CQFD

Marseille

Un piquet dans les reins des requins du BTP


paru dans CQFD n°119 (février 2014), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 20/03/2014 - commentaires

Destructions de quartiers, créations de kilomètres carrés de bureaux et offensives de gentrification : l’opération politico-militaire nommée Euroméditerranée et ses effets collatéraux espèrent rendre Marseille bankable en lui dessinant un nouveau visage. Courant janvier, d’autres visages, ceux des habitants d’un quartier populaire, stigmatisés à l’envi, se sont manifestés pour poser leurs conditions aux promoteurs. Respect !

Quel bel équipage, en ce jeudi 10 octobre 2013, à quelques pas du parc Bellevue rassemblant la cité éponyme et celle de Félix-Pyat dans le 3e arrondissement de Marseille, que le déplacement du maire, Jean-Claude Gaudin, de son adjointe déléguée au logement, de la mairesse de secteur, Lisette Narducci et de l’architecte Roland Carta !

Festivité du jour : la pose de la première pierre d’un ensemble immobilier créé sur l’implantation d’anciens magasins industriels liés au passé de l’activité portuaire. En maître de cérémonie, Jean-Philippe Ruggieri, promoteur et directeur de la société Nexity, s’enthousiasme : « Les trois chiffres clés sont 70 millions d’euros, 70 000 m2 pour la première tranche et un millier de logements », avant de laisser à l’architecte du projet le soin d’exposer le « concept » : «  C’est dans les endroits les plus inattendus que, parfois, on fait émerger les quartiers les plus “hype”, New York en est le meilleur des exemples.  »

Si ce n’était le mépris masqué derrière l’expression «  endroits les plus inattendus » pour nommer un territoire où vivent plusieurs milliers de personnes en situation de précarité, le bon mot de Roland Carta va se voir, justement, confirmer d’une manière pas très attendue.

Par Caroline Sury. {JPEG} « On habite là et on est presque tous au chômage. On voit devant nous un énorme chantier, et il n’y a personne d’ici qui y travaille. Ce n’est pas normal !  », s’enflamme Aburata [1], père de famille, habitant de la cité Bellevue. Il est un de ceux qui, avec plusieurs dizaines d’autres, ont entrepris de bloquer le chantier à l’aube du 13 janvier. Un conteneur à verre devant le portail, des chaines cadenassées condamnant les accès : le promoteur avait été prévenu. Le 8 janvier, des jeunes du parc Bellevue, soutenu par le Collectif des quartiers populaires de Marseille (CQPM), avait rendu publique une « lettre ouverte » se concluant par un appel à un rendez-vous pour la semaine suivante. « Parfois les médias […] nous décrivent comme des personnes ayant fait un choix de vie négatif. Le choix de la facilité, de l’argent malhonnête, ou de l’oisiveté. Certains politiques nous désignent à la vindicte populaire et font de nous des parasites, des moins-que-rien, niant nos droits, nos aspirations tout en se foutant de notre humanité. Car oui, et n’en déplaise à certains, nous sommes des jeunes d’un quartier populaire de Marseille et cela nous le revendiquons comme une fierté et non comme un stigmate ! […] Plus qu’ailleurs nous souffrons de ce manque de considération, de cette relégation perpétuelle qui finit par se transformer en réclusion à ciel ouvert. […] Le parc Bellevue est bien connu des Marseillais, et il partage avec de nombreux autres quartiers le fait d’être devenu le symbole de l’inégalité en France, et le symbole de cette contradiction entre les discours qui prônent la mixité sociale, l’égalité et la justice sociale et les pratiques individuelles ou institutionnelles du quotidien. […] Nous exigeons que les demandes d’emploi de notre quartier soient examinées sérieusement et si possible avec bienveillance ! […] Nous voulons que Nexity comprenne l’obscénité de ce chantier pharaonique aux portes du quartier et dont nous sommes exclus ! »

Le lundi 13 janvier, impossible donc pour les camions, engins et ouvriers de rejoindre le chantier. Devant le portail, un chef d’équipe s’énerve. Des voitures de police d’où s’extraient quelques uniformes arrivent. L’un d’entre eux exhibe son Flash-Ball. Sur le trottoir opposé, les salariés observent jusqu’à ce qu’ils reçoivent l’ordre de repartir, non sans leur préciser qu’ils ne seront pas payés par leur employeur, l’entreprise Travaux du Midi, filiale du céphalopode Vinci. Pendant trois jours, le chantier va être ainsi bloqué dès les premières heures, la journée se poursuivant en discussions et rencontres autour de quelques boissons, un repas et un feu de palettes. « Les gens qui travaillent sur le chantier viennent du Portugal, de Pologne… Ils sont employés par des sous-traitants avec des salaires très bas », avance Kader, un des jeunes du quartier. « Ils sont logés dans des espèces de camps à l’extérieur de la ville. Ils ne peuvent rien dire sinon ils sont foutus dehors. C’est tout bénéfice pour les patrons », explique un de ses copains, non sans préciser : «  On n’a rien contre les étrangers. Ils sont en galère comme nous ! » Et Zied, un trentenaire, de poursuivre : « La seule chose qui compte pour ces entreprises, c’est de faire de l’argent, il n’y en a que pour les financiers. Les gens n’existent pas pour eux. Faire travailler les gens qui habitent ici, ça veut dire faire vivre le quartier, nous donner les moyens d’aller un peu mieux. Eux, ils partent avec l’argent qu’ils font ici et il n’y a rien pour nous. Quand on entend dire que Marseille est le plus grand chantier d’Europe et qu’on nous parle du “vivre ensemble”, il y a de quoi être en colère ! » Yassine, lui, a un boulot et est venu soutenir les bloqueurs. « Qu’est-ce qu’ils peuvent faire, nos jeunes quand ils n’ont pas d’argent ? Des conneries, bien sûr. On va pouvoir dire, alors, que ce sont de voleurs, des dealers, des fous. C’est à croire que ça arrange certains que les choses se passent ainsi. Ils font tout pour les accuser, faire peur, nous enfoncer toujours plus. Et en tirer les bénéfices politiques. »

Un homme d’une soixantaine d’années s’est approché du cercle formé par la discussion. Il porte agrafé au revers de son manteau un badge du Front de gauche. Deux femmes du CQPM venues prêter main-forte au mouvement le rejoignent. L’une d’entre elles s’adresse à lui : «  Monsieur, s’il vous plaît, pourriez-vous enlever votre signe politique ? » L’homme s’étonne. « Vous comprenez : ici, on fait pas de politique. On n’a aucune étiquette. On se bat pour le respect et la dignité. Les gens qui sont ici ont leurs idées et votent comme ils veulent : ce n’est pas le sujet. On ne veut pas être récupérés. » L’homme : « Je suis là pour vous soutenir.  » La femme : « C’est super, merci ! Si vous venez en tant que personne, vous êtes le bienvenu ! »

Après trois jours d’arrêt du chantier, une délégation de bloqueurs est reçue en préfecture le 15 janvier, afin d’engager une discussion avec un responsable des Travaux du Midi, la préfète à « l’égalité des chances », un représentant de la Direccte [2] et un membre du cabinet du préfet. «  La clause d’insertion, qui précise que les habitants des zones urbaines sensibles doivent avoir accès à 5 % des heures travaillées sur les chantiers de rénovation urbaine, a permis de ne donner que trois emplois dans le quartier. Et en CDD de trois mois… », explique une participante du CQPM. En fin de soirée, le préfet annonce que trois emplois vont être attribués à des résidents du Parc. Il s’engage de plus, selon ses termes, à «  bâtir un dispositif permettant de trouver une solution d’emploi ou d’insertion pour sept à huit autres personnes dans un délai d’un mois…  »

« C’est un début », commente, le lendemain, Soraya, habitante de Félix-Pyat et membre du collectif. Le début d’un rapport de force instauré contre le mépris des investisseurs et leur soif infinie de gains financiers engrangés sur le dos de travailleurs low-cost et qui se manifeste par des pressions sur des chantiers à proximité de quartiers populaires ?

Au-delà du travail précaire devenu, aujourd’hui, un sinistre privilège, la revendication centrale de ce mouvement semble toute contenue dans cette phrase extraite de la lettre ouverte du 8 janvier : « Cette démarche doit mettre en lumière le fait que nous existons ! »

Illustré par Caroline Sury.


Notes


[1Les prénoms ont été changés.

[2Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi.



1 commentaire(s)
  • Le 28 avril 2014 à 12h59 -

    " ici, on fait pas de politique. On n’a aucune étiquette. "

    Voici, l’Erreur, la Faute des gens de ceux quartiers : Pendant qu’ils essayent de ce battre pour leur dignité sans aucune efficacité car ils se privent de l’arme politique, les requins du chantier ont financé leur politique qui piétinera encore demain avec efficacité leur humanité.

    La politique est la pierre angulaire de la société, que ce soit celle du vivre ensemble ou celle de l’exploitation, dans tous les cas la société est construite par la politique.

    Aucun combat ne peut aboutir sans politique.

    40 ans de propagande sur Europe 1, TF1 et Cie ont réussi l’impossible : les pauvres se castrent eux-même en refusant de faire de la politique, donc de ce défendre tout court !

    C’est ainsi que les oligarques peuvent s’acheter les croupions de parti populaire, sans militants dedans, et obtenir le résultats politique actuel !!!!

    Avis à tous : nos ancêtres républicains sont mort les armes à la main pour qu’on aie le droit en démocratie de faire de la politique, mais comme la liberté d’expression, la démocratie s’use si l’on ne s’en sert pas !

    Répondre à ce message

Ajouter un commentaire

Par Gilles Lucas


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts