CQFD

Plaisir d’offrir, joie de recevoir

Bagarre autour d’une statue de Karl Marx


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , par Sébastien Bonetti, illustré par
mis en ligne le 21/12/2018 - commentaires

C’est à Trèves, en Allemagne, que Karl Marx a vu le jour il y a pile-poil deux cents ans. Dans cette petite ville rhénane, la commémoration de la naissance du grand théoricien de la lutte des classes déchaîne les passions, à l’extrême droite comme chez les gauchistes. L’objet de la zizanie ? Une imposante statue en bronze du philosophe barbu.

Par Mortimer {JPEG}

***

Trèves est sans doute la ville d’Europe où on lit le plus Karl Marx. Pas vraiment un hasard. Il y a deux cents ans, l’auteur du Capital et du Manifeste du parti communiste voyait le jour dans cette ville de Rhénanie-Palatinat, située dans le sud-ouest de l’Allemagne, sur les bords de la Moselle. La famille Marx y exploitait des vignobles. Rien que de très classique dans la région : la rivière, dont les rives sont propices à la pousse du raisin, est bordé depuis des siècles par des vignes s’étendant sur des dizaines de kilomètres. Aujourd’hui, on peut y boire du vin Karl-Marx – du rouge, forcément. Et il est même possible de le servir dans des tasses Karl-Marx, rouges également.

La statue de la discorde

« S’il l’apprenait, il se retournerait dans sa tombe... », lâchent mi-sérieux, mi-blagueurs Markus, Fabrizio et Petra, militants locaux de la gauche radicale. En ce mois d’avril, ce sont eux qui animent cette visite centrée autour du passage obligé de tout touriste politique qui se respecte : la maison natale du révolutionnaire (il y a vécu les dix-huit premières années de sa vie). Avec une mention spéciale pour les feux de circulation faisant face au bâtiment : un profil de Karl Marx apparaît quand ils passent au rouge...

La visite terminée, les trois guides s’épanchent un peu. Et racontent leur préoccupation du moment, ce projet qui met la ville en émoi : « Il y a deux ans, des conseillers municipaux, encouragés par quelques habitants, ont proposé d’ériger à Trèves une statue de Marx pour célébrer le bicentenaire de sa naissance. L’initiative se voulait consensuelle – il n’est pas nécessaire de se revendiquer marxiste pour reconnaître que la pensée du bonhomme a eu une profonde influence sur le monde. Alors, pourquoi pas une statue  ? La question peut au moins se discuter. » Las, il n’y a pas eu de débat : les édiles proposant le projet n’ont même pas eu le temps de l’exposer. « Ils se sont fait laminer par les élus d’extrême droite, par ceux de la droite et par ceux de la gauche molle. Tous vent debout contre le projet, en s’appuyant sur le même argument caricatural :Pas question d’ériger une telle statue  ! Ce serait attenter à la mémoire des dizaines de millions de morts causés par les régimes se réclamant du communisme.” » La proposition a donc été refusée sans discussion par le maire social-démocrate Wolfram Leibe et par ses amis.

Trêve de plaisanterie

Mais voilà que le vent tourne au début de l’année dernière. Et que la majorité municipale se montre plus conciliante à l’idée de rendre hommage à Karl Marx. Après un débat volcanique, la décision d’ériger la statue est finalement votée le 13 mars 2017. Pourquoi un tel revirement ? « C’est l’intervention de la République populaire de Chine qui en est cause, avancent Markus, Fabrizio et Petra. Juste une histoire d’argent : la Chine a promis de payer le monument et son installation, à condition que ce don soit clairement indiqué sur un panneau... » Un geste que la municipalité pouvait d’autant moins ignorer que Trèves accueille chaque année 150 000 touristes chinois. Pas question de risquer de se priver d’une telle manne en vexant le régime.

Dans la petite ville de Trèves, le scandale éclate. Qu’on soit un authentique marxiste ou un anti-communiste farouche, difficile d’accepter une telle récupération politique… L’érection de la statue de bronze, commandée au sculpteur Wu Weishan, réputé proche du pouvoir dans son pays, s’est trouvée de nouveaux opposants, directement issus des rangs de ses anciens zélateurs. « Pour le coup, nous ne sommes plus du tout d’accord, s’insurgent les trois militants d’extrême gauche. Que veut dire ce parrainage  ? Le régime chinois n’a rien à voir avec la pensée de Karl Marx. Il s’agit de capitalisme d’État, d’un pouvoir autoritaire qui bâillonne, enferme et tue ses opposants. Si la Chine finance cette statue, c’est pour améliorer son image déplorable. Rien de plus. » Et les guides de promettre que l’inauguration, prévue le mois suivant, n’allait pas se dérouler sans heurts : « Ça s’annonce dingue... »

« Déboulonner Marx »

La cérémonie de présentation du bronze de Marx a finalement eu lieu le 5 mai, date anniversaire de la naissance du philosophe à la barbe blanche. Et l’événement, qui s’est déroulé en présence du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a coalisé une foule sacrément hétéroclite d’opposants. Jusqu’aux défenseurs d’une architecture urbaine équilibrée, qui ont dénoncé la grandiloquence du projet : la statue fait près de six mètres de haut… Deux manifestations de protestation se sont ainsi tenues le même jour. « L’extrême droite a défilé de son côté, la gauche radicale a fait de même, précisent Markus, Fabrizio et Petra. Pendant ce temps, les grandes chaînes de télévision chinoises filmaient l’inauguration, tout en évitant soigneusement de montrer les manifestations. Un cordon de sécurité et un nombre incroyable de flics nous ont tenus bien à distance, histoire que n’apparaissent que des sourires à l’écran... »

Un mois après cette rocambolesque inauguration, l’histoire est loin d’être terminée. Ce n’est peut-être même que le début. Six jours après les festivités officielles, l’œuvre chinoise a fait l’objet d’une première (petite) dégradation. De son côté, l’extrême droite ne lâche pas l’affaire, beuglant à qui veut l’entendre qu’il faut « déboulonner Marx ». Elle n’a pas fini de s’époumoner. De nombreux événements en hommage à l’auteur du Capital rythment en effet cette année de bicentenaire – au programme, expositions, conférences, films et concerts. De quoi continuer à rendre la ville rouge de colère...



2 commentaire(s)
  • Le 26 décembre 2018 à 12h00, par N6 -

    Bonjour. Attention, dans le premier paragraphe, deux coquilles se sont glissées : la ville de Trèves est plutôt située dans le sud-ouest de l’Allemagne ; la Moselle n’est pas un fleuve mais un affluent du Rhin. Merci pour votre travail.

    Répondre à ce message

    • Le 28 décembre 2018 à 11h35, par Chien rouge -

      Oups, c’est corrigé ! Un tout grand merci pour ces remarques ;)

      Répondre à ce message

Ajouter un commentaire

Par Sébastien Bonetti


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4 | 5

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts