CQFD

Une présence gendarmesque constante, des condamnations en série et une instruction pour « association de malfaiteurs » frappent les opposants à l’installation de la poubelle nucléaire Cigéo. Plus encore que sur d’autres théâtres de lutte, le droit semble ici inféodé au seul maintien de l’« ordre public ».

Bure, dans la Meuse. Ses 80 habitants, ses champs de céréales à perte de vue et… sa future poubelle nucléaire. C’est ici, à 500 mètres sous terre, dans un Centre de stockage géologique (Cigéo), que la filière atomique veut enfouir ses déchets les plus dangereux. De drôles de colis qui resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années.

Forcément, la perspective est inquiétante. Alors, l’État sort le chéquier : élus invités dans les meilleurs restaurants, millions d’euros de subventions… « Une sorte de corruption institutionnelle », persiflent les récalcitrants.

Mais comme l’argent ne suffit pas, il faut aussi jouer de la matraque. Dans les bourgades désertes de la région, des patrouilles rôdent sans cesse autour des lieux collectifs habités par les opposants. « Les vieux du village disent que même pendant l’Occupation, les nazis tournaient moins souvent », grimace un agriculteur du coin. « Maintenant, je laisse mes papiers dans le tracteur  », raconte un de ses collègues, qui a déjà eu droit à plusieurs contrôles d’identité.

Ces contrôles, les opposants « à gueule de zadiste » les subissent au quotidien. Un véritable harcèlement. Et quand ça tourne mal, la procédure est simple : outrage, rébellion, prélèvement ADN (souvent refusé), interdiction de territoire… et rendez-vous dans quelque temps au palais de justice de Bar-le-Duc. Un tribunal où les condamnations pleuvent (lire plus bas), tandis qu’en garde à vue, faire venir un avocat commis d’office n’a rien d’évident  : la Meuse ne regorge pas de baveux et leur bâtonnière plaide régulièrement pour l’Andra (Agence nationale de gestion des déchets radioactifs, en charge du projet Cigéo)…

Arrêtés liberticides

Par moments, la vis se resserre encore. Les opposants annoncent une « semaine d’action » pour début septembre ? La préfecture sort un arrêté interdisant le transport d’objets en tout genre. Peinture, feux d’artifice, paille, poutre, matériel de camping… tout y passe. Les gendarmes multiplient les fouilles de véhicule. L’objectif est notamment de prévenir toute tentative de réoccupation de la Zad du bois Lejuc, expulsée en février. Une forêt dans laquelle il est désormais strictement interdit de pénétrer. Il en coûtera à l’impudent « 500 euros par heure commencée », dixit un gendarme prévenant. Dans de telles conditions, la «  semaine d’action » de septembre ne put qu’être très calme – sauf le bruit des hélicoptères qui surveillaient la zone.

Il faut dire aussi que la lutte anti-Cigéo a pris un gros coup sur la tête à la fin du printemps, du fait d’une méchante vague de perquisitions [1]. Suivies d’arrestations, ces descentes étaient justifiées par une enquête portant sur des délits commis en 2017 par des opposants (notamment un « départ d’incendie volontaire » dans l’hôtel-restaurant de l’Andra, l’arrachage des grilles d’un autre de ses bâtiments et une manif non autorisée le 15 août [2]).

À l’issue de leur garde à vue, sept personnes sont mises en cause pour « association de malfaiteurs ». Un délit flou, qui ne réprime pas des actions illégales, mais l’appartenance à un groupe ayant de supposées intentions délictueuses. Une boîte de pandore qui permet d’imbriquer actes et responsabilités à tous les niveaux de la lutte et de criminaliser celle-ci dans sa globalité [3]. « Ça permet de rendre responsable à peu près tout le monde et n’importe qui des faits qui ont été commis », résume une des personnes mises en cause. « Les autorités postulent que le mouvement est pyramidal, hiérarchique, qu’il y a des responsables qui donnent l’ordre à telle ou telle composante de la lutte de se livrer à des dégradations. Ce qui est complètement irréaliste quand on connaît cette mobilisation », commente Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire.

Par Mortimer {JPEG}

Une procédure bâillon

Parmi les mis en cause, on trouve des personnes connues pour avoir un rôle social à l’interface entre les différentes composantes de la lutte, avec les habitants et même entre les groupes de travail – automédia, collectif anti-répression, groupe juridique… Ainsi de l’avocat Étienne Ambroselli, qui a vu son matériel de travail saisi, au mépris de tout droit à la confidentialité [4].

Depuis le mois de juin, deux autres personnes ont été mises en cause dans cette affaire. Sur un total (...)



Par Gilbert Bouchard. {JPEG}



La mairie y croyait dur, à son opération table rase sur La Plaine. Et, la mort dans l’âme, le quartier s’y préparait. Une fois chassés les gens du marché, la résistance allait faiblir. Gérard Chenoz, adjoint (LR) aux Grands projets d’attractivité et maître d’œuvre des travaux de requalification de la place Jean-Jaurès, s’en était vanté auprès du site Marsactu : « Une Zad sur La Plaine ? Dans dix jours c’est fini. » Il aura finalement fallu un mois riche en surprises, et un mur de béton de 2,5 mètres de haut ceinturant l’esplanade, pour que le chantier puisse démarrer vraiment. Le Marseille populaire n’a pas dit son dernier mot.

Par Tomagnétik {JPEG}

Neuf jours après la fin du marché, samedi 20 octobre, plusieurs milliers de manifestants convergent en fanfare du Vieux-Port jusqu’à la place Jean-Jaurès [5] blessée – 46 de ses arbres viennent d’être abattus. Là, dans un joyeux mouvement de foule, des planches et des poutres passent de main en main, d’épaule en épaule, jusqu’à l’esplanade centrale. Et une haute cabane symbolique y sera érigée, le « Gourbi n° 8 », cadeau fraternel de ceux et celles de Notre-Dame-des-Landes. «  Beaucoup de monde est venu nous soutenir dans les moments difficiles, aujourd’hui nous rendons la pareille », déclare une jeune fille juchée sur une agora mobile.

Guerre de symboles : la mairie détruit, éradique, arrache. Le quartier prend soin de l’existant, construit et se réinvente. L’image qu’il restera de ce début de chantier lancé comme une expédition punitive, ce sont ces six grands tilleuls en pleine santé coupés comme par erreur. Sur une place quadrillée par deux compagnies de CRS qui n’ont pas hésité à bousculer des mamies ni à gazer le jardin d’enfants.

Stratégie du choc

Mardi 16 octobre, en massacrant ces arbres, ceux de la mairie espéraient atteindre un point de non-retour : sidérer l’ennemi par la stratégie du choc, imposer l’évidence de la défaite. C’est le contraire qui s’est passé. Révolté, le quartier s’est soulevé. On a vu accourir des dames bien mises, qui ne fréquentaient sans doute ni le marché, ni la vie nocturne. Les larmes aux yeux, scandalisées par l’abattage : «  Ils avaient dit qu’ils les transplanteraient ! Ils faut arrêter ça. Si vous avez besoin d’argent pour payer un huissier, on est là.  »

Samedi 20 octobre, la place récolte les fruits d’une colère contagieuse. Il fallait voir, et vivre, l’intensité de cet instant-là. Au milieu de la foule, la surprenante armature du Gourbi n° 8 est assemblée, puis dressée dans le square, à dix mètres des magnolias (...)




Cent cinquante mille spectateurs ! Merci patron !, le film de François Ruffin, fondateur de Fakir, cartonne en salles et dans les médias. À CQFD, on trouve ça mérité. Aussi drôle que bien foutu, le film de Ruffin dépote. Et c’est justement pour cela qu’il mérite une analyse un peu serrée car, malgré ses qualités, c’est quand même dommage que Merci patron ! passe à côté de sa conclusion.

L'affiche de « Merci patron ! », film documentaire de François Ruffin. {JPEG}

Ruffin l’a dit et redit : son film est « une fable  ». David contre Goliath, le petit qui terrasse le géant. À ma gauche (forcément), la désormais célèbre famille Klur – soutenue par Ruffin en journaliste faussement naïf –, endettée et au chômage depuis que LVMH a délocalisé ses ateliers de confection. À ma droite (forcément), le plus milliardaire des milliardaires français, le géant du luxe et du reste, patron impitoyable de LVMH, à la tête d’armées de travailleurs et d’agents de sécurité, épaulé par les flics et les politiques, Bernard Arnault. Le combat est forcément déséquilibré. Et pourtant (alerte spoiler)... à la fin, le patron lâchera un gros chèque d’indemnités de licenciement aux Klur, fera embaucher Monsieur dans un Carrefour, et Ruffin pourra même sortir son film malgré la clause de confidentialité signée par la famille. Miracle en Picardie ! Une victoire inespérée ! Happy end !

Mais, à trop vouloir faire « fable », Ruffin est passé à côté de toute la force politique de son propre film. Car le Goliath Arnault (...)


Enfin, il y est arrivé. Après s’être fait griller la priorité par Laurence Parisot en 2010, puis s’être rangé derrière Pierre Gattaz en 2013, Geoffroy Roux de Bézieux a été nommé en juillet dernier nouveau boss du Medef. Victoire...

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Le fringant quinquagénaire a mené sa campagne autour de la révolution numérique. Un choix politique loin d’être anodin : quatre ans après avoir lancé l’Université du numérique au Medef, Roux de Bézieux a gagné le soutien du gratin de la French Tech [1] pour cette élection. Frédéric Mazzela (BlaBlaCar), Pierre Kosciusko-Morizet (PriceMinister), Marc Simoncini (Meetic) ou encore Stéphane Treppoz (Sarenza) ont tous appuyé sa candidature.

L’objectif affiché de celui qui est surnommé GRB ? Dépoussiérer l’image vieillissante du syndicat des patrons. Quitte à se mettre en scène. Avec sa gueule de rugbyman, GRB n’hésite ainsi pas à recevoir des journalistes dans le garage de son hôtel particulier reconverti en ring. Ou encore à poser pour Paris-Match en short moulant lors d’un triathlon, son activité favorite, tout en distillant des aphorismes fumeux tels que : «  Le sport, comme l’entrepreneuriat, c’est l’école de la ténacité. »

Derrière cette image d’entrepreneur dynamique se cache pourtant un pur produit de la classe patronale (...)


La réédition, chez Perrin, d’Histoire du saint-simonisme, frigoussée en 1931 par le « membre de l’Institut » Sébastien Charléty (l’homme du stade !) et ressortie en 1965, a l’immense mérite de permettre d’être définitivement dégoûté par le Saint-Simon-circus en toute connaissance de cause. Le compassé préfacier de l’exhumation, l’agrégé d’histoire Jean Lebrun, ne s’y trompe d’ailleurs pas en présentant sans rire le socialisme utopiste industriel à la Saint-Simon-enfantin comme « une anticipation du macronisme », avec l’assentiment inattendu de Gérard Collomb qui n’a pas hésité à claironner après plusieurs années de mairie à Lyon : « Je ne suis pas socialiste, mais saint-simonien. »

Jambon à cornes ! Voyons s’il n’y a pas là un peu d’exagération. En très très gros, que proposent les « pèlerins de l’esprit » saint-simoniens pour réformer scientifiquement la société et précipiter le règne de « la fraîcheur fraternelle » ? Eh bien, en très très gros donc :

- L’arrogance crasse. «  Je vais vous dire ce qui se fera, (...)


Dans La fin de l’hospitalité – L’Europe, terre d’asile ?  [2], Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc proposent une réflexion philosophique et historique sur la politique de secours, de soin et d’accueil qui devrait être menée par les gouvernements européens à l’endroit de tous les « demandeurs de refuge ».

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

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La pratique de l’hospitalité est ancienne, antique même – Homère la mettait déjà en relief dans son Odyssée. Néanmoins, on en trouve une première formalisation politique à vocation universelle pendant la Révolution française et chez les philosophes des Lumières, dont Kant.

« La terre étant sphérique, les hommes ne peuvent pas s’y disperser à l’infini, mais ils doivent finalement supporter la promiscuité, personne n’ayant originellement plus de droit qu’un autre à être à un endroit donné de la terre », écrivait-il lucidement depuis les brumes de Königsberg [1].

Pour nos deux philosophes contemporains, ce constat doit aboutir à « un raisonnement prudent selon lequel l’accueil de celui qui est en danger dans sa nation d’origine est nécessaire pour la paix du monde ». Et de s’engager avec le Prussien pour la reconnaissance d’un droit universel de séjour provisoire, qui permettrait de sortir l’hospitalité d’une philanthropie par trop aristocratique et de ne pas la réduire à la valeur éthique de la compassion.

Mais ça, c’était avant. (...)


Ci-dessous un témoignage à vif, qui relate l’expérience d’une famille ayant hébergé un jeune Guinéen à la rue, en butte aux avanies de l’accueil des mineurs isolés étrangers. Où l’on questionne bien plus que la simple application du droit.

Par Mortimer {JPEG}

Un moment fort, rétrospectivement. Mais sur le coup, une scène plutôt banale. Karamba [1] nous quitte après avoir partagé un mafé en famille. On se dit à bientôt, quand il veut. Il le sait, notre porte est ouverte. Une balade en bateau est prévue à l’Estaque, si ça lui dit. Il refuse, dans un sourire : la navigation, ce n’est pas son truc. Notre fils lui demande s’il viendra voir le match de l’OM à la maison. Il ne sait pas, mais ils s’appelleront pour le gym. Des bises claquent. Un dimanche comme un autre. Sans histoire, sur terre, à Marseille.

Avec ses 17 ans tout neufs, ce pourrait être le plus jeune frère de nos deux enfants. Ou un de leurs amis. Mais Karamba n’est pas de la famille. Karamba, c’est autre chose : une aventure que ni lui ni nous n’aurions imaginée. Il est entré dans notre vie le 10 novembre 2017 via un mail SOS informant qu’un gosse a été jeté à la rue par l’aide sociale à l’enfance de la Creuse, alors que la température avoisine le zéro. Une unique nuit en accueil d’urgence pour adultes a été négociée depuis (...)


Malgré une forte opposition populaire, les travaux du Grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg viennent de débuter. Pour aider Vinci à défricher la forêt de Kolbsheim, police et justice se mettent au garde-à-vous.

La couverture du n°169 de "CQFD", illustrée par Cyop & Kaf.

« Tu te rends comptes de l’énormité du truc ? », s’étouffe Yves*. «  Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont “un doute sérieux quant à la légalité ”du saucissonnage [1] du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires“ à titre exceptionnel ”, car ceux-ci “ s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre . En résumé  : on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés... on ne l’interdit pas. Comment font-ils pour garder leur calme là-bas ? »

Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci [2], qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques (...)



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