Degré zéro
Écologie en eaux tièdes
Histoire de sortir des 32 degrés de mon appartement, je me suis rendu au cinéma indépendant art et essai et climatisation de mon quartier, à Lyon, pour assister à la projection d’un film documentaire intitulé Glaciers d’Arctique, état des lieux, en présence du réal, Pierre Dugowson, et du spéléo-glaciologue Léo Decaux. Les planètes semblaient donc alignées pour savourer une soirée entre solides camarades écoterroristes ; quelle ne fut pas ma déception.
Le film, pourtant, recèle bien des qualités. Il s’articule principalement autour de la célèbre glaciologue Heïdi Sevestre qui présente son travail au Svalbard, petit archipel septentrional norvégien qui se réchauffe sept fois plus vite que le reste du globe. Les plans sont longs et permettent une impeccable immersion dans cet extraordinaire environnement. La parole est offerte aux universitaires installés sur place, dont le constat est unanime : chaque année déjoue leurs projections les plus inquiétantes. Quelques instants saisissants clôturent en beauté le film : un plan fixe sur la banquise qui donne à entendre son souffle, un indescriptible craquement sourd. On y découvre des militants contre l’exploitation minière en eaux profondes qui constitue une pratique extractiviste dévastatrice de grande échelle. On sympathise avec les pingos, genre de petits volcans qui s’affaissent par le milieu et laissent s’échapper une eau couleur rouille. On nous rappelle que la fonte du permafrost va libérer des virus qui se sont endurcis sans lumière ni oxygène, ainsi qu’une quantité astronomique (équivalente aux émissions annuelles de l’Union européenne) de gaz à effet de serre que les gros bourgeois du capitalisme d’hier ont émis et qui ont été enfermés dans ce sol gelé. Heïdi Sevestre, entre deux visites du glacier Longyearbyen, exprime sa crainte face à l’explosion techno-solutionniste hallucinatoire qui fait florès aujourd’hui dans les grands groupes industriels.
La critique de la géo-ingénierie par la glaciologue est claire, mais on aurait pu souhaiter qu’elle soit un peu plus offensive politiquement
Une mauvaise idée, ce gigantesque rideau polaire sous-marin imaginé pour bloquer les méchants courants chauds qui attaquent les glaciers ? Pas top, ces pompes alimentées au pétrole qui arrosent le glacier afin de l’épaissir ? La critique de la géo-ingénierie par la glaciologue est claire, mais on aurait pu souhaiter qu’elle soit un peu plus offensive politiquement. Le techno-solutionnisme n’est-il pas simplement l’un des prétextes pour continuer le business as usual et légitimer, au nom de la prétendue transition énergétique, une nouvelle étape dans la ruée extractiviste qui nous précipite dans le chaos ?
La déception survient surtout lors de l’échange avec la salle. Ce qui frappe est l’unanimité autour de certains topoï dépolitisants. Le capitalisme est sans cesse naturalisé, et ce sont les affects qui sont pointés du doigt : les « décideurs » seraient mal informés, alors organisons une projection à l’Assemblée ! Les « gens » ne sont pas « au courant », alors parlons-en ! Cette vision individualisante rend le dépassement du capitalisme impossible, comme si les sociétés humaines ne s’étaient organisées de tout temps qu’avec ce mode de production. Lorsque le mot est enfin lâché – dernière intervention ! – il est entendu comme un synonyme de cupidité. Mais enfin, si même des profs blancs retraités qui se déplacent pour voir des films documentaires écolos un soir de semaine ne voient pas de lutte des classes et d’exploitation dans « la société », ne serait-ce pas le signe de quelque chose ?
Ma hot take, la voici : la classe moyenne blanche éduquée de gauche croit que « les choses » changeront lorsque « les gens » seront informés des conséquences de leur « mode de vie ». Eux, informés, ils le sont. Ainsi, en dépolitisant la relation qu’entretiennent productions scientifiques et diffusion auprès du grand public par le biais des industries culturelles, ils aboutissent à une aporie teintée de mépris de classe et d’autosatisfaction. Ils restent aveugles à l’évidence : il n’existe pas de solution au désastre écologique à l’intérieur du capitalisme puisque l’accumulation du capital consiste nécessairement en la destruction des conditions d’habitabilité de la planète dans l’intérêt de la bourgeoisie industrielle extractiviste.
J’aurais pu deviner l’odeur de la soirée plus tôt. En effet, avant le film étaient diffusés trois courts spots à l’initiative d’une organisation lyonnaise nommée Odysseus 3.1, dont le but est de sensibiliser aux enjeux écologiques, mais dans une ambiance team building. L’un d’eux mettait en scène une équipe souriante, dynamique et motivée sur fond de musique épique et d’inscription de phrases comme : « Tout seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin ! » On les voit s’échiner à sortir les « vélo’v » (vélos mis en libre service par la métropole de Lyon) jetés dans le Rhône par d’impolis concitoyens. N’est-on pas en droit de se demander si la priorité est de porter un discours – certes nécessaire mais totalement insuffisant – sur l’incivilité des autres, quand l’entreprise qui commercialise ces vélos n’est autre que JCDecaux, leader mondial de la communication extérieure, c’est-à-dire du mobilier urbain publicitaire ? Mieux vaut sortir les vélos de l’eau ou brûler les panneaux de pub à LED ?
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°256 (octobre 2026)
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Paru dans CQFD n°256 (octobre 2026)
Par
Illustré par Martin Viot
Mis en ligne le 10.10.2026
Dans CQFD n°256 (octobre 2026)




