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À Marseille, au cœur des quartiers Nord minés par le chômage, le McDo de Saint-Barthélemy représente bien plus qu’un simple restaurant. Ulcérée par la ténacité de ce bastion syndical, la multinationale a tenté de le liquider, mais elle a trouvé à qui parler.

On vous l’a assez dit et rabâché entre deux pubs pour une marque de jambon  : «  Ça se passe comme ça, chez McDonald’s ! » Un refrain stressant qui peut aussi se traduire en mode martial dans les arrière-cuisines de ces temples du bon goût, où s’épuisent des « équipiers » corvéables à souhait  : l’exploitation, ça se passe comme ça, oui, et pas autrement ! Au moindre écart, ce brave Ronnie se transforme en clown tueur à la Stephen King, dévorant d’une bouchée les éléments turbulents et les recrachant au loin  : par ici la sortie… Direction le chômdu.

Autant dire qu’au moment où ils ont sonné le tocsin contre l’ogre américain, il y a quelques mois, personne ne donnait cher de la peau des 77 employés du McDonald’s de Saint-Barthélemy, inauguré en 1992 dans les Quartiers nord de Marseille. Il faut préciser qu’au fil des années et des changements de franchisés, repartis les poches pleines, ces hommes et femmes des quartiers populaires, certains portant la casquette McDo depuis 25 ans (pas vraiment une habitude dans la boîte), avaient déjà tout fait pour s’attirer les foudres de la maison-mère. Elle qui conserve 50 % des parts et le pouvoir en sous-main. «  Ils incarnent l’inverse du modèle prôné par la multinationale. Ce sont des emmerdeurs dont il fallait se débarrasser », résume le truculent avocat lorrain du comité d’entreprise (CE), Ralph Blindauer, surnommé « le Baron Rouge ». On y reviendra…

Au forceps et au piquet de grève, planté là où ça fait mal, ces insurgés à la sauce McDo ont gratté des avantages rarissimes au pays de l’oncle Ronald  : une mutuelle prise en charge à 95 %, un treizième mois au bout d’un an et pas deux, des horaires respectant le rythme de vie des nombreuses mères isolées qui se brisent l’échine en cuisine…

Du Big Mac au halal ?

Mais trop, c’est trop. Cette année, après plusieurs tentatives infructueuses, l’occasion était belle, de nettoyer enfin ce foyer de contestation. Un plan simple : le 7 mai dernier, Jean-Pierre Brochiero, franchisé de six enseignes de Marseille et Vitrolles, dont celui de Saint-Barthélemy, annonce son intention de céder ses parts pour de soudaines «  raisons de santé ».

L’heureux acquéreur ? Mohamed Abassi, déjà à la tête de huit franchises et décrit par Kamel Guemari, délégué FO, comme un patron aux «  méthodes brutales ». Pour ne pas dire pire. Il se sert de « vigiles pour casser les grèves », souffle une salariée en montrant les images, captées sur son Smartphone, d’une descente de gros bras dans un autre McDo de la région. « Il fait régner la terreur en licenciant de manière expéditive ceux qui se plaignent », ressasse un ancien, mis à la porte. De la poigne. Peu de scrupules. En somme, l’homme de la situation pour rétablir l’ordre.

Par Kalem {JPEG}

Sûrement une coïncidence, ce fameux plan de rachat ne concerne que cinq des six « restaurants » jusque-là détenus par Brochiero. Et pas celui de Saint-Barth’, trop déficitaire paraît-il… Une baisse du chiffre d’affaires en réalité imputable aux interminables travaux de la rocade L2, qui ont isolé l’établissement. Sauf qu’en dédommagement, McDo France a obtenu, rappellent les syndicats, « plusieurs millions d’euros », dont une partie en argent public.

Le mauvais sort promis aux 77 salariés ainsi purgés ? Une vente à une énigmatique société tunisienne nommée Hali Food, dans l’optique de transformer l’enseigne en fast-food asiatique à la sauce communautaire. Dans un courrier adressé aux salariés, le vendeur vante ce projet de « restauration ethnique […] au cœur d’un quartier à forte concentration musulmane ». « On nous stigmatise, on est des Quartiers nord, donc on mange halal », peste Tony Rodriguez, responsable de la section Sud-Solidaires.

« Mettre tous les indésirables sur un bateau... »

Du genre suspicieux (on les comprend), les salariés et leur avocat ont vite noté que « comme par hasard, Abassi ne veut pas du restaurant où travaillent trois représentants du CE, deux délégués du personnel et un membre du CHSCT [1] ».

« Mais comme McDonald’s ne veut pas non plus payer de plan social, ils ont confectionné, en toute hâte, avec des hommes de paille, un projet fantaisiste de restauration asiatique halal voué à une liquidation rapide. Peut-être même pour racheter le fond de commerce plus tard en s’étant débarrassé des gêneurs. C’est comme si vous (...)



Par Soulcié {JPEG}



Bien décidée à « requalifier » la plus grande place de Marseille, la mairie a pour abcès de fixation le marché qui y campe trois fois par semaine et attire une population qu’on ne veut plus voir en ville. C’est que le souk, le bazar et toute la smala des vendeurs de rue incarnent aux yeux des élites un commerce honteux qu’il faut éradiquer à tout prix. Mais plus que la fin d’un marché populaire, c’est l’essence même d’une ville portuaire que l’on condamne à mort. Chronique sur le vif.

Jusqu’au bout, on n’arrive pas à y croire. Samedi 29 septembre 2018, dernier jour officiel du marché de La Plaine, place Jean-Jaurès. Chez les clients, les marchands, les mamies qui viennent y chercher de la chaleur humaine autant qu’une livre de haricots écheleurs, l’émotion est palpable. Comme disent Monique et sa compagne, vendeuses de prêt-à-porter féminin : «  C’est la fin d’un monde. Ils ne veulent plus de nous. »

De crainte que les forains ne se cabrent (des panneaux « stationnement gênant » annoncent l’entrée en action type Blitzkrieg d’une armée de poseurs de palissades pour fermer l’esplanade dès 13 h), le pacha de l’Hôtel de ville a fait un geste. Alors que, la veille encore, il sommait le préfet de «  faire respecter l’ordre républicain » en lançant les CRS contre les « quelques individus » qui paralysaient les autoroutes d’accès à Marseille, Jean-Claude Gaudin a accepté de les recevoir lundi 1er octobre. « Si, évidemment, ces derniers ont levé toute forme de blocus d’ici là. » Il promet, en échange, que le chantier de La Plaine ne démarrera pas avant qu’un accord soit trouvé. Il était temps. Si les journaux parisiens (nationaux ?) ignorent ce conflit qui menace de mettre le feu à la deuxième ville de France, La Provence titre « Blocus » en grosse manchette. Des travailleurs du port saluent pour leur part ceux de la place Jean-Jaurès : « La prochaine fois, on bloque ensemble, on a un ennemi commun. » Oui, il était temps.

Par Benoit Guillaume {JPEG}

Zad de La Plaine

Outre les blocages d’autoroutes, préfecture et mairie ont beaucoup fantasmé sur le spectre d’une Zad urbaine. Les RG évoquent un noyau de 200 énervés prêts à construire des cabanes dans les tilleuls et à s’opposer à l’avancée des tractopelles. Mais là, un tour d’écrou de plus vient pincer le muscle dans la poitrine des élus : et si les forains refusaient de remballer ? Et si une Zad à Marseille, c’était un souk permanent ? Doc Youcef (...)




Si les nouveaux livres ayant trait à l’utopie foisonnent, ce n’est pas toujours pour le meilleur, mille marmites !

Pas moyen, en l’occurrence, d’examiner le point de vue à ce sujet du grand expert suisse en littératures conjecturales Marc Atallah sans avoir froid dans le dos. Dans le somptueux ensemble qu’il dirige, Souvenirs du futur (éd. PPUR), l’auguste dirlo de la Maison d’Ailleurs part du principe que « les systèmes utopiques ne doivent pas être acceptés comme la description de ce qui nous attend dans l’avenir mais comme les miroirs déformés de nos insuffisances  ».

Pour lui, l’utopie ne doit pas, en effet, être vue comme un de nos futurs mais comme un moyen servant à penser. Le modus operandi à l’oeuvre est net comme torchette : il s’agit de « conjecturer un Ailleurs, d’inciter les lecteurs à investir cet Ailleurs, de se laisser charmer par lui et de revenir, une fois le charme épuisé, à leur quotidien qu’ils peuvent alors percevoir différemment  ». Et mieux encaisser. Autrement dit, affirme le professeur Atallah, derrière chaque utopie se présentant comme un projet de cité épanouissante à réaliser se dissimule une autre cité, une cité (...)


L’ouverture des frontières allemandes aux réfugié.e.s a contrasté avec l’apathie hostile des voisins européens. Mais l’autosatisfaction de Merkel masque mal ses politiques répressives. Décryptage.

Par L. L. de Mars {JPEG}

Depuis 2015, un vaste mouvement de soutien aux réfugié.e.s est né en Allemagne. 476 649 demandes d’asile ont été enregistrées [1]. Le fait qu’un tiers de ces personnes fuient la guerre en Syrie a donné une aura humanitaire à ces collectifs d’accueil, bénéficiant d’une relative bienveillance médiatique.

Aux antipodes de cette solidarité, la montée en puissance d’une droite extrême luttant à coups de botte « contre l’islamisation de l’Occident  » (Pegida [2]). Le récent succès électoral de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD [3]) en est la facette la plus politique.

C’est dans cet antagonisme qui déchire la société que l’État allemand a trouvé la faille pour réformer le droit d’asile, contredisant ainsi l’image humaniste qu’il s’était donnée quelques mois auparavant.

La réforme de l’asile : Asylpaket II

Par L. L. de Mars {JPEG}

Aide humanitaire et logique politique ne s’accordent pas toujours. Lorsque les manifestants contre « Asylpaket II » – série de mesures entrées en vigueur en février dernier et visant la limitation du droit (...)


Dans l’économie financiarisée, le « golden boy » dopé à la spirale de « win » était partout. Dans l’économie numérique, c’est l’échec qui est très tendance. Tentative d’explication d’un « retournement historique ».

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Une vieille antienne

Le plus étonnant dans la littérature pour néo-manager de la nouvelle économie innovante, c’est sa capacité à réinventer en permanence l’eau tiède. Et chacun d’y aller de sa citation puisée aux meilleures sources. Certains font dans le raffinement oriental en piochant chez Lao Tseu : « L’échec est la clé de la réussite. » D’autres, voire les mêmes, affichent leur goût de l’antique en tapant Socrate sur leur moteur de recherche : « La chute n’est pas un échec, l’échec, c’est de rester là où on est tombé. » Et quand le sage montre la lune…

Aucune référence à Freinet et à son tâtonnement expérimental, mais des clins d’œil appuyés à de grandes figures historiques comme Lincoln, Churchill ou… Colin Powell. Et des sentiments de fraternité envers les Edison (Thomas et son ampoule), Dyson (Sir James et son aspirateur), Jobs (Steve l’iCon) ou Gates (Bill pour l’ensemble de son œuvre). De tous ces parcours emblématiques, l’humanité doit tirer une grande leçon : qui ne tente rien n’a rien ! Ah…

Tous (...)


Dans Souvenirs d’un futur radieux, le documentariste José Vieira esquisse une histoire commune des migrants et des bidonvilles en croisant son expérience d’immigré portugais des années 1960 avec celle, actuelle, des Roms.

Un étang de seconde zone d’où émerge un Caddie. Non loin, un panneau rappelle naïvement qu’il est interdit de s’y baigner. Des gamins Roms plongent dans l’eau vaseuse et font les zouaves devant la caméra. José Vieira se remémore que lui aussi s’était baigné dans ce même étang pourri dans les années 1960, alors qu’il n’était qu’un gamin portugais immigré de fraîche date.

Extrait de « Souvenirs d'un futur radieux », par José Vieira {JPEG}

« C’est toujours la même histoire. Là-bas, d’où l’on vient, l’espérance s’est fait la malle, et les gens n’ont pas d’avenir à offrir à leurs enfants  », assène-t-il. En filmant les habitants roms d’un bidonville de Massy, en banlieue parisienne, il rassemble, caméra au poing, des fragments de son enfance passée dans un bidonville construit sur la même zone.

Fuir et survivre

Dans Souvenirs d’un futur radieux, photos familiales de Portugais des sixties et de Roms d’aujourd’hui entrent vertigineusement en écho. Les mêmes trois barres d’immeubles servent d’horizon commun. Comme des tours de château fort, elles représentent à la fois un monde (...)


Boom shakalaka boom, shakalaka boom ! V’là le boucan des Balkans. Du gros son pour décalaminer les esgourdes, un beat à démembrer les zombis, des cuivres à refaire guincher les gâteux. Le Dubioza Kolektiv déboule en force avec son nouvel album Happy Machine [3].

L'album « Happy Machine », du Dubioza Kolektiv. {JPEG}

On ne sait pas si la machine est joyeuse, ce qui est sûr, c’est que le shaker à décibels a produit un beau champignon atomique. Dans le panache : rock, hip-hop, dub. Liste non exhaustive. Explosée l’ex-Yougo, voilà le septet bosniaque qui tend le majeur aux majors : « Our music is for free, you can download .mp3 », prévient l’étendard de la Baie pirate. Angliche, espagnol, italien : les gouailleurs du Dubioza tricotent avec les sabirs de la « vieille Europe ». « Que no se calle la calle ! Que la rue ne se taise pas ! » entonnent les Balkaniques appuyés par les rumberos catalans de La Pegatina. Tandis que les politicards redessinent les frontières à grande fournée de parpaings xénophobes, les Dubioza sèment les fissures et v’là notre clandestino international, Manu Chao, qui vient filer sa géopolitique : « This is not a free world now, it’s just a free market / Red flag on the floor now became a red carpet [1] ».

Saluons au passage le trompettiste macédonien Dzambo Agusevi qui fait cracher à son instrument des salves diablement percussives. Le cuivre (...)


Surnommée la « mama d’Action directe » par les médias et par les flics, Hellyette Bess est surtout l’infatigable animatrice de la bibliothèque Le Jargon libre. Portrait.

Les hauts de Ménilmontant. Lundi 7 mars 2016. Les modestes locaux du Jargon libre donnent sur l’angle de la très animée rue Henri-Chevreau, où les élèves du collège Jean-Baptiste-Clément – du nom du poète communard auteur du Temps des cerises – chahutent à la sortie des classes. Au coin, un bidasse piétine devant une crèche juive. Sur la vitrine de la bibliothèque anarchiste, une affichette annonce la couleur : « Lieu d’archives, d’études et de conspirations ». Les étagères sont bien garnies et rangées selon les thématiques : « Lutte armée, résistance, autonomie, prison, etc. » On n’est pas chez Mémé, ici ! Hellyette Bess rit volontiers quand on lui annonce qu’on va la faire parler. De quoi ? Des livres, de l’aventure du Jargon libre, de son engagement, un peu d’elle. « Je n’ai absolument aucune conscience des dates ou des chiffres  », précise-t-elle d’emblée.

Photo Yann Levy. {JPEG}

Quand commence son rapport aux livres ? « Dès l’enfance, j’ai eu envie de tout lire. Je prenais les classiques de mon frère et de ma soeur aînés, Le Cid, Roméo et (...)



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