CQFD

Trilogie de dystopies

Winter is coming


paru dans CQFD n°147 (octobre 2016), par Momo Brücke, Iffik Le Guen, Julien Tewfiq
mis en ligne le 20/05/2019 - commentaires

Demain comme aujourd’hui, le travail demeurera une centralité dans nos existences. Coercitif ou librement consenti, aliénant ou gratifiant, le chagrin continuera de charpenter le socle de notre vie commune. Parce que le futur est déjà à notre porte, CQFD vous propose trois envolées dystopiques.

D.R. {JPEG}

Walter Benjamin a eu cette formule : « Il faut organiser le pessimisme. »
Nous y sommes.

Et le monde devint machine

Les injonctions au plein-emploi résonnent encore alors même que le travail est mort. Politicards et économistes ont tout fait pour conserver ce mythe malgré la robotisation. Aujourd’hui, on ne travaille plus, on veille les robots. Nous vivons en pleine science-fiction.

Ça a commencé au siècle dernier avec Taylor, Ford, etc. un prétendu cercle vertueux alors qu’il n’était que vicieux : l’humain devenait esclave de la machine tandis que la marchandise occupait l’ensemble de la vie sociale. « Les machines deviennent le monde et le monde devient machine » prophétisait Günther Anders, lucide observateur de l’obsolescence humaine. Déjà en 1936, Les Temps modernes nous montrait un Chaplin dominé et soumis à un automate jusqu’à le rendre fou. Les travailleurs, en plus d’être exploités devenaient serviteurs. Puis, le mouvement a été irréversible : en un peu moins d’un siècle, la robotisation a expulsé dans les marges des dizaines de millions de travailleurs.

L’intermède de l’ubérisation finit de lever le voile : les travailleurs réduits à l’état d’entreprises précaires en concurrence les unes avec les autres. Les grands gagnants furent les consortiums qui, allégés des charges, firent jouer la concurrence à plein. Des masses de salariés de plus en plus précarisés se firent la guerre tandis que les machines colonisaient peu à peu les entrailles de la production mondialisée.

« Mort au travail, vive les robots ! »

Sur le terrain, les mouvements sociaux n’ont pu faire le poids. Ceci explique, sans doute, le rôle d’idiots utiles joués par les sociaux-démocrates et une partie de la gauche « radicale », dont les slogans d’alors – « Mort au travail : vive les robots ! » – donnent aujourd’hui le vertige. En fait, ils étaient dos au mur, se raccrochant follement aux haillons d’une mauvaise lecture de Marx : « La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale de [l’épanouissement de la puissance humaine]  [1]. » Il y avait pourtant d’autres chemins pour éviter ce lent retour vers le servage. Le sabotage, par exemple, même s’il n’eut fonctionné, aurait eu le mérite de sauver l’honneur.

La solution fut trouvée : robotisation et instauration d’un revenu universel minable. Plus de sécu ou de minima sociaux, une obole mensuelle contre obligation de veiller les machines — entre 10 et 45 heures hebdo selon les besoins de l’économie. Même dans le secteur de la santé, lieu du soin et d’une relation proprement humaine, on n’a pas résisté. À force de traiter les soignants et les soignantes comme des machines, les entreprises de santé ont fini par préférer l’original à la copie. Ce qui est pratique : les robots sont ne sont ni sujets aux suicides ni aux états d’âme.

Aujourd’hui, on veille. Les yeux hypnotisés par les écrans. Notre lexique binarisé pour mieux correspondre avec la machine. Et le temps « libre », l’épanouissement ? me demandez-vous. une liberté surveillée ! Le revenu garanti ? une épée de Damoclès ! Au moindre faux pas, c’est la condamnation, les vivres coupés.

Mais je m’en fous. Demain, je tue un robot.

Momo Brücke

La Conjuration des égaux

C’était après la Grande Guerre pour les Ressources qui a dévasté tous les continents. Des fragments d’anciens États d’Europe du Nord s’étaient regroupés au sein de l’Union boréalienne. La vie s’y écoulait paisiblement derrière de hauts murs absolument infranchissables. Nous, les Égaux, avions repris nos vies en main pour les consacrer à l’épanouissement de tous. Instruits des erreurs du passé, nous nous étions attelés à construire une société harmonieuse entre nous comme avec la nature.

Le gouvernement faisait une large place à la démocratie directe et à l’autonomie des collectivités de base. Toute différence de sexe, de position sociale, d’âge, de croyance, était proscrite jusque dans le langage. L’exploitation des animaux était interdite. Les techniques agricoles, quand elles étaient employées, devaient strictement respecter les cycles naturels. La richesse était équitablement répartie au moyen d’un revenu citoyen, ce qui laissait à chacun de nous le choix de travailler ou non. Seuls les emplois supérieurs étaient permis aux Égaux : médecin, avocat, ingénieur, officier. Toutes les terres avaient été collectivisées au profit des Égaux et l’ensemble des infrastructures (logement, routes, télécommunications…) étaient conçues dans le sens du plus petit impact environnemental possible.

Quant aux activités laborieuses les plus pénibles, nous les avions confiées aux résidents. Ces étrangers que nous laissions entrer au compte-gouttes dans l’Union n’avaient pas droit de cité mais pouvaient accéder à une vie confortable en se consacrant à l’agriculture, l’industrie, l’artisanat, le commerce ou la gestion de l’argent. Ils étaient également soumis à un certain nombre de services d’intérêt général : construction et entretien des voies ainsi que des bâtiments publics, fabrication et maintenance des équipements collectifs, perception des taxes, garde des remparts.

Lorsque l’un d’entre eux s’était particulièrement distingué dans ces services, il pouvait prétendre au statut de résident-responsable et il était alors admis à participer aux décisions des assemblées avec un avis consultatif. Afin d’éviter tout déséquilibre, des restrictions étaient imposées aux résidents. La taille de leurs entreprises ne pouvait excéder un certain nombre de salariés. Leur capacité à louer des terrains et logements était limitée en surface. Ils étaient redevables de taxes conséquentes pour chaque nouvel enfant jusqu’à un nombre maximum de deux. Dès lors qu’ils atteignaient un certain seuil, leurs revenus étaient lourdement imposés au bénéfice du budget public.

Libérés des contraintes les plus pénibles, nous nous adonnions aux plaisirs de l’esprit et de de la chair qui n’est pas forcément triste. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Un seul problème subsistait chez les Égaux : parfois un insondable ennui s’emparait de nous. Il était alors temps de sacrifier un résident.

Iffik Le Guen

Vive le Moyen Âge !

Au début, nous avions cru que ce n’était qu’une crise comme en avaient connu l’Argentine, la Grèce ou l’Espagne. Mais ce n’était pas une crise comme les autres. C’était la grande, la dernière, la fatale.

À qui la faute ? Aux banques qui s’étaient effondrées comme des dominos ? Aux pétroliers qui avaient triché sur l’état de leurs réserves de brut ? Aux États incapables de gérer le fracas climatique ? Aux travailleurs qui avaient déserté leurs postes au cœur de la tempête ? Voir ces nuées de chômeurs mendier sur le bord des routes, ça nous rappelait les photos de la crise de 1929 dans les manuels scolaires. Puis les étals des magasins se vidèrent. Le prix des denrées alimentaires et des matières premières augmenta aussi vite que celui de l’essence. Partout, les officiels nous promettaient un prochain « retour à la normale ». La situation ne fit qu’empirer.

On aurait pu s’attendre à des scènes de pillage ou de barricades urbaines. Ce fut la désertion. Du boulot, de la ville. un improbable retour à la terre, la nourricière, la paysanne. Nous, les citadins, étions des migrants, allant sur les routes avec quelques affaires, à la recherche d’un village qui voudrait bien de nous. On aurait pu s’attendre à ce que les derniers paysans nous accueillent à coups de fourches. Pas du tout. Les populations urbaines et rurales trouvèrent à s’imbriquer assez facilement. Mécanisées et informatisées à outrance, les campagnes manquaient de bras maintenant que les machines ne marchaient plus.

Il y avait ce savoir vieux de dix mille ans à réapprendre et réinventer : travailler la terre, élever du bétail, fabriquer des outils. Recycler, expérimenter ; souder un nouveau lien communautaire. Dans chaque village, anciens et nouveaux habitants ont dû trouver comment vivre et travailler ensemble, répartir les tâches, les habitations, les champs… Le plus souvent, ces petites communautés s’organisaient autour d’un conseil municipal et d’un maire, comme au temps d’avant. Mais on a connu des organisations plus horizontales avec mise en commun des ressources et prises de décision collectives.

Je me souviens avec émotion de la fois où j’ai ramassé mes premières courges. À la ville, j’étais community manager pour une boîte de téléphonie, je n’avais jamais eu les moyens d’avoir un jardin. Je me souviens aussi des premiers hivers, les plus durs, et de l’indispensable solidarité des villageois pour se tenir chaud. À la ville, je me ruinais en chauffage électrique ! Quand, au bout de deux ans, des agents de ce qui restait de l’État sont venus au village pour « organiser un recensement en vue de rétablir les services de l’État et l’assiette d’imposition », on les a reçus comme il le fallait ! Nous avions travaillé pour notre communauté et en bonne entente avec les villages voisins, ce n’était pas pour que des grosses légumes viennent nous refaire le coup des sauvages à civiliser.

Je me souviens qu’au début, certains disaient que nous vivions une « catastrophe », « un retour au Moyen Âge »… Alors moi, je vous le dis : « Vive ! Vive le Moyen Âge ! »

Julien Tewfiq

Notes


[1Karl Marx, Le Capital.



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