CQFD

Révolution et élections égyptiennes

À la barbe de la démocratie


paru dans CQFD n°95 (décembre 2011), par Gilles Lucas, Mina Zapatero, illustré par
mis en ligne le 06/02/2012 - commentaires

Rencontré fin octobre au Caire, Ayman a participé début 2011 aux manifestations de la place Tahrir qui ont conduit à la chute de Hosni Moubarak. En novembre, il était à nouveau au front pour exiger le départ du Conseil suprême des forces armées. Ingénieur, athée, ce vaillant révolutionnaire nous livre son regard sur la situation politique égyptienne à l’heure où les islamistes décrochent la majorité des sièges au sein du nouveau Parlement.

CQFD : Que s’est-il passé le 18 novembre et les jours suivants, lors de cette nouvelle occupation de Tahrir ?

Ayman : Au soir du 18, il y avait environ deux cents personnes réunies sur la place : des gens blessés lors des manifestations de janvier et février, ainsi que des parents de jeunes décédés. Ils faisaient un sit-in car ils n’avaient pas reçu d’aides du gouvernement. La police est intervenue très brutalement, et beaucoup ont été blessés. En réaction, de nombreuses manifestations ont éclaté, même dans des villes où il n’y en avait pas eu, ou très peu, jusqu’alors. La police a été très violente, et a commencé à tirer. Des vidéos montrant des cadavres jetés sur des tas d’ordures ont provoqué une grande colère et, sur la place, la foule a grossi. Les gens venaient de partout, du Caire et de province. Pendant les cinq jours d’affrontements rue Mohammed-Mahmoud, la moitié des personnes qui se battaient contre la police était des supporters de football. Des mecs très durs, qui ont été de tous les combats. Pendant ces journées, la lutte a été beaucoup plus intense que lors de la chute de Moubarak. Il y avait beaucoup plus de colère et, surtout, beaucoup plus de monde. On voulait tous le départ immédiat du Conseil suprême des forces armées (CSFA). Mais reste le problème de savoir quoi inventer à la place…

Outre une répression sauvage, quelle a été la réaction du CSFA ?

Avant les élections, le CSFA et la presse n’ont cessé de répéter que la majorité des Égyptiens était contre les révolutionnaires. Ils espèrent que ces élections vont officiellement discréditer la rue. Mais il ne faut pas oublier qu’en janvier et février, nous étions déjà minoritaires par rapport à l’ensemble de la population égyptienne.

Comment va le moral, après le résultat des élections ?

La victoire des Frères musulmans et des Salafistes n’est pas la fin du monde. Ça ne fait finalement que 60 % du Parlement… Le CSFA l’a dit et redit : ce Parlement n’a aucun pouvoir, ni celui de former un gouvernement, ni celui de lui ôter sa confiance. Le seul dont il dispose est de choisir vingt personnes qui rédigeront une nouvelle constitution.

par JMBCe sont donc les islamistes qui vont écrire la nouvelle constitution ?

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas qu’ils soient musulmans, c’est qu’ils aient la charia en tête. Mais il faut comprendre qu’il y a beaucoup de charias différentes, chacun a la sienne. C’est juste un empilement de lois dont chacun prétend qu’elles viennent du Coran.

Quel regard portes-tu sur ces islamistes ?

Quiconque réfléchit au développement d’une société vous dira que pour mettre fin à la pauvreté, il faut que les femmes soient autonomes. Ces islamistes [Frères musulmans et Salafistes, ndlr] sont la lie de la culture islamique. Ils ne pensent qu’à une seule chose : le sexe. Dans ce pays, où 40 % de la population est analphabète, où le taux de personnes atteintes de l’hépatite C est le plus important au monde, sans parler des millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, de quoi parlent les islamistes ? Des bikinis ! Une problématique vraiment prioritaire, comme on peut l’imaginer… Ensuite, nous ne sommes pas un pays musulman. Il y a des musulmans, des chrétiens, des juifs, qui même s’il y en a que huit sont également là. Et des athées, aussi. On ne peut pas créer une société moderne en imposant une croyance, même si elle est majoritaire. On ne peut pas raisonner avec des gens qui portent la tenue islamiste du xive siècle et dont le programme économique tient du libéralisme le plus radical, avec leur argent venu des pays du Golfe et leur business avec les Chinois. Cela dit, pendant ces journées de novembre, j’ai pu constater que de très nombreux Frères musulmans et Salafistes n’obéissaient plus à leurs directions qui avaient appelé à cesser les manifestations. Beaucoup de jeunes Frères ont démissionné.

Quelles sont, selon toi, les solutions à cette situation ?

Nous allons profiter des avantages que nous offre la démocratie même si, pour l’instant, elle joue contre nous ! Il ne faut pas oublier que ces élections se sont tenues rapidement après la chute de Moubarak. La plupart des partis libéraux – au sens politique, pas économique –, se sont formés en à peine deux mois, alors que les Frères musulmans sont en place depuis plus de huit ans !

Restes-tu optimiste malgré tout ?

Les choses vont quand même dans la bonne direction. On sait maintenant que les Égyptiens ne laisseront plus personne manipuler les élections. Nous aurons probablement de nombreux revers, mais nous sommes sur la bonne voie même si, aujourd’hui, il y a des frileux et des inquiets qui ne voient rien qu’autre que de demander au CSFA de protéger l’Égypte des islamistes. De toute façon, à la différence du CSFA qui ne sera chassé que par la force, les islamistes devront partir par les élections. En fin de compte, bien sûr, la démocratie n’est pas la méthode infaillible : c’est un moindre mal, hélas, et tant mieux…

Que se passe-t-il depuis les élections ?

Il y a énormément de grèves et de manifestations, partout. Ce n’est pas très visible, mais le pays est toujours en ébullition. Si le CSFA fait encore une grossière erreur, la place Tahrir va sûrement se remplir à nouveau. Et peut-être que cette fois, il n’y aura pas de retour possible…



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Par Gilles Lucas


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