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Aux larmes, etc.


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), rubrique , par Queen Kong, illustré par
mis en ligne le 29/05/2013 - commentaires

Si les larmes sont aujourd’hui une question complexe et genrée, jusqu’à la Révolution française, il était bien vu, pour les hommes comme pour les femmes, de pleurer en privé comme en public. Au XIXe siècle, qui voit monter les nationalismes en Europe, on commence à exiger des hommes qu’ils soient assez résistants et forts pour défendre leur patrie, et conservent dans leur corps toute leur énergie – contenue, comme chacun sait, dans les larmes et le sperme. A l’inverse, on laisse les femmes, qui répandent déjà leurs règles et leur lait, continuer de pleurnicher impunément [1].

Par Caroline Sury {PNG}

Un siècle plus tard, alors que la virilité a subi de plein fouet les tranchées de 1914-1918, que les hommes font un peu moins la guerre et que les femmes sont un peu plus indépendantes, sur le front des larmes rien de nouveau. Lorsqu’on montre des photos de bébés en pleurs à des enfants de cinq ans, la majorité d’entre eux attribuent les larmes des bébés filles à la peur ; celles des bébés garçons, à la colère [2]. Ainsi, si tous les enfants de la fin du XXe siècle braillent encore, ils intègrent aussi très rapidement les limites dans lesquelles leur sexe les y autorise – la faiblesse est déjà du côté des filles ; l’indignation, du côté des garçons. En grandissant, ces derniers cessent bien évidemment de pleurer, puisque un-bonhomme-ça-ne-pleure-pas, tandis que les filles apprennent à s’en servir pour mettre fin à un débat houleux, reprendre la main dans une situation délicate ou amadouer un contrôleur SNCF.

Mais peu à peu, dans notre XXIe siècle naissant, tout se transforme à nouveau : alors qu’on perçoit de plus en plus, en privé comme en public, les larmes des femmes comme une manipulation perverse, un enfermement dans une position victimaire ou la marque d’une faiblesse, on dit soudain aux hommes qu’il serait de bon ton de se montrer plus humain, sensible et spontané. Les exemples foisonnent parmi le personnel politique qui nous sert de canon : de Simone Veil à Martine Aubry en passant par Ségolène Royal [3], elles continuent de voir leurs larmes frappées du sceau de la fatigue, de l’échec, de la manipulation – autrement dit, de la défaillance sournoise. à l’inverse, Manuel Valls, Vladimir Poutine et Barack Obama ont récemment trouvé un accueil favorable à une larme versée devant les caméras [4], écoulement lacrymal qui les a instantanément transformés en hommes concernés et normaux, et désarmé leur auditoire comme leur électorat. Si la manipulation par le sanglot semble, dans la société du spectacle, avoir changé de camp, il n’est toutefois toujours pas permis aux hommes, en public comme en privé, de pleurer de tristesse ou par auto-apitoiement. Les femmes n’y ont tout simplement plus droit du tout. En résumé, pour pleurer heureux, pleurons cachés – ou zieutons vers une nouvelle révolution.


Notes


[1Anne Vincent-Buffault, Histoire des larmes, Payot, 2001 ; Corbin, Courtine, Vigarello, Histoire de la virilité, Seuil, 2011.

[2Haugh, Hoffman, Cowan, « The eye of the very young beholder : sex typing of infants by young children », Child Dev, 1980, 51, cité sur le blog Sexisme et sciences humaines.

[3Respectivement lors du vote de la loi sur l’IVG en 1974, d’une défaite aux législatives en 2002 et d’un échec aux législatives de 1993 ainsi qu’à la primaire du PS en 2012.

[4Respectivement à l’occasion de l’arrestation de D.S.K. en 2011, de la victoire à la présidentielle russe en 2012 et de la tuerie de Newton la même année.



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