Retourné acrobatique
« On a besoin d’un football autonome »
Dans l’intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l’urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes historiques de son avènement ?
« Avant le milieu du XIXe siècle et la révolution industrielle en Grande-Bretagne, il y avait des jeux traditionnels populaires de ballon rond sur tous les continents. Au milieu du XIXe siècle, c’est la bourgeoisie victorienne qui codifie et transforme ces pratiques populaires en sport pour en faire une industrie lucrative. Des brasseries et des grandes usines se mettent alors à sponsoriser des équipes.
« Il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business” »
À la fin du XIXe siècle, la question du salariat des joueurs émerge comme une revendication ouvrière : les “ouvriers footballeurs” se mettent en grève pour obtenir un salaire car leur pratique demande de l’entraînement et ils peuvent se blesser, ce qui peut les empêcher de bosser à l’usine.
Puis, l’arrêt Bosman en 1995 a été le coup d’envoi de la marchandisation des joueurs. Jean-Marc Bosman était un milieu de terrain belge qui voulait jouer à Dunkerque mais son club, le RFC Liège, ne voulait pas le laisser partir. Il conteste en faisant appel au droit européen sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. La cour de justice européenne lui donne finalement raison en élargissant ainsi les possibilités de transferts de joueurs et en supprimant les quotas de nationalité dans chaque club. Aujourd’hui les joueurs ne sont plus affiliés à des équipes et sont juste des mercenaires qui se vendent au plus offrant. On voit donc bien qu’il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business”. »
Tu rappelles la nécessité de réformer les instances qui promeuvent et défendent cette industrie. Est-ce qu’il ne serait pas judicieux de repenser complètement l’écosystème du football ?
« Effectivement, je pense qu’il y a tout un travail de refonte à faire de la Fédération internationale de football association (FIFA) et de l’Union des associations européennes de football (UEFA) parce que ce sont des espaces où il n’y a aucun contre-pouvoir démocratique. Même le scandale du “Fifagate” n’a finalement pas fait bouger grand-chose1.
Mais on a peut-être aussi besoin d’un football autonome. Au Brésil par exemple, le football se pratique surtout dans les favelas, dans la rue, à la plage ou au bord des fleuves. Au Sénégal, les Navétanes, compétitions sportives qui se déroulent pendant la saison des pluies, sont organisées par des associations de quartier. Elles échappent complètement à la Fédération sénégalaise. En France, beaucoup de jeunes se détournent du foot encadré par la Fédération. Ils jouent avec d’autres règles sur des petits terrains en béton. C’est un football où la logique productiviste est renversée. À gauche, on imagine que la beauté du football c’est l’individu au service du collectif avec une production collective (les passes) qui mène au but. Mais le foot de bitume, c’est un foot centré sur les aspects purement techniques, le passement de jambes, la virgule, la beauté du geste, et qui valorise l’individu. Alors que la jeunesse des quartiers populaires est sans cesse renvoyée à une masse indistincte, le foot permet d’être mis en avant le temps d’un match. »
Au niveau professionnel, on dit souvent que les ultras sont les « syndicalistes » du football. Quel impact réel ont-ils sur les clubs et les instances dirigeantes ?
« Comme les syndicats aujourd’hui, ils ne réussissent pas forcément à avoir un rapport de force au point de gagner, d’engranger des droits sociaux, mais face à l’énorme machine néolibérale qu’est le football, ils limitent les dégâts et tiennent la ligne. Ils sont importants pour l’identité des clubs, pour conserver le logo et les couleurs par exemple, et mènent des luttes contre la concentration des clubs entre les mains de quelques multipropriétaires, ou encore pour des tarifs abordables pour le plus grand nombre. Je pense qu’ils dérangent pas mal l’ordre libéral du football. Bruno Retailleau a même lancé un processus de dissolution de certains groupes depuis mars 2025, notamment à Saint-Étienne, ce qui a déclenché une réaction assez unique dans le monde ultra, avec une centaine de groupes qui ont communiqué ensemble leur colère.
« La FFF va à l’encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés »
L’Association nationale des supporters va dans ce sens et permet de peser un peu plus à l’échelle des instances. »
Comment faire en sorte que les supporters aient plus de pouvoir ?
« Il y a déjà des axes intéressants comme en Allemagne avec le “50+1”, une règle qui stipule qu’un investisseur ne peut pas détenir plus de la moitié d’un club et ne peut donc pas en prendre le contrôle. Ça permet d’éviter les concentrations de pouvoir et de capital. Il y a aussi toute une dynamique en Angleterre où à partir des années 1990, des supporters ont créé des coopératives et sont entrés au capital de leur club, au point que certains ont été sauvés de la faillite. Avoir des parts du capital et siéger dans les conseils d’administration permet d’obtenir de la transparence sur ce qu’il se passe et de s’organiser en conséquence pour éviter les dérives. Au sein des instances comme la Fédération française de football (FFF), le mieux serait d’avoir une voix par club et non pas la majorité des voix données aux clubs professionnels comme c’est le cas aujourd’hui. »
Au niveau amateur beaucoup de clubs défendent des approches féministes, queers, antiracistes, antifascistes... Ces grilles de lecture peuvent-elles infuser au plus haut niveau ?
« Je pense qu’il faut voir ces clubs comme des terreaux d’éducation populaire dans lesquels pourraient puiser les clubs professionnels. Ils révèlent les angles morts et les contradictions des grandes instances. Si on prend l’exemple des exilés, la FFF va à l’encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés à cause d’une pure panique raciste. Donc les clubs qui acceptent et font jouer ces mineurs isolés s’opposent de fait à la fédération et mettent en lumière l’illégalité de la FFF. Les clubs queers insistent quant à eux sur l’absence de réelles politiques inclusives des autorités et se battent pour l’accessibilité des infrastructures, des terrains, la distribution des créneaux pour les entraînements et les matchs... »
Quelles seraient les solutions pour une plus grande représentation des femmes et des minorités de genre dans le football de haut niveau ?
« Déjà, il y a un réel engouement populaire autour du foot féminin depuis la Coupe du monde 2019. Le problème central reste les inégalités salariales monstrueuses entre les footballeurs et footballeuses. Mais d’un autre côté, cela pourrait être une occasion de faire différemment. Un football autonome avec un modèle économique qui réduirait au maximum les bulles spéculatives liées aux droits télé ou au marché des transferts et qui redistribuerait de façon plus égalitaire les richesses entre les différents clubs est à développer. C’est d’ailleurs ce que demandaient en filigrane les footballeuses américaines et norvégiennes lors de leurs grèves pour une meilleure égalité salariale entre les Coupes du monde 2015 et 2019. »
Serait-il pertinent d’imposer par la loi l’inscription d’objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts des clubs pour les obliger à avoir des missions d’intérêt général ?
« On oublie souvent que la FFF a une délégation de service public donc je ne vois pas pourquoi les clubs, qu’il s’agisse de clubs amateurs, professionnels ou même de grosses infrastructures comme les stades, n’ont pas une “raison d’être” avec des missions de services publics dans leurs statuts. Ils ont des rôles sociaux. Un stade n’est pas juste une pelouse, il y a aussi les coursives, les vestiaires, les loges, etc. On peut donc imaginer faire des cantines populaires, organiser des débats et discussions collectives, des espaces de stockage… Dans certains quartiers, les stades en béton sont aussi des lieux où les gens se réunissent pour faire un barbecue ou peuvent être des lieux de mémoire collective. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°252 (mai 2026)
En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
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Paru dans CQFD n°252 (mai 2026)
Par
Illustré par Irène Beausejour
Mis en ligne le 09.05.2026
Dans CQFD n°252 (mai 2026)
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