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Belgique : La Grève du siècle


paru dans CQFD n°108 (février 2013), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 05/04/2013 - commentaires

Un demi-siècle avant les diktats de la « troïka [1] », la Belgique essuyait déjà les plâtres de plans d’austérité tous voués à l’adoration sado-masochiste du Dieu Marché et de son dogme libre-échangiste. Résultat des courses : durant l’hiver 1960-61, le pays sera paralysé par une grève de cinq semaines, la « Grève du siècle ».

Fin des années 1950, la situation économique du pays se dégrade et les premières grèves éclatent en Wallonie après que le gouvernement conservateur de Gaston Eyskens a tenté de fermer la moitié des mines de charbonnage. Aux grands maux, les grands remèdes : Eyskens fait voter sa fameuse « Loi d’expansion économique, de progrès social et de redressement financier », plus connue sous le nom de « Loi unique » ou « Loi de malheur ». L’enjeu du dispositif sera brillamment exposé par le ministre de la Fonction publique de l’époque, Pierre Harmel : «  La nécessité se faisait sentir d’un redressement à titre principalement budgétaire de telle manière que l’équilibre des recettes et des dépenses étant assuré, nous puissions consacrer une somme de plus en plus considérable […] à des investissements pour la conversion économique en face du marché commun. » En clair, il s’agit de liquider les industries déficitaires et de sabrer dans les dépenses publiques : hausse de la TVA, réduction des allocations chômage, baisse des subventions, etc. Le 20 décembre 1960 alors que le texte est soumis à la Chambre des Représentants, la grève éclate. En Wallonie d’abord, région ouvriériste fortement ancrée à gauche, jusqu’aux terres catholiques de Flandre et Bruxelles. La Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB) soutiendra le mouvement, quand elle ne tentera pas de le contenir. Un militant se souvient : « Avec un camarade, ouvrier d’aciérie, nous allons d’un atelier à l’autre et, en une demi-journée, [l’usine] Cockerill est complètement à l’arrêt. Renard [2] est furieux : “C’est nous qui décidons et pas la base !”, dit-il. Il ne supportait pas qu’on le déborde. »

La grève se répand dans tous les secteurs de la vie économique tandis que les soutiens financiers affluent des syndicats européens. L’armée est mobilisée pour protéger des points stratégiques. Beaucoup parmi les manifestants sont d’anciens résistants qui ont conservé savoir-faire et parfois des armes. « Nous sommes toujours prêts à la lutte, jusqu’au bout et on ne se laissera pas faire. Et s’il faut restreindre notre budget on le fera et si même on doit se priver, on se privera. […] On n’a pas reculé devant les Allemands, on reculera pas ici non plus ! », déclarera une manifestante. Le 24 décembre, le journal La Wallonie est saisi pour avoir appelé les soldats à lever la crosse : « Vous êtes mobilisés pour défendre le pays et non pour l’étrangler. […] Soldats, ne soyez pas traîtres à votre classe. » Alors que le gouvernement table sur un essoufflement du mouvement avec les fêtes de Noël, c’est le contraire qui se produit. Le 28 décembre, plus de 300 000 grévistes débrayent dans le pays ; quelques milliers défilent à Bruxelles malgré de copieuses charges gendarmesques. Au total, la répression policière provoquera la mort de quatre personnes.

Début janvier 1961, Renard brandit la carte du fédéralisme pour une Wallonie socialiste avec un « gouvernement du peuple et pour le peuple ». Le trouble et la division sont jetés. Rapidement le travail reprend chez les Flamands. Le roi Baudoin reste insensible à la menace fédéraliste et le 13 janvier la « Loi unique » est votée. La grève est suspendue quelques jours après. Piètre consolation : le gouvernement Eyskens sera balayé un mois plus tard. Quant au gouvernement social-démocrate élu dans la foulée, il aura à cœur de mettre en œuvre l’essentiel des mesures de la « Loi unique ».

Pourtant, l’esprit de contestation de la base est loin de s’éteindre et connaîtra encore de belles lueurs dans les années 1970 et 1980. Laissons le mot de la fin aux ouvrières de la coopérative du « balai libéré » dans un courrier adressé M. Ransonnet, patron de la société de nettoyage en 1975 : « Réunies depuis une semaine dans des groupes de travail et en assemblée générale, les ouvrières de feu votre firme ont constaté ce qui suit : tout d’abord nous constatons après une étude approfondie de notre travail que nous pouvons parfaitement l’organiser entre nous […] Ensuite nous découvrons que votre rôle principal a été de nous acheter notre force de travail à un prix négligeable pour la revendre à prix d’or […] Nous sommes aux regrets de vous signifier votre licenciement pour motif grave contre vos ouvrières. »


Notes


[1Union européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne.

[2Secrétaire général adjoint du FGTB.



2 commentaire(s)
  • Le 5 avril 2013 à 12h10, par Vincent -

    Résultat des décennies plus tard : la Wallonie est toujours engluée dans le chômage et la stagnation économique, là où la Flandres vit bien (et en a assez de payer pour les Wallons).

    "Gouverner, c’est prévoir", dit-on. En l’occurence, on savait dès les années 60 que le charbon et la sidérurgie allaient mal. Plutôt qu’une grève générale, il aurait mieux valu que les industriels, les syndicats et les représentants de l’État se mettent autour d’une table pour anticiper et promouvoir d’autres activités.

    Même situation en France, dans le Nord et en Lorraine.

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    • Le 6 avril 2013 à 00h19, par chab -

      L’Etat de la Wallonie d’aujourd’hui (qui se redresse statistiquement mais qui part de très bas...) n’est aucunement le résultat d’une grève d’il y a 53 ans, en pleines années glorieuses du capital. Il faut ajouter que, en 1960, l’indépendance du Congo de Lumumba faisait craindre un recul des affaires belges et donc des recettes fiscales. On cherchait à se prémunir en faisant reculer les acquis des travailleurs. Le PS avait commencé une campagne d’information contre la loi, qui devait se développer en janvier 61, après l’adoption de la loi. L’initiative des travailleurs (dont des dirigeants ouvriers du PC) a surpris même les dirigeants socialistes. C’est plus tard que la Grosse bourgeoisie belge a laissé tomber de manière systématique l’industrie wallonne (les ACEC, de nombreuses aciéreries et verreries... et finalement Cockerill. Et elle ne demandait pas du tout de s’assoir à une table. Voyez Mittal aujourd’hui. Il se présente à la table des présidents pendant 10 minutes pour dire ’non, non, non’ et s’en aller. C’est le cadre CECA qui a encadré la fermeture de certains charbonnages européens, comme ensuite les quotas de la sidérurgie européenne, etc. En toutes choses, il faut considérer l’état du rapport de forces (ou de classes si on veut).

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