Répression sans frontières

Au Maroc, allez directement en prison sans passer par la case départ

Derrière la vitrine du Royaume avec ses infrastructures flambant neuves et ces événements sportifs internationaux, la majorité de la population vit dans la précarité. Malgré le soulèvement sans précédent de la « Gen Z », la main de fer du Makhzen se resserre, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, pour anéantir toute forme de critique.

Un enlèvement en bonne et due forme, le pied à peine posé sur le sol marocain : le récit que fait Ali Lmrabet, 66 ans, de son arrivée à Tanger le 12 juillet dernier hérisse le poil. À la sortie de l’aéroport, « sept grosses brutes armées » l’attendent dans un angle mort des caméras de surveillance. Coup de coude dans les flancs, balancé à l’arrière d’un fourgon désossé et non immatriculé, il passe les heures qui suivent sans pouvoir ni uriner, ni boire, ni savoir où on l’emmène. « Personne ne s’est identifié ou ne m’a notifié que j’étais en état d’arrestation. Ils ont arraché mon sac, ma montre, mon téléphone. Ils ont tellement serré les menottes que mes poignets étaient bleus, j’ai bien cru qu’ils allaient me couper la main  », raconte celui qui a été élu héros de l’information par Reporters sans frontières en 2014. Une fois livré, à plus de 300 kilomètres, au poste de la Brigade nationale de la Police judiciaire (BNPJ) de Casablanca, il apprend qu’il est accusé de diffamation pour avoir parlé de « la structure occulte » du Royaume – le « Makhzen ». « Moi, je travaille en Espagne, j’ai une carte de presse en Espagne, je n’ai pas à répondre de vidéos qui ont été faites en Espagne. Cela s’appelle de la répression transnationale, c’est illégal  », fulmine le journaliste, exilé depuis plusieurs années.

Cette jeunesse est celle qui croupit dans le « Maroc inutile » où l’accès au soin, à l’emploi et à l’éducation est bouché. Le Royaume préfère peaufiner sa vitrine internationale à coups de milliards, et dans le calme

Il allonge la liste des intellectuel·les, artistes et militant·es récemment arrêté·es par les autorités marocaines, qu’ils résident ou non en Europe. Un climat de peur s’installe au-delà des frontières. On peut être poursuivi pour un tweet posté depuis l’étranger. Cette vague d’arrestations déferle alors même qu’à l’extérieur, le Royaume renforce sa position stratégique et qu’à l’intérieur, une mobilisation sans précédent l’a secoué : le mouvement GenZ 212. Le tout, dans une ambiance de fin de règne.

Royal barbouzes

« Je suis la preuve que la torture persiste au Maroc. Si moi, journaliste, j’ai été agressé, qu’est-ce qu’il en est pour les citoyens lambdas ? ! » Pendant les 72 heures qu’il a passé au cachot, filmé et surveillé H24 par un policier, Ali Lmrabet explique avoir voulu déposer plainte pour violences et séquestration : « Le substitut du procureur était obligé d’ouvrir une enquête. Il ne l’a pas fait. Ils n’ont sorti aucun communiqué. C’est le silence total. Ils ont dû se rendre compte qu’ils avaient commis une bourde et ils veulent étouffer l’affaire. » Remis en liberté sans poursuite, il l’affirme sans détour : « Le Maroc n’est pas une démocratie, mais un état policier. » Le briscard de la presse marocaine est un caillou dans la chaussure de Mohammed VI depuis des décennies : au début des années 2000 il est condamné à de la prison ferme pour « outrage envers le Roi », ses hebdomadaires sont fermés et il est interdit d’exercer sa profession au Maroc. Selon lui, « il n’y a pas de durcissement de la répression, ça a toujours été comme ça ».

À sa sortie du poste, le journaliste tombe sur un comité de soutien. Il comprend que le détenu dans la cellule voisine est vraisemblablement El Mahdi Lyoubi alias Mehdi Black Wind. Le rappeur marocain, résidant à Marseille, a été cueilli lui aussi à l’aéroport, le 13 juillet, au retour d’un séjour en famille. Dix-huit jours de taule et une vague d’indignation internationale plus tard, il est remis en liberté provisoire. L’artiste, ouvertement critique envers le pouvoir, avait pourtant été invité sans problème au festival L’Boulevard de Casablanca en septembre 2025. Aujourd’hui, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle », tout comme ses homologues Jawad Asradi et Souhaib Qabli.

Ces rappeurs sont antisystème et très connectés. Pour le régime, ils représentent un vrai danger parce qu’ils s’adressent aux jeunes

Le rappeur Hamza Raid a quant à lui été condamné pour « incitation à commettre des crimes et délits par voie électronique ». Des chefs d’accusation pratiques pour traquer les esprits critiques jusque sur la toile. El Mahdi risque entre six mois et deux ans de prison et attend sur le sol français son procès qui aura lieu le 2 octobre prochain. « À ce jour, je n’ai toujours pas eu accès à mon dossier et aucun juge ne m’a clairement énoncé ce qu’il m’était reproché. [...] En garde à vue à la BNPJ de Casablanca on m’a fait comprendre que j’étais arrêté à cause de mes paroles », témoigne-t-il dans un entretien à Mediapart.

La jeunesse emmerde le vieux monarque

Malgré la mobilisation #FreeKoulchi (« libérez tout le monde »), le message du Makhzen est clair. « Des artistes politisés qui visent le vrai pouvoir, c’est inédit ! Ces rappeurs sont antisystèmes et très connectés. Pour le régime, ils représentent un vrai danger parce qu’ils s’adressent aux jeunes, tout aussi connectés, analyse Omar Brousky. C’est un mécanisme de socialisation, mais aussi de politisation pour la partie la plus sensible de la société.  » Le journaliste vit au Maroc, mais vend ses livres à l’étranger, leur publication étant interdite dans son pays. Si les arrestations des artistes contestataires et des militants pro-Palestine ne le surprend pas, Omar Brousky explique que ce n’est pas le profil de la plupart des participants de GenZ 212. Un mouvement social qui a émergé spontanément sur Discord après la mort de huit femmes enceintes à l’hôpital public d’Agadir. Le 27 septembre 2025, plusieurs milliers de personnes descendent dans les rues, des pancartes « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades » au poing. « C’était inimaginable ! Il s’agit de jeunes de 18 à 25 ans, éduqués, de la petite classe moyenne, organisés via les réseaux, mais qui ne sont ni aguerris politiquement, ni soutenus par des partis politiques ou des syndicats, contrairement à ceux du 20 février 20111. Les revendications de ces derniers étaient précises, comme l’installation d’une monarchie parlementaire, celles de GenZ 212 restent assez naïves [la justice sociale et la fin de la corruption – ndlr] et ne visent pas les vraies structures du pouvoir. » Cette jeunesse est celle qui croupit dans le « Maroc inutile » où l’accès au soin, à l’emploi et à l’éducation est bouché.

Le Makhzen a écrasé le mouvement dès le début avec une main de fer. C’est une répression jamais vue au Maroc

Le Royaume préfère peaufiner sa vitrine internationale à coups de milliards, et dans le calme. Ce même mois de juillet, Lecornu et Akhannouch, le chef du gouvernement marocain, renforçaient en une poignée de main le statut de la France comme principal investisseur étranger. Ça, c’est le « Maroc utile ». « Depuis 2003 et la bénalisation22 du régime, l’économie prime au détriment de l’état de droit », rappelle Omar Brousky. Le budget de la sécurité a quant à lui été multiplié par trois. « Aujourd’hui, avec l’affaiblissement physique du Roi, l’entourage de celui-ci se renforce, ce qui favorise par ailleurs les abus de pouvoir.  »

There is no alternative

Lorsque Hakim Sikouk sort de chez lui le dimanche 28 septembre, c’est une véritable rafle dans les rues de Rabat : « C’était terrible… La police a commencé à les arrêter 4 heures avant la manif. Elle prenait leurs téléphones, les fouillait, regardait les contacts sur Discord. C’est comme ça que le Makhzen est arrivé à avoir une cartographie de la mobilisation. Ce jour-là, il y a eu 800 arrestations. » Le président de la section de Rabat de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) n’est pas vraiment étonné par la contestation, c’est la brutalité de la réaction qui le sidère : « Le Makhzen a écrasé le mouvement dès le début avec une main de fer. C’est une répression jamais vue au Maroc. Pour le pouvoir, il fallait à tout prix éviter un nouveau 20 février. » Au moins trois morts, des centaines de blessés… Hakim Sikouk dénombre : « Sur 5 000 arrestations, il reste 800 jeunes poursuivis. Certains ont eu des condamnations de trois à six mois de prison, d’autres sont déjà sortis avec du sursis, d’autres attendant encore leur verdict, incarcérés.  » Dès novembre 2025, l’AMDH crée le Comité national de soutien aux familles des détenus du mouvement « Génération Z ». Sous embargo depuis 2013, l’association « est aujourd’hui le seul opposant au Makhzen  ». A priori, le régime s’en tamponne la couronne : enfermer sa jeunesse en masse, la tenir en exil voire l’envoyer au casse-pipe à la frontière, les conséquences lui importent peu. « Le régime marocain ne prend même pas la peine d’identifier et de rapatrier les cadavres de Ceuta. Il s’en fiche de l’image qu’il donne à l’Europe puisqu’il est soutenu par Trump et Israël. Et puis les organisations européennes de gauche et des droits humains, ça fait longtemps qu’elles ne bougent plus.  »

Orianne Hidalgo-Laurier

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 . Mouvement de contestation de grande ampleur survenu dans le contexte des Printemps arabes et qui a obligé Mohammed VI à consentir à des élections et à une nouvelle constitution.

2 . Du nom du Président tunisien Zine el-Abidine Ben-Ali, déchu en 2011.

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CQFD n°255 (septembre 2026)

Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.

Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.

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