Camping paradis

Plante la tente

Une aura rustique colle à la peau du camping. Mais détrompez-vous ! Ces aires de vacances a priori « populaires » atteignent jusqu’aux cinq étoiles sous l’impulsion de promoteurs privés. Piscines chauffées, chalets, mini-golfs : les campings publics se font grand remplacés par les privés, les vacanciers des classes populaires par les cols blancs. Un business en plein boom malgré les crises.

« Alors, on n’attend pas Patrick ? » Si le camping a été la star de certaines comédies qui jouent sur le stéréotype du beauf, il est effectivement adoré des Français : c’est le premier mode d’hébergement touristique dans l’Hexagone. Sa fréquentation est en constante augmentation et les touristes venus d’ailleurs ne sont pas en reste : 30 % des usagers sont étrangers. Ce qui joue le plus dans ce choix de vacances ? Son prix, défiant toute concurrence pour des vacances au coût raisonnable. Comptez 30 euros la nuit, soit 210 euros la semaine, sur un emplacement nu pour deux adultes avec électricité, selon la moyenne établie par le site CampingFrance. À peine le tarif d’une nuit en chambre d’hôtel pendant la haute saison. D’ailleurs, c’est surtout sur les littoraux – dont les prix s’envolent l’été – que les campings prolifèrent : ils représentent plus de deux tiers de l’hébergement touristique. Derrière la fame, c’est une lutte des classes qui se joue entre campings publics et privés, doublée d’une crise climatique qui ne fait pas de quartier.

La voracité du Capital

« Huttopia, c’est l’image des colons qui arriveraient en Amérique et seraient-là à tout dézinguer, à couper tous les arbres, juste pour faire du profit. Nous notre but, c’était pas de tout détruire pour mettre quatre mobil-homes là où il y en avait qu’un seul, tout ça pour une question de rentabilité. Ils en ont fait une usine de notre camping. » Au micro des Pieds sur Terre, Luca a la gorge serrée. Asphyxié par les dettes, le harcèlement moral, les menaces et l’épuisement mental, le jeune homme a dû vendre le camping créé par ses grands-parents à Aix-en-Provence à une holding promotrice de « l’écotourisme », présente à l’international. Lui a été licencié, les résidents à l’année virés manu militari.

« Le camping municipal est en voie de disparition. 90 % de l’offre actuelle est aujourd’hui privée. C’est brutal, mais c’est la réalité »

Une octogénaire s’est même suicidée. Le funeste destin de ce camping familial, avalé par les gros bras de l’industrie touristique, est loin d’être un cas isolé. « Le camping municipal est en voie de disparition. » Olivier Sirost, sociologue spécialiste du sport et des loisirs, le dit franco : les prédateurs sont les entrepreneurs de l’hôtellerie plein air, regroupés en une fédération qui rassemble les propriétaires de campings privés, dans une logique de rentabilité maximale. «  90 % de l’offre actuelle est aujourd’hui privée. C’est brutal, mais c’est la réalité.  »

Un rouleau compresseur libéral qui s’amorce depuis les origines de la pratique. Quand le camping s’impose au Royaume-Uni comme un loisir, au début du siècle dernier, les congés payés n’existent pas : ce sont surtout les hommes de catégorie socioprofessionnelle élevée qui cherchent à s’évader de l’air pollué des villes, armés d’un drap ou d’une ancienne tente militaire. Et puis, les patrons flairent l’aubaine : des « parties de camping » sont créées, rappelle Olivier Sirost. On emmène toute une ville ouvrière à la campagne pour s’échapper des usines et de la répétition des gestes pour revenir galvanisés et… plus productifs ! Le scoutisme s’en empare dans l’entre-deux-guerres – les jeunes garçons apprennent les techniques de survie tout en vivant en communauté dans la nature – avant que les classes populaires puissent en profiter à partir de 1936 : après deux mois de grèves, les travailleurs arrachent au patronat la semaine de 40 heures et les congés payés. Et voilà que les campings municipaux voient le jour pour accueillir ces vacanciers-ouvriers. Avec ses tarifs accessibles et ses infrastructures simples, le camping devient une pratique de masse après la Seconde Guerre mondiale. Les aménagements se modernisent, les services se diversifient. Dans les années 1960, face à l’afflux de vacanciers sur les côtes, de nombreux arrêtés préfectoraux autorisent et encadrent la création de campings privés. Il devient ainsi une activité commerciale à part entière. Le ver est dans la pomme.

David et Goliath

Aujourd’hui, il existe 7 000 terrains de camping sur tout l’Hexagone et la loi interdit l’ouverture de nouveaux espaces de ce type. Cela ne peut être que de la reprise. Même si certains endroits semblent encore épargnés par les appétits des holdings, comme en montagne et sur les îles de Bretagne et les Pays de la Loire, cette « résistance reste marginale ». «  Le littoral est complètement trusté par l’industrie de plein air, explique le sociologue. On est face à un rouleau compresseur du secteur industriel qui influence la législation.  » Depuis les années 1980, les aires minimalistes et accessibles – un terrain vert, un bloc sanitaire – disparaissent au profit d’infrastructures haut de gamme hérissées de maisonnettes et d’équipements de loisirs en tout genre. Leelou, 19 ans, explique leur attractivité : « C’est un bon rapport qualité prix : il y a pas mal d’activités et de clubs enfants, c’est pratique pour les parents. Les soirées aussi, il y a une bonne ambiance. C’est convivial.  »

En plus d’être très convoités, les terrains privés coûtent en moyenne 10 à 20 euros de plus pour les mêmes prestations, voire 30 euros pour les plus haut de gamme

La création d’une 5e étoile pour ces établissements touristiques à ciel ouvert illustre la vision marketing de ce développement. Olivier Sirost pointe un effet de gentrification de la nature : « Le camping de luxe est l’empire des catégories sociales supérieures. »

Pour autant, même en voie de disparition, le camping municipal continue de porter un idéal de vacances populaires. « Le camping une étoile, c’est ma passion sur terre. Les personnes qui cherchent ce genre d’endroits sont chill. L’ambiance est paisible, sourit Oriane, 28 ans, randonneuse à vélo. Six ou sept euros la nuit, ça change tout sur un budget vacances. » En plus d’être très convoités, les terrains privés coûtent en moyenne 10 à 20 euros de plus pour les mêmes prestations, voire 30 euros pour les plus haut de gamme. Ce qu’apprécie cette coordinatrice de contenu pour guides touristiques : pouvoir appeler deux heures avant d’arriver. « Pas besoin de prévoir six mois à l’avance comme dans les campings privés. »

L’herbe plus verte ailleurs ?

Le camping privé ou public suscite également un imaginaire écologique. Or, ce type de séjour s’avère plus polluant qu’il n’y paraît, comme le souligne Olivier Sirost. Sans parler des immenses piscines chauffées ou autres aberrations écologiques de certains campings privés, la mobilité vers ces lieux de villégiature représente un gros morceau de l’empreinte carbone des vacances. Le sociologue mentionne également les « efforts » d’aménagement qui se veulent plus « écolos » pour séduire les classes supérieures réceptives au greenwashing. Résultat : des « îlots de fraicheur », composés avec des végétaux qui n’ont rien à faire dans cet endroit. La simplicité et le dénuement des aires publiques attirent d’autant plus les voyageurs en quête de décroissance. « C’est une éthique générale du voyage, tranche Oriane. J’aime bien quand mes vacances sont minimalistes. Je ne cherche pas le confort. » Pour l’amatrice de plein air, ce type de terrain a d’autres avantages : « On est plus proche de la nature. C’est moins artificialisé et ça correspond plus à ce que je cherche.  » Niel, 28 ans, journaliste, résume : « C’est fantastique, car c’est la liberté d’esprit, de l’âme et du portefeuille.  » Pour les plus aventureux, il reste le bivouac.

Avec le réchauffement climatique, 40 à 50 % des campings, privés ou publics, risquent de disparaître notamment à cause des incendies et de la montée des eaux

Il est déjà adopté par une petite partie des campeurs, désireux de retrouver une connexion à la nature perdue dans les allées goudronnées des campings. Une solution qui reste cependant très réglementée : c’est le prix à payer de la gratuité. Néanmoins, cette pratique n’a pas que des avantages, souligne Niel : « C’est totalement gratuit et il y a moins de touristes. Mais parfois je ne trouve pas de bon endroit pour poser ma tente, il faut prévoir, avoir de l’eau, de la nourriture… »

Pour ce mode de vacances, les heures sont comptées : avec le réchauffement climatique, 40 à 50 % des campings, privés ou publics, risquent de disparaître notamment à cause des incendies et de la montée des eaux, précise Olivier Sirost. Et si ce ne sont pas les risques environnementaux, c’est la précarisation des classes populaires qui aura raison de la tente : cette année, près d’un tiers des Français ne partiront pas en vacances, faute de moyens pour la plupart.

Louise Bobichon et Thelma Susbielle

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.

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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Par Thelma Susbielle
Illustré par Colloghan

Mis en ligne le 18.07.2026