Point de vue

Guerre en Ukraine : comme en 14 ?

Face à la guerre et au risque de voir sapé tout élan révolutionnaire, l’auteur de ces lignes en appelle à la mémoire de l’antimilitarisme et à l’union des exploités contre les exploiteurs. Où il est question de solidarité entre les peuples et de lutte sociale.
Otto Dix, « Assaut sous les gaz », 1924

« La vieille société s’est enfin montrée, dans les lueurs sinistres, les déchirements, puis les ruines de la guerre, telle qu’elle est : un organisme destructeur qui se soutenait artificiellement par la terreur, le mensonge et la corruption. » (Henri Barbusse, La lueur dans l’abîme - 1920)

Une bonne guerre ! Voilà de quoi faire rentrer dans le rang des soumis tous ces populos qui commençaient à se lasser d’être pris pour des cons et à se révolter contre leurs saigneurs. Mieux que les mobilisations contre le virus ou le terrorisme (qui donnaient pourtant déjà des résultats assez rentables à cet effet !), dresser les prolos de différentes régions les uns contre les autres, en créant des situations où seule la haine peut prospérer, a toujours été un bon moyen d’éviter qu’ils ne s’en prennent ensemble à leur ennemi commun : le système capitaliste qui les asservit, ses majordomes et leurs soudards. Ressouder autour des drapeaux exploiteurs et exploités, truands et truandés, argousins et forçats, rien de tel pour faire reculer les rêves de société meilleure, de pain et de roses, et les envies de libération, de révolution.

Bien sûr, ce n’est pas le but explicite de la guerre, mais ce sont là en général ses conséquences néfastes, qui ajoutent aux blessures le désarroi de l’impuissance. C’est l’effet le plus pernicieux de cette plongée dans le chaos qui assure pour longtemps que ceux qu’elle a frappés auront du mal à se relever, y compris après le retour à la paix.

C’est précisément le piège dans lequel une partie de ceux que l’on veut incorporer aux hystéries patriotardes s’appliquent à ne pas tomber. Alors qu’au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968, par l’Armée « rouge », huit courageux seulement avaient manifesté leur refus d’être associés à ce crime, et en avaient payé le prix fort1, aujourd’hui des milliers de Russes prennent hardiment le même risque2. Certes, ce n’est qu’une petite vague dans un océan d’abrutissement propagandiste, mais de ces vagues qui changent le cours de l’histoire telle que la programment les despotes. Comme le font remarquer des anarchistes russes dans un appel à la résistance au rouleau compresseur poutinien : « Même une petite vis peut bloquer les engrenages d’une machine de mort3. »

De leur côté, des Ukrainiens, à l’opposé des quelques bas du front nazis qui sévissent dans leurs rangs et fournissent à Poutine son seul argument, inventent aussi d’intelligentes manières d’éviter d’alimenter le cycle infernal de la haine. En proposant aux mères de prisonniers russes de venir les chercher en Ukraine, un ministre peu sinistre coupe l’herbe sous le pied de la poutinerie belliqueuse en favorisant un apaisement qui a pour autre avantage de démystifier les mensonges de la propagande du Kremlin.

Ces comportements, aussi minoritaires soient-ils, font espérer que la fraternité entre les peuples saura survivre à cette situation tragique et que seront préservées les capacités de continuer à développer des tentatives de construire un monde meilleur, libéré des monarques, des oligarchies et des servages qu’ils imposent, sous diverses formes, rivales mais solidaires sur l’essentiel.

Alors bien sûr, pour ceux qui portent ces espoirs et cette volonté, il faut aider les Ukrainiens à résister à l’agression colonialiste des armées du tsar, mais les aider dans cet état d’esprit, sans tomber dans les couillonnades patriotardes, le baratin sur la sublime Europe, les « valeurs » du capitalisme à sauvegarder4.

S’il faut faire barrage à la saloperie meurtrière, que ce ne soit pas pour retomber dans la canaillerie des « mafias libérales » et des démocraties de façade qui s’avère souvent aussi assassine quoique d’une manière moins grossière. Pour faire la guerre à la guerre, les positions défensives sont vaines. Il faut attaquer ce qui la cause, fondamentalement. Or, le disait justement Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage5. »

Si tu veux la paix, lance-toi dans la guerre sociale.

Gédicus


1 Lire Natalia Gorbanevskaia, Midi, place Rouge, Robert Laffont, 1970.

2 Rendons ici hommage à Elena Ossipova, 77 ans, arrêtée à Saint-Pétersbourg, aux 15 000 manifestants arrêtés dans 65 villes au 21 mars, selon l’ONG russe OVD-Info), ainsi qu’à ceux qui ont évité l’arrestation. Comme aux 664 scientifiques signataires de l’appel du 26 février pour « l’arrêt immédiat de tous les actes de guerre dirigés contre l’Ukraine » et aux professeurs, étudiants, employés de l’université de Moscou et signataires de la pétition du 3 mars « contre la guerre » exigeant des dirigeants russes « qu’ils cessent immédiatement les hostilités ».

3 Appel à manifester le 6 mars dernier contre le « psychopathe du Kremlin », publié par le réseau anarchiste russe. Action Autonome, et traduit en français sur le site CrimethInc, ICI.

4 Il faut accueillir les Ukrainiens qui fuient la guerre, mais sans oublier que les victimes des guerres et famines d’autres pays moins « blancs » méritent aussi cette attention.

5 Discours de Lyon, 25 juillet 1914.

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