L’extrême droite aux sommets

Croix de guerre idéologique

Du sommet de l’Aneto à ceux des Alpes, les croix chrétiennes sont devenues les étendards d’une lutte où l’extrême droite instrumentalise religion, patrimoine et identité nationale. Face à cette offensive symbolique, la présence de ces marqueurs religieux est de plus en plus contestée dans des espaces qui devraient rester communs et naturels.
Mickomix

Pic de l’Aneto, 3 404 mètres, dans les Pyrénées espagnoles, le 22 mai dernier. À l’est, le soleil peine à percer derrière le massif des Encantats. Encore en sueur et haletants, notre première intention consiste à retrouver au sol, dans un mélange de glace, de roche et de neige, le pied en acier de l’ancienne croix et à constater avec soulagement l’absence de sa remplaçante, soi-disant de 30 kg, montée il y a quelques jours par un jeune militant français. « Un groupe de quatre alpinistes vient de la balancer en contrebas, pointe en espagnol un trentenaire venu de Valence. On la devine par-là, enfoncée dans la neige. » Au printemps, l’imposante croix en métal datant de 1951 avait été sciée à la meuleuse, puis précipitée dans le versant de Coronas. Alors, un Français de 18 ans, Mael Legadec, en a installé une nouvelle au sommet de l’Aneto, cette fois en bois et sculptée de fleurs de lys. Se revendiquant apolitique, il est pourtant largement intervenu dans des médias d’extrême droite, comme Sud Radio, Europe 1 ou Valeurs actuelles.

« Qu’est-ce qu’un instrument de torture romain vient faire au sommet d’une montagne ? Pourquoi nous, les non-chrétiens, devrions-nous tolérer cette chose ? »

À peine le temps de poser nos sacs et de retirer nos gants qu’un débat divise déjà la poignée de montagnards présents : « Quel manque de respect et de tolérance ! » lance, derrière ses lunettes bleues, un alpiniste à l’accent aragonais, au sujet de la disparition du nouveau calvaire. Mon compagnon de cordée, Sylvain, dans un castillan pourtant maladroit, le sèche dans la foulée : « De quelle tolérance tu me parles ? Qu’est-ce qu’un instrument de torture romain vient faire au sommet d’une montagne ? Pourquoi nous, les non-chrétiens, devrions-nous tolérer cette chose ? » De manière chaotique, l’échange déborde ensuite sur l’héritage du franquisme, le caractère patrimonial supposé de ces symboles religieux, l’omniprésence des monuments humains, avant que chacun ne se consacre définitivement à l’« alpi » : se préparer à repasser l’aérien « pas de Mahomet », puis dépeauter ses skis de randonnée. Loin d’être anecdotiques, plusieurs affaires et faits divers ont ravivé la question des croix chrétiennes installées sur les sommets. En filigrane, ces conflits révèlent une inquiétante forme de néocatholicisme et une extrême droite qui instrumentalise ces étendards pour dénoncer une soi-disante offensive « antichrétienne » et imposer un ordre politique qui glorifie les croisades et la prétendue civilisation judéo-chrétienne.

Le nouveau terrain de l’extrême droite

C’est un anarchiste passionné d’Élisée Reclus qui est l’un des premiers à m’avoir sensibilisé à la question des croix sommitales, il y a une dizaine d’années. Ancien accompagnateur dans les Pyrénées, dans le secteur d’Aspet, il reconnaît à demi-mot en avoir dégommé certaines à la meuleuse ou à la tronçonneuse. « Les cathares détestaient les croix, symboles de la torture du Christ, explique-t-il. Et celles-ci n’ont rien de patrimonial : la plupart datent du XIXe siècle. Massives, affreuses, elles correspondent à la deuxième mission de l’Église catholique, à l’affirmation des valeurs bourgeoises et à la volonté de maîtrise totale et obsessionnelle de la nature par l’homme. On sait que le pic Cagire par exemple était auparavant associé à des divinités celtes et proto-basques. »

Depuis 2023, plusieurs groupes semi-clandestins ont installé de nouvelles croix sur des sommets, notamment dans les Alpes, en Provence ou en Corse. Celles de Comps – une commune gardoise collée à Beaucaire, dont la mairie est entre les mains du Rassemblement national – sont aujourd’hui les exemples les plus parlants d’une succession d’installations, de destructions et de contre-actions, comparable à un jeu du chat et de la souris.

Une croix installée avant 1905 peut être conservée comme élément du patrimoine ; une nouvelle croix implantée sur le domaine public est en principe interdite

Une première croix avait été mystérieusement installée courant 2025 sur les hauteurs de la commune, puis retirée quelques mois plus tard par des inconnus. Au printemps 2026, une nouvelle croix métallique, solidement fixée dans la roche, est apparue sur le pic de l’Aiguille. Quelques jours plus tard, une troisième, cette fois en bois, est installée à proximité du pont de Vallabrègues. L’Association citoyenne antiraciste et antifasciste de Beaucaire (ACAAB) et la Ligue des droits de l’homme (LDH) s’étaient emparées de l’affaire. La controverse repose notamment sur l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 : en résumé, une croix installée avant 1905 peut être conservée comme élément du patrimoine ; une nouvelle croix implantée sur le domaine public est en principe interdite, sauf exception, notamment dans les cimetières ou sur les monuments funéraires.

L’habitante de 80 ans qui avait demandé son retrait a subi depuis de graves faits de harcèlement en ligne et des menaces alimentées par de fausses informations sur sa confession – prétendument musulmane – et son identité

Autre affaire comparable : le 26 juin dernier, la cour administrative d’appel de Marseille a finalement jugé illégale l’installation d’une croix par la mairie de Quasquara, en Corse, il y a quatre ans. L’habitante de 80 ans qui avait demandé son retrait a subi depuis de graves faits de harcèlement en ligne et des menaces alimentées par de fausses informations sur sa confession – prétendument musulmane – et son identité, alors qu’elle présente un nom typiquement corse. Enfin, la croix de Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes, a également considérablement marqué les esprits. À l’été 2025, un jeune curé et ses proches ont positionné une nouvelle croix en bois au sommet de la Plane. Puis en octobre, sur ordre du préfet et du maire de Montgenèvre, elle a été retirée par hélicoptère. Pisteur à la station, mais aussi militant de gauche, Pierre* a suivi de près l’affaire : « Dans un contexte où le col de Montgenèvre est un lieu de passage important pour les migrants venant d’Italie vers la France, on connaît tous ceux qui prétendent défendre le patrimoine, mais qui, dans les faits, tiennent des discours xénophobes et racistes. »

La montagne comme espace à sanctuariser

Les croix sommitales alpines ne sont pas une survivance médiévale, comme l’a montré l’historienne Fabienne Jouty1 : elles apparaissent surtout à partir de 1850, en réaction à la laïcisation de la société et au fait que l’Église perd peu à peu son emprise sur les institutions et l’école. Mais qu’importe, prétendant défendre un patrimoine millénaire, sur les réseaux sociaux et dans les médias de la fachosphère, certains réactivent l’imaginaire des croisades : parmi les groupuscules les plus encensés par CNews figure « Ainsi soit-il 06 », ce mouvement masculiniste et identitaire, qui n’a pas hésité à mettre en scène, dernière la bannière « Deus vult »2, l’acheminement à l’épaule d’un total de quatre croix dans l’arrière-pays niçois au printemps dernier.

Au-delà de la dimension idéologique, l’alpiniste et historien Daniel Anker rappelle dans Histoires de croix3 qu’il s’agit d’objets historiques, non naturels, et que les sommets comportent aujourd’hui une multitude d’autres repères humains – cairns, antennes, panneaux – qui relativisent le caractère « indispensable » des croix comme objets d’orientation. Dans ce contexte, fin 2024, au Pays basque espagnol, la croix d’Udalatx, à 1 120 mètres d’altitude, fut au cœur d’une vaste controverse politique opposant la gauche indépendantiste d’EH Bildu et les héritiers du national-catholicisme. Cette structure monumentale de 12 mètres de haut, visible depuis toute la vallée de Debagoiena, avait été entièrement sciée par des inconnus qui, dans un communiqué, rejetaient l’imposition d’une « sainte Croix » dans le paysage. La municipalité d’Arrasate, berceau de plus grande coopérative ouvrière au monde, a tout simplement refusé sa reconstruction, puisque le mont Udalatx est un espace naturel protégé depuis 2016. Il n’y aura donc plus de croix : ici, c’est la protection du patrimoine naturel qui a gagné sur l’offensive identitaire.

Jean-Sébastien Mora

*Le prénom a été modifié.

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.

Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !


1 . Fabienne Jouty, Quand le sacré investit les sommets. Histoire des croix sommitales dans les Alpes françaises du nord (1850 à aujourd’hui), Lyon II, DUMAS, 2020

2 . Qui signifie « Dieu le veut » en latin, cri de ralliement historique des croisés lors de la première croisade au XIe siècle.

3 . Daniel Anker, « Histoire de croix : les croix sommitales, entre prière et conquêtes », Les Alpes, 2012.

Facebook  Twitter  Mastodon  Email   Imprimer
Écrire un commentaire

Cet article a été publié dans

CQFD n°255 (septembre 2026)

Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.

Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.

Trouver un point de vente
Je veux m'abonner
Faire un don