CQFD

Alternative

AureaSocial : fleur de tous les possibles


paru dans CQFD n°121 (avril 2014), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 03/06/2014 - commentaires

L’Espagne à terre économiquement, quelques centaines d’utopistes occupent un immeuble à Barcelone espérant en faire le point de déploiement de structures autogérées : les coopératives intégrales. Conjuguant imagination et lucidité politique, ils expérimentent et posent les jalons de nouveaux rapports humains. [1]

Quand on passe devant la façade de l’immeuble sis au 262 de la rue Sardenya, à Barcelone, on ne se doute pas de ce qu’on va trouver à l’intérieur. À quelques encablures, l’inachevée Sagrada Família, basilique au baroque déjanté imaginée par l’architecte Antoni Gaudi, élance ses flèches vers un ciel plombé.

Par Bertoyas. {JPEG}

On entre dans l’immeuble de la coopérative. En ce samedi 29 mars, l’endroit est fermé au « public » ; seuls quelques militants s’y activent. En semaine la donne est différente. « Il y a des jours où il y a six, sept activités ici ; des centaines de personnes viennent chaque semaine, indique José, militant anar d’origine andalouse. On peut dire que ça commence à prendre une certaine ampleur. AureaSocial est le point de départ, le cœur de toute la Coopérative intégrale catalane (CIC). À partir d’ici, le réseau s’étend jusqu’à l’ensemble de la péninsule ibérique. »

Dans le hall d’entrée, on est saisi par le design aseptisé des lieux. « Le propriétaire de l’immeuble voulait en faire un centre thérapeutique alternatif, explique Ana. Entre les travaux de rénovation et le prix d’achat du bâtiment, l’homme a dépensé quatre millions d’euros. » Incapable de faire face à ses dettes, l’homme était sur le point de voir les banquiers faire main-basse sur son bien. La suite vire au romanesque. Nous sommes en 2011, depuis le 15 mai (15-M), les « indignés » espagnols occupent la Puerta del Sol à Madrid et accessoirement le devant de la scène mondiale contestataire. Le Catalan Enric Duran [2] , après avoir délesté en douceur une quarantaine de banques d’environ 500 000 euros entre 2006 et 2008, porte le projet de mettre sur pied une coopérative intégrale, espace autogestionnaire voulu comme une transition post-capitaliste. Sortir les gens du carcan étatique et des griffes des banquiers, tisser entre eux un nouveau maillage économico-social solidaire, le défi est de taille. Le propriétaire de l’immeuble a vent du projet et préfère alors louer le bâtiment à une poignée d’utopistes plutôt que de le voir confisqué par les banques. On passe sur les inévitables péripéties judiciaires. Le 19 mars 2014, le juge de première instance a fini par confirmer la légalité du contrat de location. Petite victoire, temps de répit. Jusqu’à la suite : l’immeuble a été mis en vente pour un montant de 600 000 euros et la CIC a lancé un processus d’acquisition collective par le biais d’une émission de bons.

Au rez-de-chaussée, Ana s’arrête devant une fleur. Une grande fleur en papier mâché collée au mur et ornée de pétales multicolores. Si on veut comprendre la coopérative intégrale, si on veut cerner les arrogantes ambitions du peuple d’AureaSocial, alors il faut comprendre la fleur. Prenez un humain de nos sociétés contemporaines, isolez l’ensemble des activités et besoins qui segmentent sa vie et vous approcherez la cosmogonie de la fleur. Santé, éducation, alimentation, communication, vêtements, numérique, réhabilitations d’appartement, vie collective, etc. Tout y est. Ana : « Quand on a conçu le logo d’AureaSocial, on a choisi une fleur dont chaque pétale représenterait un domaine d’intervention de la coopérative. Au centre, nous avons le cœur : l’assemblée générale qui se réunit mensuellement et fonctionne de manière horizontale. Nous sommes à peu près 2 000 adhérents. C’est au cours de cette assemblée que se prennent les décisions d’ordre général qui vont aller irriguer les différents pétales. Ici, il y a la banque éthique. Là, ce sont les bureaux liés à la santé dont nous avons aussi une vision “intégrale”, c’est-à-dire surtout préventive. On essaie de faire en sorte que les gens gèrent eux-mêmes leur santé. Là, c’est le bureau où s’élabore le manuel de désobéissance économique.  » Extrait de la version 2013 de l’opuscule : « Actuellement, beaucoup de personnes sont en situation d’insolvabilité, certaines par choix idéologique, la majorité subissant cet état. Au moment où nous sommes des millions de mauvais payeurs, c’est en nous regroupant en tant que débiteurs que nous pourrons cesser d’être mal vus. […] Nous présenterons ici l’insolvabilité comme un outil de transformation sociale. Si tu veux en être, voici ce qu’il te faut savoir… »

D.R. {JPEG}

L’immeuble d’AureaSocial s’étale sur 2 500 mètres carrés. Un labyrinthe aux allures de ruche. Des bureaux partout, où se pense et s’élabore une mise en pratique concrète des idées portées par la CIC. Ceux qui s’impliquent dans la coopérative intégrale ne font que ça. L’engagement, on nous le fait comprendre, est lui-même intégral tant sont vastes les chantiers en cours. Avant de rejoindre la coopérative, Ana enseignait le graphisme : « J’ai connu la coopérative intégrale à travers Enric Duran, il y a trois ans. Le personnage m’a plu, notamment son action d’exproprier les banques. À l’époque, il m’a expliqué le processus de la coopérative. Ce qui m’a convaincu, c’est de m’impliquer dans un mouvement constructif qui nous sortait de la simple protestation. Je suis venue ici il y a un an et demi et peu de temps après, j’ai rejoint la commission communication. Grâce à mes connaissances graphiques, j’ai pu travailler sur le site web. » On passe devant la cuisine, puis la crèche où les parents peuvent laisser leurs enfants le temps de leur participation aux différentes activités. Rigoureuse utilisation de l’espace, comme si rien n’avait été laissé au hasard.

Sur le toit, une terrasse. Les potagers présents ont été créés lors d’une journée sur la permaculture. « Notre but est de tendre vers la souveraineté alimentaire », assène notre guide sur le ton de la désarmante évidence. En quelques mots : une production locale, de préférence biologique, avec des circuits courts, le tout coordonné par le CAC (Central de Abastecimiento Catalana – centre de ravitaillement catalan). La tête prise dans un certain tournis, on regarde la façade des immeubles qui entourent la terrasse d’AureaSocial : les voisins du 262, rue de la Sardenya ont-ils conscience de l’ampleur de ce qui s’expérimente ici ? On redescend. Premier étage. Kapo, hackeur de son état, et Daniel, ancien étudiant en sciences politiques, nous rejoignent. On croyait avoir fait le tour de la question. Pas tout à fait. Reste à aborder la question du nerf de la guerre. L’argent. Sur le site de la coopérative, il est question d’une banque éthique. C’est quoi ça ? « Un oxymore ! », plaisante Ana.

Daniel a quitté Grenade pour rejoindre la coopérative barcelonaise : « Une banque peut être éthique dans la mesure où elle fonctionne sans intérêts. Depuis le 15-M, on a mis en place une structure qui collecte l’épargne pour financer des projets sociaux. La banque éthique part du principe que les gens ne doivent pas payer pour qu’on conserve leur argent, de même lorsque quelqu’un demande un prêt pour un projet, il n’a pas à payer d’intérêts. » Nom de l’Ovni : CASX [prononcer Cash] pour Cooperativa d’Autofinançament Social en Xarxa (Réseau de coopératives d’autofinancement social). Sur la table traînent quelques exemplaires de Rebelaos ! (Rebellez-vous !), journal gratuit tiré à 500 000 exemplaires. À la page 18 de ce brûlot sont détaillés la logique et le fonctionnement de la CASX et notamment comment les fonds récupérés servent à faire tourner des projets en cours quand d’autres viendront financer de nouvelles initiatives d’autogestion. « Tout le monde peut présenter un projet ou participer à l’évaluation du projet dans la commission économique, poursuit Daniel. L’assemblée est ouverte. En début de réunion, on dit combien d’argent il reste, combien a été investi, combien de projets sont en cours. On fournit toute information sur l’argent détenu par les adhérents. On a même des gens qui viennent nous voir car ils sont surendettés et rejetés par les banques traditionnelles. » Mettant les points sur les derniers i, Ana conclut : « Notre objectif est de créer un système complètement en marge du système capitaliste. »

À l’autre bout de la table, Kapo sort de son mutisme et nous taquine : « Vous connaissez bitcoin ? » N’étant plus à ça près, on laisse le hackeur détailler par le menu cet énième projet sur lequel il travaille. «  Bitcoin est un système de monnaie virtuelle qui permet de faire des transactions sur Internet sans passer par les banques. Les transactions se font sans intermédiaire. Ce qui nous intéresse au niveau de la coopérative, c’est le fait que personne ne peut avoir le contrôle du réseau. C’est l’ensemble des participants qui constituent le service. » Si actuellement cette crypto-monnaie est plutôt l’apanage de la mouvance « libertarienne », quelques cerveaux de la CIC voient dans cette monnaie « horizontale » une nouvelle brèche dans laquelle phosphorer. On quitte l’immeuble d’AureaSocial sur un étrange nuage, qui jure avec ce fatalisme ambiant que d’aucuns voudraient couler en chape de plomb sur la vieille Europe.

Un peu plus tard, une énième et monstrueuse manifestation contre la régression sociale part de la place de Catalogne. Hélicoptère en maraude, flics en tenue anti-émeute, fumigènes : le décor est planté. Perché sur le balcon de l’hôtel quatre étoiles Gran Hotel Havana, un couple de bourgeois regarde cet interminable défilé. Avant de se calfeutrer derrière le double-vitrage de leur fenêtre. Il est une classe pour laquelle il ne se passe rien à Barcelone.

Dernière (mauvaise) nouvelle

L’emblématique squat barcelonais Can Vies a été violemment expulsé le 26 mai dernier.

Ce qui est construit, vaillamment et patiemment par certains et certaines praticiens utopistes d’un côté, est attaqué, combattu et peut être abattu par la force policière de l’autre. Mais à AureaSocial comme à Can Vies, à Notre Dame des Landes et ailleurs [3], ils n’ont pas dit leurs derniers mots.


Notes


[1Avec l’aide de Nectar pour la traduction.

[2Enric vit dans la clandestinité depuis un an, estimant que les conditions imposées lors de son procès ne lui permettait pas d’organiser sa défense. Sur les 39 banques qu’il a escroquées, huit ont porté plainte et réclament jusqu’à trente mille euros de dédommagements. Huit ans de prison ont été requis.

[3Comme, à notre petite échelle, chez nous à CQFD.



Ajouter un commentaire

Par Sébastien Navarro


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts