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En kiosque !

En une : "Colonies d’aujourd’hui" de Caroline Sury.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D’ici-là, tu as tout le temps d’aller saluer ton kiosquier ou de t’abonner...

Et la bienveillance, bordel ?!

C’est à n’en plus finir. Voilà des mois (ou des années ?) qu’ils sont en campagne. Et une question taraude le bas peuple : dans ce barnum, avons-nous notre destin en main ? Bè, non. Tout le contraire.

Ma fille m’a demandé : « Papa, tu vas voter Macron ? » J’ai dit non. Scandalisée, elle a pointé son index droit sur son avant-bras gauche : « Tu crois que tu as une fille blanche, là ? [Elle est métisse] Si tu votes pas pour toi, vote pour moi, au moins. Sinon, la blonde va m’envoyer en Afrique ! » Je l’ai rassurée : « Si je vois qu’il y a le moindre risque, j’y vais. » Le dimanche à 18h, j’étais sur le site de la RTBF, qui donnait Macron largement gagnant. « Tu vois, ce CRON n’a pas eu besoin de ma voix. »

Mon devoir accompli, je suis monté voir OM-Nice dans un bar de La Plaine. En terrasse, je tombe sur une bande de copains et copines qui ont bu toute l’après-midi en angoissant sur les estimations de vote. Il y a là des abstentionnistes pur jus ; des abstentionnistes du 2e tour ; des qui ont voté Mélenchon au 1er tour histoire d’avoir un autre débat d’entre-deux tours que « xénophobie contre mondialisation » ; et même des électeurs de Macron pour faire barrage… Tout ce petit monde s’est entre-déchiré depuis quinze jours, d’accusations mutuelles en anathèmes : « Mouton ! » – « Irresponsable ! » – «  Antifasciste d’isoloir ! » – « Vote blanc de petit Blanc ! », etc. Mais à cette heure-là, ce ne sont plus que rictus et mots tordus : comment se réjouir de la défaite de l’une sans avoir l’air de célébrer la victoire de l’autre ? Trop compliqué pour moi. Je me cale au comptoir, où l’ambiance est plus franche.

Le match commence. Soudain, on entend un cri sur le pas de la porte : « À bas le foot, vive la révolution ! » Ce qui ajoute un clivage de plus à la confusion ambiante. On nous fait la morale. Mais il est où, l’opium du peuple ? Chez ceux et celles qui commentent joyeusement les passements de jambes de Dimitri Payet ? Ou chez ceux et celles dont l’esprit s’est laissé plomber par la contrition démocratique ?

Voilà qui manquait de bienveillance, en tout cas. Qu’importe les options individuelles face à un processus électoral vicié : ce ne sont que dribbles, choix tactiques et illusions perdues dans un océan de solitudes. L’important, ce soir-là, c’était de gagner le match et de rester cool avec le voisin. Puisque, inévitablement, on sera amené à se retrouver dans les rues très bientôt. Là où ça se joue vraiment.

Dossier : DOM-TOM, colonies d’aujourd’hui

« Le kwassa-kwassa pêche peu, mais ramène du Comorien. » Avec un humour de DRH décomplexé, le type que la France vient d’élire président semble considérer les centaines de clandestins morts par noyade comme du menu fretin bon à rejeter à la mer. C’est le même qui croyait que la Guyane est une île. Ce qui ne l’empêchera pas d’y encourager la soif d’or d’une start-up canadienne du secteur minier (p. II).

Malgré la conclusion officielle de la décolonisation en 1962, la France n’a jamais renoncé à certaines de ses possessions. Elle en a fait des territoires d’Outre-mer. Mais il ne suffit pas de le décréter pour, du jour au lendemain, passer de la plus brutale des contraintes à une république soudain vertueuse et fraternelle. « L’impossible développement » a donc été le choix stratégique d’un État qui redoutait une contagion du désir d’indépendance (p. V). Et pour brouiller les pistes, on a accusé les victimes de cette domination/marginalisation d’en être responsables : « ils » font trop d’enfants, « ils » sont paresseux, « ils » n’aiment pas les Blancs, « ils » sont trop habitués à téter la mamelle de l’État… On a ensuite inventé le concept d’« encombrement démographique » et poussé les « domisés » à l’émigration vers la métropole, avec des slogans tels que « L’avenir est ailleurs » (p. VI).

Ce mépris, hérité du régime esclavagiste, a donné lieu à ce qu’Aimé Césaire appelait un génocide culturel, avec la mise à l’index des patois, des langues indigènes, des créoles, et donc de toute une mémoire vive, mais aussi avec les tentatives de folklorisation des pratiques populaires ayant survécu à la traite négrière et au travail forcé. Ce qui n’a pas empêché ces parlers, danses et musiques, ainsi que la littérature antillaise, (...)



Par Soulcié {JPEG}



Un seul être vous manque et… c’est tout CQFD qui est dépeuplé. Et désorganisé. Normal, au fond : ça fait plus de deux ans que Momo tenait bon la barre du secrétariat de rédaction. Qu’il était là, fidèle au poste, tout sourire malgré la lourde responsabilité pesant sur ses épaules – organiser la sortie de chaque numéro du canard. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un vrai taf. Surtout avec les loustics qui remplissent ces pages. Faut les relancer, les encourager. Voire les gourmander quand ils préfèrent descendre des pastis au soleil plutôt que suer sur l’article qu’ils auraient dû rendre il y a dix jours – mais promis, je te l’envoie demain sans faute... Et puis, il faut parfois reprendre les papiers, les calibrer et corriger. Faire le lien avec celles et ceux participant à distance, avec le graphiste en charge de la mise en page, avec l’imprimeur et le distributeur. S’assurer que le chemin de fer, cette organisation du canard page à page, se tient. Animer les conférences de rédac. Écrire à l’occasion des articles. Et trouver des solutions de dernière minute quand un papier manque à l’appel – je n’ai pas pu l’envoyer, j’avais piscine… Bref, tout faire pour que la citrouille CQFD soit un joli carrosse. Et une fois le canard sorti en kiosques, boum ça recommence. Sisyphe était un petit joueur.

"Sisyphe" par Van Stuck {JPEG}

Momo faisait tout ça, fingers in the nose. Et plus : il portait beaucoup de l’âme de ce que vous tenez entre ses mains. Son départ (pour cause de fin de chômage) laisse un grand vide, on est comme orphelins. Enfin, à moitié : le bougre continue de participer au journal et passe le relais à un nouveau SR (Sisyphe de rédaction). Ouf.




Le monde associatif n’est pas toujours plus reluisant que celui de l’entreprise. Il même s’avère parfois pire. Illustration avec le cas d’une association reconnue, figure de la défense de la diversité des semences, Kokopelli.

Elle entend œuvrer « pour la Libération de la semence et de l’humus et la protection de la biodiversité alimentaire » – rien de moins. Depuis 1999, Kokopelli diffuse des semences de variétés libres de droits et édite un catalogue devenu référence. De quoi faire de l’association une icône de la défense des semences face à l’agro-industrie. En apparence, du moins. Parce qu’en réalité, exploitation et management moderne, théorie du complot et tromperie humanitaire ont cours au sein de Kokopelli. Une réalité décrite dans Nous n’irons plus pointer chez Gaïa, paru récemment aux éditions du bout de la ville. Interview avec quelques-uns des auteurs de ce livre collectif : Martin, salarié à Alès avant que l’association ne déménage brutalement, Julie et Laura, anciennes salariées en Ariège, et Bénédicte, jardinière et cofondatrice d’un réseau d’échange de semences en Ariège.

CQFD  : Le livre commence en évoquant « l’histoire d’une lutte salariale qui n’a pas eu lieu » – de quoi s’agit-il ?

Martin : À Alès, où je travaillais (...)


Dans « Under the dome », série télévisée US, une ville se réveille un jour sous un dôme transparent qui la retranche du monde.

« Sept migrants clandestins se sont noyés dans le naufrage de la barque de pêche qui les transportait, juste en arrivant dans le lagon de Mayotte, a annoncé aujourd’hui la préfecture [5]. » Un fait divers parmi d’autres, coincé entre un cambriolage et la sortie de route d’un camion. On s’habitue à tout, y compris au retour cyclique de ces drames. Un instant suspendue par le flash info, la vie poursuit son cours. Comme si ces sept morts ne comptaient pas, pas plus que tous ceux qui les ont précédés sous les eaux, et qui se comptent par milliers [6]. Mayotte reste un angle mort de la France : territoire absent des rayons des librairies, des écrans de cinéma et de télévision, des préoccupations et de l’imaginaire de l’Hexagone. Loin des yeux, loin du cœur... Pourtant cette île est le laboratoire de la postcolonialité républicaine, produit d’un croisement entre Françafrique et Département d’outre-mer (DOM). La mécanique coloniale opère à Mayotte sur le mode d’une censure tectonique qui scinde, partitionne, rature un paysage archipélique – celui des Comores – avant de se réfracter dans le psychisme du néocolonisé [7].

Si Mayotte est si méconnue en France, c’est sans doute parce que le Mahorais, en tant que spécimen humain distinct du Comorien, n’existe pas encore ; il est en cours de modelage, à partir d’images, de récits, d’une réécriture de l’histoire visant à mettre en scène aux yeux du monde un « peuple mahorais ». De quoi justifier la partition de l’archipel des Comores au profit de la France. Dans les salons internationaux du tourisme, des hôtesses mahoraises souhaitent « karibu » aux Tour operators et clients potentiels. Leurs dépliants invitent à l’exotisme : « Cédez à la tentation de Mayotte, l’île aux parfums, l’île aux makis… Son lagon offre une aire où dauphins, baleines et tortues marines aiment à voguer. Venez aussi à la rencontre de la population autochtone : les Mahorais ont l’âme gaie, tout y est encore authentique. » L’autochtone des guides touristiques, c’est la nouvelle figure du bon sauvage : un être doux et spontané, à peine entré dans l’histoire. L’accession du Mahorais au statut de Français « domisé » procède d’une (...)


Après le dossier « Racisme et violences policières » du CQFD n°153, très axé sur Paris et ses banlieues, nous voulions revenir sur le sujet sous une autre latitude, à Marseille, avec les mots vifs d’Hanifa Taguelmint, participante active de la Marche pour l’égalité de 1983 et proche de deux victimes de meurtres racistes.

Hanifa Taguelmint : Quand, dans la nuit du 13 au 14 février 2013, un flic ivre a tué Yassin, le demi-frère de mon neveu, avec son arme de service [1], le pire, pour nous, a été de voir l’histoire se répéter. Mon frère et son fils, à trente-deux ans d’intervalle, ont tous les deux perdu un frangin. En effet, le 21 février 1981, notre frère Zahir fut assassiné dans des circonstances bêtes et méchantes – abattu par ce qu’on appelait un tonton-flingueur, qui a fait un carton avec son 22-long rifle sur des minots au pied d’un immeuble de notre cité de La Busserine. Trois mois avant, le 18 octobre 1980, Lahouari Mohamed, 17 ans, était assassiné à quelques mètres de là par le CRS Taillefer de deux balles dans la tête. J’étais toute jeune et cette injustice m’a marquée à vie. On avait grandi dans l’ombre de la guerre d’Algérie, mais nos parents ne nous avaient jamais raconté ce qu’ils avaient vécu. Leur silence n’était pas honteux, mais terrible pour nous. Les vrais traumatisés ne parlent pas, je l’ai compris plus tard. À la mort de (...)


Le DIY (Do It Yourself), l’autoproduction totale, est un dur combat qui peut parfois casser des briques. Démarche militante ou loisir de riches ? Fred Alpi, chanteur et guitariste de The Angry Cats, nous fait part de son regard avisé sur une scène qu’il fréquente depuis plus de trente ans.

Une expérience des scènes alternatives européennes
Depuis la fin des années 1970, mon parcours de musicien m’a conduit à participer à plusieurs de ces scènes. Au début des années 1980, j’ai fait partie de l’association Front de l’Est, basée à Amiens, qui mettait la quasi-totalité des catalogues alternatifs mondiaux en vente par correspondance. Ce fut l’occasion de rencontrer de nombreux musiciens étrangers, ce qui a permis mon installation successive à Bruxelles puis à Berlin, où j’ai joué avec le groupe Sprung aus den Wolken. Alors que la scène alternative française restait principalement centrée sur des activités hexagonales jusque dans les années 1990, les groupes des pays voisins étaient beaucoup plus enclins aux contacts hors de leurs frontières. Grâce à cette énergie j’ai pu faire des concerts dans toute l’Europe.

Aujourd’hui, avec The Angry Cats, j’essaie de coller toujours à la démarche du Do It Yourself et de la contre-culture. C’est par ce biais que j’ai fait les plus belles rencontres de ma vie. J’y ai aussi (...)


Alors que les élections se suivent et se ressemblent en Algérie, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre, notamment dans des documentaires et des films de fiction, pour dénoncer un système à l’agonie toujours prolongée. Plongée dans la réalité vécue par le peuple algérien, entre résignation et colère.

Le 4 mai 2017, les Algériens ont été appelés à voter afin de renouveler une Assemblée populaire nationale (APN) majoritairement aux mains des partis de l’administration que sont le Front de libération nationale (FLN) – parti unique de 1963 à 1989, année de l’instauration du pluralisme – et le Rassemblement national démocratique (RND) – créé en 1997 et qui bénéficia d’une fraude massive lors des premières législatives consécutives à l’arrêt du processus électoral en 1992.

S’il n’y aura guère de surprise concernant le résultat de cette nouvelle consultation – sauf, peut-être, dans la répartition des sièges entre les sensibilités nationalistes, islamistes, socialistes ou libérales –, le gouvernement a, pour sa part, mené la bataille contre l’abstention [1]. Les imams-fonctionnaires – d’après la Constitution, l’islam est la religion d’État – ont même reçu pour instruction d’appeler les fidèles à voter dans leurs prêches [2]. Car il s’agit pour les tenants du régime de montrer aux observateurs qu’ils peuvent (...)


« On a dit que les émeutiers n’avaient aucun dessein. C’est assez juste : ils ne faisaient que vomir le monde. »
Romain Gary

Ils nous fatiguent, ô qu’est-ce qu’ils nous fatiguent, mais ils ne nous auront pas.
On le sait, la mascarade était en germe dès le départ. C’est avec l’abbé Sieyès – auteur de Qu’est-ce que le Tiers-État ? et panégyriste de la nation (über alles) comme pouvoir constituant – que l’on se prend en pleine gueule la différence entre représentativité et démocratie. La taupe de la Révolution – comme l’appelait Robespierre – l’a assené dans son célèbre discours du 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Brève leçon aux thuriféraires de la paralysie actuelle qui voient – encore – dans les élections un fondement (...)



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