CQFD

Numéro spécial été de 32 pages. En kiosque !

En une : "Arts et politique" d’Elzazimut.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D’ici-là, tu as tout le temps d’aller saluer ton kiosquier ou de t’abonner...

Proximité

Au final, c’est nous qu’on l’a eu. Parachuté «  pour la bonne cause », Mélenchon a été élu haut la main député de la 4e circo. Là où CQFD turbine. Là où la Belle de Mai a été estampillée «  quartier le plus paupérisé de France ». Là où la fantomatique rue de la République sert de vitrine à toutes les victoires à la Pyrrhus de l’urbanisme spéculatif. Là où la canaille Noailles voit pousser en son cœur la menace d’un hôtel 4 étoiles. Là où, entre étals de primeurs et bars kabyles, pastis, rami et ramadan font excellent ménage. Là où La Plaine s’amuse à se mettre en commune. Là…

Pour fêter son atterrissage réussi, le brand new député a convoqué ses militant.e.s à un banquet bonne franquette sur les tables de la place Jean-Jaurès. Symbole. Ces tables, construites par des habitants opposés à un projet municipal de privatisation de l’espace public, sont là pour tout le monde. Le député monte alors sur un banc de la plus grande table et empoigne le micro. Potins parlementaires, envolées de prof d’histoire, annonce des mobilisations nationales à venir. Rien sur La Plaine. Il avait prévenu, Jean-Luc : il ne va pas passer sa mandature à faire du porte-à-porte, il n’est pas « un témoin de Jéhovah ». Du coup, deux ou trois plainards l’invectivent du fond de la classe : « On n’a pas besoin de tribun ici, c’est un quartier en lutte ! » JLM se rembrunit : « Mais pourquoi ces gens sont si agressifs avec moi ? » Puis sa suppléante cède le micro à un membre de l’assemblée de La Plaine. « On va faire un peu Nuit debout », dit-elle avec un clin d’œil, sans trop savoir à quel genre d’énergumène elle a affaire. Hissé sur le banc, le gars ne s’adresse plus à Mélenchon par-dessus la tête de ses ouailles, mais aux ouailles elles-mêmes. Il explique la bagarre en cours et ses enjeux qui dépassent le quartier. Applaudissements. Curiosité. Questions. Le député, qui s’est assis pour souffler, demande hors micro : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ? » Des discussions parcourent l’assistance. Où le local reprend son droit à l’universalité. Où l’on s’aperçoit que dans l’électorat « insoumis », la sensibilité écolo est sincère, mais peut se laisser berner par le vernis « vert » d’une opération de gentrification. On parle, on discute, ça avance. On reste après le départ des élus. Beaucoup vivent ici. Certaines participent déjà à l’assemblée. Assemblée qui, si elle n’était pas capable de dialoguer avec une mélenchoniste ou un bobo-écolo, serait mal barrée pour gagner la bataille.

Dossier : L’art vaurien

« La beauté sauvera le monde », promettait ce bon vieux Dostoïevski [1]. « L’art doit en être un instrument », complétait le compère Boulgakov. Ah, il faisait bon rêver à l’époque. OK, Fiodor goûtera quelques années aux geôles impériales, embastillé pour ses convictions politiques. Et Boulgakov se noiera dans des océans de morphine, t’as vu. Mais tous deux pouvaient au moins fantasmer sur les vertus de leurs œuvres. Essayez aujourd’hui de balancer que l’art sauvera le monde, vous verrez les lazzis rappliquer en impitoyables escadrons serrés. Ou alors, c’est que vous clapotez tels des vampires sous les dorures d’un ministère rue de Valois ou dans le froid décor d’une agence de com’.

« Avec le temps va, tout s’en va », sanglotait Ferré. Ça, ma bonne dame, c’est indéniable. Avec le temps, le champ artistique a surtout été investi par des logiques insidieuses et mortifères. Il n’est d’ailleurs plus question d’art, mais de « culture » au sens large. Une appellation fourre-tout, qui permet de multiplier accommodements et récupérations. Des grands festivals estivaux aux expos à succès, des animations socio-cul foireuses aux galeries du Marais, la force initiale du geste artistique a perdu toute létalité. Il est désormais outil aux mains des politicards retors, des aménageurs de métropole, des rééducateurs du peuple et des goules de salles de vente. En terre phocéenne, où le Chien rouge a sa tanière, on l’a constaté avec les opérations entourant l’événement « Marseille 2013 capitale européenne de la culture », vaste opération d’enfumage à visée gentrificatrice. Et aussi dans les ruelles du Panier, où les graffs font maintenant office d’appeau à touristes. Pour ne rien rater des œuvres disséminées sur les (...)



Par Pirikk. {JPEG}



Bientôt 17h. L’heure du crime. Tu vas voir, ils sont réglés comme des coucous. De vraies mécaniques de précision suisse. À croire qu’ils ont calé leur horloge interne sur l’horaire de l’apéro – hibernation avant, stimulation ensuite. Ça ne rate jamais. Tiens, regarde, y en a un qui a bougé un bras ! Et toi, mauvaise langue, qui pensais qu’il était mort… Et là, un autre qui remue une oreille ! Et une paupière ! Ah mais, quel spectacle ! C’est beau, ces corps à moitié affalés devant les écrans d’ordinateur qui se remettent doucement en mouvement. Le miracle de la vie.

Toi-même tu sais : CQFD ne roule pas sur l’or. Carrément pas. Mais les finances du canard permettent encore de payer un peu de carburant à celles et ceux qui participent au bouclage – ces quelques jours de précipitation et d’urgence précédant l’impression. Une vraie course contre la montre, tic-tac-tic-tac, qui te donne à chaque fois l’impression de te transformer en lapin blanc d’Alice au pays des merveilles : « Oh ! Par mes moustaches, je suis en retard, en retard, en retard. »

Mais à 17 h, plus de retard qui tienne. Foin des papiers à relire et de ceux à écrire. Les cerveaux sont ailleurs, ils ne pensent plus qu’à cette petite boîte dans laquelle Hervé, en charge des finances du canard, conserve un peu d’argent liquide pour de semblables occasions. Une même question taraude chacun et chacune : combien a-t-il laissé dans la caisse ? Ben oui, ça varie – surprise ! C’est même devenu l’échelle de valeur de la réussite d’un bouclage. Cinquante euros ? Bouclage de grande classe. Vingt ? Bouclage petits bras. Moins de dix ? Bouclage catastrophique. On te laisse, lectrice, lecteur, te plonger dans ce numéro. Tu reviendras ensuite nous dire à combien tu l’estimes sur l’échelle d’Hervé. En attendant : ami, remplis mon verre !

Graffitivre

Par (...)




Ça n’a rien d’un scoop : toute contre-culture démarre dans l’insoumission et finit dans la récupération. Pour sa partie émergée, en tout cas. Mais le cas du street art, nouveau hochet des métropoles innovantes et du marché de l’art, interroge tout particulièrement : comment une démarche dont l’essence même est la réappropriation des rues peut-elle à ce point basculer dans le conformisme ?

« Aujourd’hui sur les murs, demain à Drouot ? »

(Inscription au pochoir, Paris 20e, 2017)

Par Elzazimut. {JPEG}

Un cas d’école

« Attends, mais t’as vu Mesnager ? Il a honte de rien ou quoi ? Quand t’acceptes que tes œuvres s’étalent sur des T-shirts vendus aux touristes, c’est que t’as vraiment touché le fond ! » Ça ne ratait jamais. Dès que le sujet de la « récupération » venait sur le tapis, feu l’ami Bilal [4] entrait dans des colères épiques. Celui qui signait ses œuvres murales du nom de Zoo Project ne comprenait pas comment quelqu’un ayant commencé à œuvrer dans la rue par idéal pouvait accepter d’ainsi dévoyer sa démarche. Il en rageait, excédé que certains galvaudent cette liberté artistique qu’il vénérait comme un forcené. Lui n’avait qu’une position, ainsi exposée à un courtisan : « Je peux recouvrir la façade de ta galerie, je vois pas pourquoi j’irais m’enfermer à l’intérieur. »

Cela aurait pu tomber sur quelqu’un d’autre que Mesnager – les cas semblables sont légion. Souvent, lors de nos discussions, le (...)


Une série de grèves et d’enquêtes journalistiques [10] ont dévoilé le monde industriel qui se cache derrière le site Internet d’Amazon. Mais depuis peu, la critique du e-mastodonte s’est enrichie d’une dénonciation de ce qu’il produit : des entrepôts immenses dans lesquels des ouvriers s’échinent à manutentionner des colis commandés depuis un fauteuil de salon.

Le travail quotidien « en Amazonie » passe dans un premier temps par le maniement d’une novlangue à laquelle les ouvriers s’acclimatent plus ou moins. Brigitte et Catherine [1], interrogées dans le cadre d’une recherche universitaire, sont conscientes du ridicule de ce vocabulaire une fois sorti de son lieu d’incubation. Ces « associates » du groupe travaillent ainsi dans un « centre d’accomplissement » – un vocabulaire de la collectivité et de l’émancipation tout autant destiné aux clients qu’aux ouvrières, encouragées à s’identifier à l’entreprise. En tant que « pickers », elles ne sont pas soumises à des cadences industrielles, mais elles « stow To stow : ranger. » les produits au rythme de « challenges », encadrées par des « leaders ». Elles sont régulièrement convoquées avec leurs collègues pour des « all ens’ », franglais désignant un «  tous ensemble » reconstitué. Lors de ces grands-messes managériales, on leur rappelle avec insistance que l’entreprise « ne pourrait pas fonctionner sans [elles] », sans jamais répondre à leurs (...)


Depuis février 2016, l’Aquarius sillonne les eaux internationales au large de la Libye pour porter secours aux migrants qui tentent la traversée vers l’Europe. L’une des routes les plus meurtrières au monde : plus de deux mille personnes s’y sont déjà noyées en 2017. Affrété par SOS-Méditerranée, L’Aquarius est l’un des huit bateaux de secours présents sur la zone – le seul à y patrouiller toute l’année. CQFD a pu embarquer à son bord pendant une dizaine de jours.

Al’Est, les premières lueurs se font plus précises. Il est 5h30. Depuis la passerelle, Basile scrute l’horizon aux jumelles depuis une bonne heure déjà. En vain. L’Aquarius est de retour dans la SAR zone [1] après douze jours de cale sèche. Tout le monde est tendu. Pour un peu, on se sentirait coupables d’avoir été absents. Quelque part devant, un point noir dans la nuit noire attend peut-être désespérément du secours. Un canot pneumatique gris, sans lumière, invisible pour les radars à moins de cinq miles, avec à son bord des centaines de personnes, sans eau, et de plus en plus souvent sans moteur. La mer est mauvaise, le vent souffle du nord. « Il ne se passera rien aujourd’hui, estime Andreas, le second. Les canots ne peuvent pas quitter la côte par ce temps, ils n’arrivent pas à franchir les premières vagues. »

Photo de Suzanne Friedel / SOS Méditerrannée {JPEG}

« Pas rester les bras croisés »

Bénévole de SOS-Méditerranée, Basile poursuit tout de même sa veille, bientôt relayé par James, puis Svenja. Et ainsi de suite, toutes les deux heures, jusqu’à la nuit. « Ce qui était encore (...)


Au sud de la Guyane, au cœur de la forêt amazonienne, la multinationale canadienne Colombus Gold salive sur le site de la Montagne d’or. Jusqu’ici, l’État français tempérait les ardeurs des lobbies miniers, mais face à la crise… Et avec un prés’ de la Rép’ business-friendly… Faut voir.

Caché derrière ses lunettes noires, le téléphone à portée de main, un représentant du secteur aurifère exprime avec enthousiasme sa vision d’avenir : «  Aujourd’hui on représente 4% du PIB guyanais. Avant l’arrivée de Colombus, on avait calculé qu’avec une centaine d’artisans, quatre ou cinq PME et une multinationale, on montait à 16%. C’est pour ça que nous voulons faire de la mine le premier secteur économique de Guyane. On peut y arriver en moins de dix ans. Et avec deux multinationales, aujourd’hui, c’est encore mieux ! » Le projet laisse rêveur. Composé à plus de 90% de forêts et miné durablement par sa dépendance à l’État français, le territoire ultramarin se laisse séduire par les promesses d’un développement rapide et agressif venues du secteur privé. Une tendance soutenue par la métropole.

Dès 2015, alors ministre de l’Économie, le futur président Macron s’était rendu sur le site de la Montagne d’or pour afficher sa sympathie pour le projet de la Colombus Gold. « Nous devons simplifier et accélérer l’instruction (...)


Fléau longtemps ignoré, les opiacés ont submergé les États-Unis en une vingtaine d’années. Jusque dans le Nord-Est, îlot de relative prospérité : l’Amérique moyenne, rurale et périurbaine, est désormais aussi touchée. Un désastre qui doit beaucoup à l’industrie pharmaceutique.

Par Baptiste Alchourroun. {JPEG}« Faudrait changer la musique. Personne n’est heureux ici, pas vrai ? » La jeune femme écrase nerveusement sa cigarette, le visage sec comme un panneau d’autoroute. Devant la station-service, près de l’arrêt de bus qui nous mène à Cape Cod, Massachusetts, les haut-parleurs crachotent un tube défraîchi – « Happy », de Pharrell Williams. Face aux pompes à essence, les employées de la supérette parlent turbin, bons shifts et mauvais shifts, salaire minimum, crack et White Widow pas chère. Le bitume est jonché de cigarettes et de flasques d’alcool. Fixé au mur, un panneau promet des « trajets gratuits en voiture de police si vous volez à l’étalage ». On observe les visages fermés des passants, les regards absents, les corps usés, boiteux, écrasés au sol par le soleil de mai et la malbouffe.

Jason et Bruce assurent la propreté de la gare routière. Pause clope à la limite de la zone non-fumeurs. Jason parle du Fentanyl, un analgésique opioïde «  jusqu’à cent fois plus puissant que la morphine ». Cette semaine, un policier du fin fond de l’Ohio a (...)


Le monde associatif n’est pas toujours plus reluisant que celui de l’entreprise. Il même s’avère parfois pire. Illustration avec le cas d’une association reconnue, figure de la défense de la diversité des semences, Kokopelli.

Elle entend œuvrer « pour la Libération de la semence et de l’humus et la protection de la biodiversité alimentaire » – rien de moins. Depuis 1999, Kokopelli diffuse des semences de variétés libres de droits et édite un catalogue devenu référence. De quoi faire de l’association une icône de la défense des semences face à l’agro-industrie. En apparence, du moins. Parce qu’en réalité, exploitation et management moderne, théorie du complot et tromperie humanitaire ont cours au sein de Kokopelli. Une réalité décrite dans Nous n’irons plus pointer chez Gaïa, paru récemment aux éditions du bout de la ville. Interview avec quelques-uns des auteurs de ce livre collectif : Martin, salarié à Alès avant que l’association ne déménage brutalement, Julie et Laura, anciennes salariées en Ariège, et Bénédicte, jardinière et cofondatrice d’un réseau d’échange de semences en Ariège.

CQFD  : Le livre commence en évoquant « l’histoire d’une lutte salariale qui n’a pas eu lieu » – de quoi s’agit-il ?

Martin : À Alès, où je travaillais (...)



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