions peut-être 15 000, mais on a été plus de 200 000 ! » Leyla ne se décourage pas, malgré les autorités qui ne voient pas d’un très bon œil leur mouvement : « Parce que j’appelle à la fin de la division, que j’essaie de faire entendre ma voix contre les attaques sur les camps de réfugiés et le massacre en Syrie, j’ai été arrêtée, battue, ils ont tenté de me kidnapper. C’est de cela dont je suis coupable ? Eh bien, d’accord ! je suis coupable parce que je veux que ça change ! »

À Gaza, en ce mois d’août, quelques boutiques de fruits et légumes colorent l’espace urbain composé de hauts immeubles et d’un fouillis des petites constructions entassées, pendant que dans le ciel qui semble pourtant dégagé, passe parfois un chasseur F16. Mais ce sont aux drones que tout le monde pense. Dans les maisons, leurs survols quasi invisibles dégradent quotidiennement la réception des images et du son sur les téléviseurs. Problème dérisoire ? Pas dans cette mince bande de terre verrouillée (en moyenne dix kilomètres de large pour quarante de long), où l’on se soucie particulièrement de cette fenêtre sur le monde. Depuis les airs, les voitures sont des cibles privilégiées, mais cela peut aussi bien tomber sur une maison. « Aujourd’hui je suis vivant, demain je peux être à côté d’une voiture qui explose », dit Ahmed, 25 ans. Le 19 août, sept personnes ont été tuées sur la route de Rafah au lendemain de la mort de huit Israéliens dans la région d’Eilat. « Dites au monde ! Et quoi, maintenant ? Quoi, maintenant ? », interroge en pleurs la sœur d’une jeune femme qui vient de perdre son mari, son fils, et son beau-frère. Quelques heures auparavant, l’enfant de deux ans s’était légèrement blessé, et on l’avait amené à l’hôpital, bien coincé entre son père et son oncle sur la moto familiale. Sur le chemin du retour, une bombe venue du ciel les a écrabouillés. Il paraît que l’oncle avait des idées politiques qui ne convenaient pas à l’occupant.

Descente au sud de Gaza où, depuis la chute de Moubarak, il est théoriquement plus simple de sortir. Mais le blocus n’est levé que de manière intermittente, au gré des caprices des autorités égyptiennes. Les Palestiniens doivent s’inscrire trois à quatre mois à l’avance auprès de l’Administration qui leur délivre alors un numéro. Un jour, la convocation arrive, enjoignant le demandeur de se rendre dans un centre où sont regroupés les cars à destination de l’Égypte. Dans un gymnase, les gradins sont combles et les allées encombrées de bagages dès le petit matin. Pendant des heures, chacun attend que son nom soit hurlé au micro. L’espoir flambe à chaque nouvel appel, et les élus se dirigent difficilement vers le bus convoité. Le plus souvent, à la nuit tombée, le bâtiment ne s’est vidé que de moitié. Après un court trajet jusqu’à la frontière, l’attente reprend. On se dégourdit les jambes, on s’assied dehors, on revient dans le car rôti par le soleil… À mesure que le jour tombe, le moral décline. Au bout de plusieurs heures, le car repart, les gens se congratulent. Les meilleurs jours, les formalités de sortie se font sans douleur, sauf quand l’Égypte décide qu’elle ne laisse plus passer personne… Il faut une patience ! Mais, surtout, une bonne dose de dignité.


Notes


[1Guerre de Gaza, ou « Opération Plomb durci » de décembre 2008 à janvier 2009, qui a causé plus de 1 300 victimes palestiniennes dont plus de 410 enfants.



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Par Sarah Katz


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