Colonisation, violence et contre-violence

« L’attaque des factions palestiniennes n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu »

Sidérés. Voilà où nous en sommes, comme beaucoup, devant l’horreur et l’ampleur des massacres, trois semaines et des milliers de morts après le début de la guerre le 7 octobre dernier. Sidérés aussi devant la difficulté de penser et de s’exprimer au milieu d’un ouragan de haine, de désinformation et d’indignations sélectives. Pour entamer cette réflexion, qui se poursuivra sans doute dans les prochains numéros, nous avons interrogé le collectif juif décolonial Tsedek !, et fait un tour dans les manifs pour la Palestine, scandaleusement réprimées.
Une illustration d’Alex Less
Une

Fondé en juin dernier, Tsedek ! est né de la rencontre de militantes et militants juifs venus de l’antiracisme, du mouvement de solidarité avec les Palestiniens et du mouvement social, aspirant à porter une voix juive décoloniale dans le débat public. Le collectif, dont le nom renvoie au concept de justice dans la tradition juive, nous a donc paru au bon endroit pour évoquer la situation au Proche-Orient et ses échos et répercussions dans la société française. Entretien avec Simon Assoun, membre de Tsedek ! et de l’Union juive française pour la paix (UJFP).

Comment avez-vous réagi en apprenant l’attaque du Hamas ?

« Nous avons d’abord été très surpris. Puis, au fil des heures et des nouvelles qui nous parvenaient et qui dévoilaient l’ampleur de l’attaque, nous avons été très inquiets quant à la sécurité de nos proches, et attristés par les pertes civiles israéliennes. Puis notre angoisse s’est adossée à ce que nous savons de ce conflit. L’attaque des factions palestiniennes n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Toutes les conditions étaient réunies pour que la violence et la barbarie contenues dans le système colonial explosent. L’aspiration légitime des Israéliens à la sécurité ne sera jamais réalisable tant que durera l’oppression des Palestiniens et que persisteront les institutions coloniales israéliennes. Étant donné la fascisation que l’on observe dans le champ politique et, plus largement, la société israélienne, nous sommes extrêmement inquiets quant à l’avenir. »

Pourtant, la société israélienne semble justement avoir accueilli l’attaque avec stupeur. Comment l’expliquer ?

« La conscience collective israélienne est en partie façonnée par le déni du fait colonial et de l’apartheid sur lesquels est construit l’État israélien. Il y a un aveuglement, partagé jusqu’au sein des secteurs dits libéraux ou progressistes, quant à la violence que subissent les Palestiniens et au danger que la politique israélienne fait courir aux Israéliens eux-mêmes. Les accords de normalisation avec les pays arabes ont renforcé ce point aveugle et l’idée que la paix est possible sans passer par la résolution de la question palestinienne et la fin de l’oppression.

« Le traumatisme que connaît actuellement la société israélienne éclaire, en creux, le déni et la banalisation de la situation des Palestiniens »

Parallèlement, l’attaque du 7 octobre a largement ébranlé la confiance très forte des Israéliens dans la capacité de leur État à les protéger de la violence et de la guerre générées par sa propre politique. Le traumatisme que connaît actuellement la société israélienne éclaire, en creux, le déni et la banalisation de la situation des Palestiniens. »

Après plusieurs mois de manifestations historiques contre le gouvernement Netanyahou et le projet de réforme judiciaire, les Israéliens semblent aujourd’hui se rallier massivement à l’armée. Comment cela s’est-il passé ?

« Les médias ont présenté le mouvement contre la réforme judiciaire comme un mouvement “pour la démocratie”. C’est vrai si l’on considère, à l’instar de la loi fondamentale israélienne (à valeur constitutionnelle) votée en 2018, que le droit à l’autodétermination nationale ne concerne que les juifs. Mais si l’on se place du point de vue des Palestiniens, une autre lecture émerge. De fait, les acteurs anticoloniaux en Israël ont eu beaucoup de difficultés à se faire entendre au sein de ce mouvement, déclenchant parfois de violentes réactions. En fait, ce mouvement est en partie teinté de nationalisme et de nostalgie vis-à-vis de l’establishment israélien historique, qui parvenait à maintenir la domination coloniale tout en cultivant l’image progressiste que la société israélienne se fait d’elle-même. L’idéologie militariste y est centrale, tant dans les symboles mobilisés que par les personnalités mises en avant (Moshe Ya’alon ou Benny Gantz1, par exemple). Il n’est pas incohérent que ce mouvement soit incapable de porter une voix contre les bombardements à Gaza, pour des négociations dans la perspective de la libération des otages et pour un cessez-le-feu. Depuis le 7 octobre, les relais de la déshumanisation des Palestiniens se sont considérablement renforcés en Israël et atteignent des voix qui portaient jusqu’à présent un discours humaniste et non raciste. De même, nous observons un renforcement de la répression du débat public et de la liberté d’expression (harcèlement des journalistes, interdiction des évènements pour la paix, propagation de fake news…). »

« Terrorisme » ou « résistance », définir le Hamas semble un débat piégé. Comment défendre la cause des Palestiniens sans paraître minimiser les crimes du Hamas ?

« Qualifier une lutte armée et ses modes d’action, ce sont deux questions différentes. Qu’une organisation de résistance ou de libération nationale se rende coupable d’actes terroristes ne change rien à la nature du conflit qui l’oppose à la puissance occupante ou coloniale. Refuser de définir le Hamas comme une “organisation terroriste” n’implique donc aucunement de légitimer ou minimiser des actes qui nous révulsent sur le plan éthique. Il nous paraît essentiel de réfléchir au vocabulaire que nous employons pour appréhender la réalité et produire une parole politique. Ceux qui opposent “terrorisme” et “résistance” entendent thématiser le conflit dans le cadre de la “lutte contre le terrorisme” telle qu’elle émerge après le 11 septembre 2001 : il s’agit d’identifier le Hamas à Al-Qaeda et à Daesh et l’État israélien aux démocraties occidentales. Cette lecture reprend un narratif israélien utilisé par Ariel Sharon contre Yasser Arafat en 2001, qui évacue la dimension coloniale du conflit et légitime la continuation de la politique israélienne de dépossession et de répression du peuple palestinien. On peut évidemment critiquer les modes d’action ou l’idéologie du Hamas. Ces critiques ont toujours existé et émanent d’abord de Palestiniens en lutte contre la colonisation.

« Si la critique du Hamas est décontextualisée, alors elle ne relève plus de la critique mais d’une posture déconnectée »

Mais ce débat ne saurait se substituer à la dénonciation de l’oppression coloniale – dans le cadre de laquelle le Hamas, comme les autres organisations palestiniennes et l’ensemble du peuple palestinien, évolue. Si la critique du Hamas est décontextualisée, alors elle ne relève plus de la critique mais d’une posture déconnectée de la réalité vécue par des millions de Palestiniens, notamment à Gaza. »

Parmi les pays occidentaux, c’est en France que la solidarité avec les Palestiniens est la plus réprimée. Pourquoi, à votre avis ?

« La présence de grandes communautés arabo-musulmanes et juives, pour lesquelles ce conflit est un facteur de politisation important, tout comme le passé colonial et collaborationniste, fait du conflit israélo-palestinien un enjeu qui, en France, déborde souvent le cadre de la question de la Palestine. Dans les années 1960-1970, la répression de la solidarité avec les Palestiniens en France est liée à la répression des luttes anticoloniales, des luttes de l’immigration et des organisations d’extrême gauche. Les Comités de soutien à la révolution palestinienne, les Comités Palestine puis le Mouvement des travailleurs arabes ont en effet contribué à jeter des ponts entre les luttes de l’immigration et le mouvement ouvrier. Les années suivantes sont d’ailleurs marquées par de grandes grèves dans l’industrie automobile, qu’une partie du gouvernement de l’époque associe à l’islamisme2. Si cette politique s’adossait, dans les années 1960-70, à la figure-épouvantail du militant tiers-mondiste d’extrême gauche, elle s’articule aujourd’hui à la construction de la figure du musulman comme ennemi intérieur. En 2014, la forte mobilisation des quartiers populaires pour la solidarité avec les Palestiniens, débordant largement les partis politiques et les associations, mène ainsi le gouvernement de Manuel Valls à interdire les manifestations. La séquence actuelle intervient dans un contexte de réaffirmation illibérale de l’autorité de l’État, d’affaissement des libertés publiques et d’islamophobie d’État décomplexée. L’instrumentalisation d’un antisémitisme (qui est, lui, bien réel) par le gouvernement, ainsi que les positions pro-israéliennes inconditionnelles du chef de l’État, finissent de réunir les conditions pour que la répression de la solidarité avec les Palestiniens soit particulièrement dure en France. »

Parmi la diaspora, c’est aussi en France que la communauté juive est la plus massivement pro-israélienne. Comment l’expliquer ?

« Cela n’a pas toujours été le cas, et il faut d’abord rappeler que la communauté juive abrite une diversité d’opinions et de sensibilités politiques, y compris vis-à-vis du conflit israélo-palestinien. On observe cependant un basculement progressif à droite, dans lequel on peut inscrire ce positionnement pro-israélien. La spécificité de cette trajectoire renvoie à une histoire, liée, bien sûr, à l’antisémitisme en France et à la collaboration pétainiste, mais également à la colonisation française au Maghreb. La majorité des Français de confession juive sont issus des populations juives d’Afrique du Nord. Ils se trouvent donc au carrefour de deux grands déchirements traumatiques : la perte de leur arabo-berbérité, arrachée par le colonialisme français, et leur expulsion hors de l’humanité par le régime de Vichy. Cette histoire laisse un vide qui a été comblé, progressivement et en partie, par l’identification et l’attachement à Israël. On observe également un changement dans la fonction du Conseil représentatif des institutions juives (Crif) qui devient, dans les années 1980, un appareil politique pro-­israélien, utilisé par la classe dirigeante comme outil de relais dans la communauté juive, non sans a priori antisémites. Cette politique a contribué à réduire les espaces de discussion et de débat internes et à construire une hégémonie du discours pro-israélien. L’expression massivement pro-israélienne de la communauté juive et la fascination, notamment dans la jeunesse, pour l’État d’Israël traduisent aussi un certain mal-être face aux contradictions de la société française, structurée par son racisme et la violence de ses rapports sociaux. Le sionisme et l’État israélien apparaissent alors comme la possibilité d’une existence digne et d’une protection contre l’antisémitisme, ce que nous réfutons. »

Vous attirez l’attention sur la dangerosité de l’amalgame entre juifs et sionistes. Au sein de la rédaction, nous nous interrogeons sur le concept d’antisionisme, que des courants antisémites se sont appropriés. Que faut-il en faire, d’après vous ?

« Bien sûr, certains courants antisémites se sont appropriés la lutte antisioniste, notamment pour entretenir l’antisémitisme dans un contexte où il est moins audible qu’avant. On pense à la mouvance d’Alain Soral ou aux réseaux proches du GUD. Que l’extrême droite détourne des luttes ou des concepts issus des luttes pour l’émancipation, ce n’est pas nouveau : pensons à la récupération du terme “socialisme” par certains courants d’extrême droite, ou, plus récemment, au détournement des luttes autour de l’écologie. Aujourd’hui, l’antisionisme permet surtout aux antisémites de dire que la France est dirigée depuis Tel-Aviv. Il s’agit d’un recraché grotesque de la thématique du “complot juif”. Pour nous, le sionisme, c’est la question de la Palestine. Nous sommes antisionistes car la matérialisation de cette idéologie s’opère à travers un État colonial et un système d’apartheid en Palestine, contre le peuple palestinien. À de très rares exceptions près, les organisations de solidarité avec le peuple palestinien ont toujours été claires quant au refus de l’amalgame entre juif et sioniste/Israélien et au refus de l’antisémitisme. Il n’y a aucune raison de renoncer au terme “antisionisme”, tant il renvoie à une lutte fondamentalement juste et conserve aujourd’hui toute son actualité. »

Malgré la répression

Depuis la mi-octobre les rassemblements pour la Palestine se multiplient.

Le 12 octobre, France Palestine Solidarité et la Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient font savoir que le rassemblement qu’ils organisent le soir même est interdit. Sur la place de la République, à Paris, il y a malgré tout 3 000 personnes environ. Beaucoup de femmes, de tous âges. Voilées, pour la plupart. Des personnes racisées, en grande majorité. Des jeunes en nombre. Quelques drapeaux du NPA et de Révolution permanente. Une personne crie : « Israël est un État d’apartheid ; nous ne pouvons pas cautionner un système colonial ; la vie d’un être humain ne vaut pas plus que la vie d’un autre être humain ; les Palestiniens ne sont pas des animaux. » Des mots évidents, mais qui, depuis le 7 octobre, n’ont pas encore été prononcés aux heures de grande écoute. On scande « Israël assassin, Macron complice », « Libérez Gaza », « Tout le monde déteste la police ». Cette dernière, présente en nombre, effectue ses sommations. Le canon à eau disperse la foule. Dix personnes sont interpellées. Le 18 octobre, le Conseil d’État fait sauter la mesure d’interdiction de manifester alors qu’un rassemblement a lieu, réunissant 15 000 personnes. Les flics sont obligés de reculer. Le 28 octobre, nouvelle interdiction. Entre 3 000 et 4 000 personnes sont nassées plusieurs heures, 1 300 personnes sont verbalisées. Malgré les discours de Darmanin tendant à assimiler le soutien au peuple palestinien à des courants antisémites, ce qu’on observe dans ces rassemblements, quand on y participe, c’est que s’y construit, surtout, une forme de solidarité entre peuples opprimés.

( « À leurs yeux j’avais fait quelque chose de mal »

Récit de Rania*, Française originaire de Palestine, arrêtée à Marseille en octobre.

« Sur le chemin pour aller au théâtre, je suis passée par le Vieux-Port. C’était pas encore l’heure du rassemblement pour la Palestine. J’ai croisé deux personnes avec un drapeau palestinien qui chantaient “Vive la Palestine”. La scène était belle, j’ai fait des photos. Il n’y avait personne d’autre. Une dizaine de policiers sont venus vers nous et ont confisqué le drapeau, affirmant que la manifestation était interdite. On pensait qu’elle était autorisée, mais ils ne nous écoutaient pas. D’autres policiers sont arrivés. Ils nous ont encerclées, saisies, menottées. Ils rigolaient alors que je criais “J’ai rien fait !”, et nous ont embarquées dans leur véhicule comme si on était des criminelles. Ils nous ont mises en garde à vue (GAV). En cellule, on avait une couverture pour deux. Il y avait des cafards partout et de la pisse par terre, l’odeur était horrible. Ils se moquaient de nous. On a pas eu à manger le soir. On a eu un seul interrogatoire, assez court : “Est-ce que vous avez porté un drapeau palestinien ?! Est-ce que vous avez participé à une manif pro-palestinienne ? Est-ce que vous manifestez souvent ?” En plus du stress, c’était vraiment ­douloureux d’entendre leurs questions, de comprendre qu’à leurs yeux j’avais fait quelque chose de mal. Le lendemain, un policier en civil est venu en cellule et m’a demandé si je voulais rencontrer les policiers que j’avais soi-disant insultés. Il a ajouté que j’allais peut-être rester un jour de plus, comme s’il cherchait à nous provoquer pour prolonger la GAV. La fille qui était avec moi a commencé à pleurer. On est sorties, mais la ­troisième a fait 48 h. Quand j’ai retrouvé ma famille, j’étais épuisée et je me suis ­effondrée en larmes. C’est la première fois que ça m’arrive et c’est difficile d’en parler tellement c’était angoissant. Je suis quand même retournée aux manifestations. C’est rien par rapport aux violences que subissent les Palestiniens. Je ne vais pas m’arrêter vu que là-bas ça ne s’arrête pas ». * Prénom modifié

Propos recueillis par la rédaction

1 Moshe Ya’alon, général israélien, chef d’état-major de l’armée israélienne de 2002 à 2005, puis député du Likoud (droite), ministre de la Défense de Benyamin Netanyahou de 2013 à 2016 ; Benny Gantz, général israélien, chef d’état-major de l’armée israélienne de 2011 à 2015, puis leader de la coalition centriste « Bleu et Blanc », ministre de la Défense de 2020 à 2022.

2 Lire « Une phrase de trop  », Le Monde (31/01/1983).

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Cet article a été publié dans

CQFD n°224 (novembre 2023)

Sidérés. Par les milliers de morts, les bombardements, l’ouragan de haine, de désinformation et d’indignation sélective qui ont accompagné la guerre au Proche-Orient et la guerre entre Israël et les factions palestiniennes. Voilà ou nous en étions, en essayant de concocter ce numéro 224 de CQFD. Alors, comme début d’une réflexion, on a donné la parole au collectif juif décolonial Tsedek ! et on est allés faire un tour dans les manifs pour la Palestine. Dans nos pages, aussi des nouvelles de Marseille, toujours autant vampirisée par la plateforme AirBnb, mais qui s’organise pour lutter contre. On y propose aussi un suivi du procès des « inculpés du 8 décembre » et ses dérives, on y dézingue les « ingénieurs déserteur ». Côté chroniques, #Meshérostoxiques interroge l’idole de jeunesse Sid Vicious, #Dans mon Salon fait un tour au Salon des Véhicules de Loisirs et #Lu Dans nous donne à lire les anarcho-communistes allemands.

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Paru dans CQFD n°224 (novembre 2023)
Illustré par Alex Less

Mis en ligne le 10.11.2023