Peine perdue

Incorruptible

Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu’un qui y passe mais n’y dort pas. Épisode 5 : un magot à la clé ?

« Vous allez recevoir des sollicitations, croyez-moi. Il faut tout refuser, même si ça n’a l’air de rien. » L’homme en chemise bleu ciel a une allure de banquier. La quarantaine sel-poivre, le nez long et fin, la poigne ferme. Il m’a alpagué au détour d’une coursive, m’a demandé qui j’étais sans s’attendre visiblement à ce que je lui retourne la question : « Eh bien, le directeur d’établissement ! »

Une fois les présentations faites, il se met en tête de m’avertir : on va tenter de m’utiliser. Le ton oscille entre la prévenance et la menace – ça doit être un truc qu’on apprend à l’ENAP, l’École de l’administration pénitentiaire. « Ça va vite, vous savez. Vous acceptez de poster une carte d’anniversaire parce que sinon elle arrivera trop tard et vous voilà coincé. La fois d’après, on vous demandera autre chose et si vous déclinez, on vous fera chanter. » Je l’assure de mon incorruptibilité totale. Non, je n’accepterai rien, ni pour rendre service ni contre de l’argent. Je sens que pour Monsieur le directeur, les intervenants extérieurs sont des maillons faibles dans sa chaîne de contrôle et de sécurité.

Les mois passent et je constate, non sans déception, que personne ne cherche à me soudoyer. C’est d’autant plus dommage que le portique d’entrée étant durablement en panne, j’entre et sors avec une facilité déconcertante au point de me retrouver un matin avec mon téléphone qui vibre au beau milieu d’un atelier.

Il y a bien ce jeune qui prétend pouvoir me filer 1 000 euros en cash, là tout de suite, et qu’on m’attendra à l’extérieur avec une marchandise pour lui, mais il est trop flambeur pour que je le prenne au sérieux. Il prend les autres à témoin, amuse la galerie, se moque de moi parce mon statut de bénévole lui paraît être un choix de vie passablement idiot. À quoi bon bosser sans être payé ? Lui se faisait mille deux par jour, il y a peu. Mille cinq quand ça tournait bien, crâne-t-il, déclenchant l’hilarité des autres « stups »1 qui ont l’air de savoir qu’il exagère.

Alors quoi, personne pour me faire sombrer dans la délinquance ? Je suis presque résigné quand je fais la connaissance de Monsieur Gorce. Originaire du coin, c’est un habitué des lieux qui fait le yoyo intérieur-extérieur depuis une quinzaine d’années. La plupart de nos interactions sont prises dans la brume de sa défonce. Un jour où je le trouve particulièrement agité, il s’attarde et, une fois seuls, se lance :

– J’ai besoin d’argent pour me payer un avocat, cette fois je vais les faire tomber.

– Tomber qui ?

– L’administration ! L’argent, je l’ai mais… il est dehors. Alors, j’ai… j’ai pensé à vous !

Il a le front constellé de gouttelettes. Je l’observe interloqué, tandis qu’il me parle des 15 700 euros enterrés dans le jardin de sa mère, « au fond, juste derrière le cabanon ». Je le coupe, explique que non, je ne vais pas faire ça, que ça ne sert à rien d’aller plus loin. Il s’excuse puis me demande à qui il devrait s’adresser pour cette mission : « À personne ! » Une heure plus tard, la route du retour me conduit devant le panneau indiquant le village de Gorce mère. 15 000 balles ? J’ai beau dire, ça mettrait du beurre dans mon bénévolat.

Luno

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Détenus tombés pour trafic de stupéfiants.

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CQFD n°250 (mars 2026)

Les 15 et 22 mars 2026, les détenteur.ices du droit de vote en France sont appelé.es aux urnes pour les élections municipales. Si elles seraient l’occasion de décentraliser le pouvoir politique en permettant une démocratie plus effective, on s’est demandé ce qu’il en était réellement. Quelle marge de manœuvre l’État laisse-t-il aux communes ? Les listes citoyennes participatives réalisent-elles leurs promesses d’inclusion ? Le sociologue Pierre Sauvêtre achève de nous convaincre que « la commune », l’idylle de tout bon anarchiste, ce n’est pas les municipales.

Hors dossier, grosse colère contre la criminalisation des militant·es antifascistes depuis le décès d’un vrai facho nationaliste radical prouvant une nouvelle fois la bien-pensance d’une gauche bourgeoise déconnectée du terrain des luttes. Puis, analyse des enjeux de la fermeture du Marché du Soleil sous prétexte de la lutte contre la malfaçon et du blanchiment qui laisse tout le quartier exsangue, et rencontre avec des berger·es, au statut toujours plus précaire et au quotidien harassant, qui tentent de faire entendre leur voix.

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