Peine perdue

La prison en feu ?

Luno est bénévole en prison, et nous en livre un aperçu chaque mois. Un regard oblique sur la taule et ses rouages, par quelqu’un qui y passe mais n’y dort pas. Premier épisode : trouver ses marques.

« C’est un Algérien et un Marocain, ils sont en haut d’un immeuble. Qui c’est qui saute le premier ? » Il pouffe. C’est le genre de gars qui a du mal à attendre pour envoyer sa chute. Je m’approche pour ne pas la rater.

« Ah, je la connais surveillant mais là… je m’en souviens plus.

– Qui c’est qui saute le premier ? C’est l’immeuble ! »

Les deux se marrent, et de bon cœur on dirait. Un maton grisonnant et un jeune détenu maghrébin en requins. Je suis paumé.

Depuis que j’ai mis un pied en taule, j’en ai des dizaines comme ça : des moments où je patine, où ce qui se vit n’entre pas vraiment dans ma grille de compréhension. C’était plus simple avant, quand les choses étaient claires.

Fleury, novembre 2017. Première fois que je vois une prison d’aussi près et elle est gigantesque : 140 hectares, près de 4 500 personnes incarcérées, la plus grande zonz d’Europe (encore une belle victoire pour la France). J’apporte un sac d’affaires pour mon pote. Des habits, quelques bouquins et une paire de baskets neuves que j’ai galéré à choisir – fallait-il qu’elles aient l’air onéreuses pour que ça impose le respect ou au contraire bon marché pour ne pas attiser la convoitise et donc les emmerdes ? Le samedi matin, c’est jour de visite : il y a foule devant la maison d’arrêt pour hommes. Beaucoup de femmes et de gamins de tout âges, des ados, de rares types plus âgés. On attend sous le crachin. Un maton de deux mètres bloque l’entrée sans fournir d’explication pour le retard. Quand la porte s’ouvre enfin, il crie, repousse ceux qui se pressent, tutoie, se moque de qui ne parle pas bien français. J’ai les boules pour les familles qui se font humilier par ce blaireau en uniforme mais qui seront encore là samedi prochain, et celui d’après.

Il me faut quelques années avant de remettre un pied en prison, cette fois en tant qu’intervenant aux côtés de plusieurs assos. Les établissements que je fréquente n’ont rien à voir avec une usine comme Fleury : ils sont relativement petits – des « boutiques à l’ancienne », « familiales » presque. À l’intérieur et au-delà des blagues de maton, je découvre un monde chelou. Les prisonniers que je rencontre ne sont pas spécialement contre la taule et les personnels, eux, ne se font guère d’illusions sur son utilité. Pour les premiers, c’est parfois une étape prévue, anticipée. Et s’ils la jugent injuste pour eux, elle serait « bien méritée » pour d’autres. Quant aux seconds, ils sont trop bien placés pour savoir que ce n’est pas l’enfermement à trois ou quatre par cellule de 9 m2 qui autorise à réfléchir et à « donner du sens à la peine », comme disent les textes de loi.

Moi, j’arrive là avec mon bagage anticarcéral et mon vieux seum toujours pas digéré. Mais je sais que je viens ici pour tremper ces idées tranchantes dans le réel, voir si ça tient. À la fin, si les surveillants sont des humains et les taulards aussi, est-ce qu’on criera encore « La prison en feu, les matons au milieu » ?

Luno

La prison – comme le reste – ce sont celles et ceux qui la subissent qui en parlent le mieux. Je vous incite donc à lire des écrits de taulards et à suivre ce que font les camarades de L’envolée qui donnent depuis plus de vingt ans la parole aux enfermé·es.

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°246 (novembre 2025)

Ce numéro de novembre s’attaque de front à la montée de l’extrême droite et à ses multiples offensives dans le milieu associatif et culturelle. On enquête sur les manœuvres des milliardaires réactionnaires, l’entrisme dans la culture et les assauts contre les assos dans le dossier central. Hors-dossier, on vous parle des les alliances nauséabondes entre hooligans, criminels et pouvoir en Serbie, on prend des nouvelles des luttes, de Bruxelles aux États-Unis, en faisant un détour par Exarchia et par la Fada Pride qui renaît à Marseille. Et pendant qu’on documente la bagarre, le Chien rouge tire la langue : nos caisses sont vides. On lance donc une grande campagne de dons. Objectif : 30 000 euros, pour continuer à enquêter, raconter, aboyer. CQFD compte sur vous !

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Paru dans CQFD n°246 (novembre 2025)
Dans la rubrique Chronique carcérale

Par Lluno
Mis en ligne le 29.11.2025