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Queen Kong

Telle est prise qui croyait prendre


paru dans CQFD n°168 (septembre 2018), rubrique , par Marie Hermann
mis en ligne le 20/11/2018 - commentaires

Soyons franche : si on peut appeler « syndrome Catherine Deneuve » [1] le déni consistant à refuser de se considérer comme une victime de la domination masculine aux côtés des autres femmes afin de simplifier sa vie (qui n’est déjà pas facile), cette appellation peut tout à fait s’appliquer à ma vie sexuelle. Autrement dit, une sorte de réflexe de survie orgasmique m’a jusque-là empêchée de considérer en toute déontologie les liens qu’y entretiennent le sexe et la violence [2]

Ils sont pourtant universellement liés, dans le porno le plus hard comme dans la culture la plus mainstream, la saga Fifty Shades of Grey n’étant qu’un exemple récent de l’extrême banalisation de ce qu’on appelle BDSM [3]. Pour ma part, je croyais avoir fait le tour de la question, ayant même balayé dans une chronique [4] d’un revers de drap la contradiction apparente qu’il y a à se dire féministe et à aimer les fessées. Jusqu’à ce que, après Weinstein et #metoo, tel un téléspectateur du JT du 26 avril 1986 réalisant que le nuage de Tchernobyl n’a aucune raison rationnelle de s’arrêter aux Alpes, je prenne brutalement conscience qu’il n’y a aucune raison rationnelle que la domination masculine épargne mon lit. Et que je me repose cette douloureuse question : si nous, femmes, combattons la violence avec force et détermination dans tous les domaines de notre vie, pourquoi diable faudrait-il qu’on l’accepte, voire qu’on la désire et qu’on en jouisse, dans notre sexualité ?

Au moins 80 % des soumis sont des femmes [5]. Et si jolies que soient les fables qu’on se raconte sur la subversion du geste et le bonheur du jeu de rôles, le fait est que très peu d’entre elles sont excitées à l’idée de traiter leur partenaire de pute et de salope, de crier qu’il aime ça petite chienne, de lui tirer les cheveux, de lui cracher au visage, de le gifler… bref, de le violenter. Comme si la sexualité offrait très précisément le même spectacle que tous les autres champs…

Les événements de ces derniers mois nous obligent sans doute à repenser ce que nous avions intégré comme imprescriptible. Avec la sexualité violente, nous croyions lâcher prise dans une bulle hors du monde, accepter temporairement ce qu’ailleurs nous ne laissions pas passer : mais le patriarcat serait-il si puissant que nous en venions à jouir précisément du moment où nous abdiquons devant lui ? Nous croyions nous sentir fortes parce que nous repoussions nos limites en encaissant les coups aussi dans la sexualité, alors qu’en tant que femmes nous sommes sans arrêt ramenées à notre prétendue faiblesse, incapables de nous battre et de résister à la douleur. Mais la vraie force ne se trouve-t-elle pas plutôt dans la création et la résistance que dans l’endurance ? Nous croyions aimer la douleur, ou ne pas être dérangées par elle, parce que la frontière avec le plaisir est floue : mais ne sommes-nous pas conditionnées à relier le désir et la douleur depuis qu’on nous répète qu’il faut souffrir pour être belle et que sans beauté il n’y a pas de désir ? Combien de réflexions, de discussions, de débats autour de cette question avons-nous conclu par un définitif « De toute façon, on ne peut rien y faire, ce sont nos fantasmes » ?

Il n’y a pourtant rien d’étonnant à ce que ce soient nos fantasmes : on ne nous en a pas proposé d’autres. Dès l’enfance, nous avons grandi dans la désormais célèbre culture du viol [6]  : la littérature, le cinéma, la publicité n’ont cessé de nous répéter que nous jouirions ligotées, frappées, violées, que nous coucherions contraintes, coupables et inconscientes. Et ça ne va pas en s’arrangeant…

Or nous ne pouvons plus nous contenter de l’argument selon lequel « on n’agit pas sur le désir ». Certes, le désir est compliqué, tordu, foutraque, il mêle du socialement construit et de sales petits secrets de famille, il contient une chose et son contraire… Mais reformater le désir, n’est-ce pas précisément ce qu’on demande aux hommes dont on ne veut plus qu’ils nous regardent comme des proies passives et consentantes ? N’avons-nous pas là, nous aussi, un rôle déterminant à jouer ?

Oui, repenser la sexualité en la dissociant de la violence donne le tournis. À tout le monde. Mais rien ne dit que cela empêche la fougue, les cris, les morsures et les griffures, les petits coups rapides entre deux portes, les levrettes impétueuses, les sodomies impulsives et les orgasmes ravageurs. Il y a un monde entre la sexualité violente et la sexualité chiante : à nous de l’explorer. Et au diable Catherine Deneuve. [7]


Notes


[1Cette énième pique à propos de la tribune que l’actrice française a signée dans Le Monde le 9 janvier, « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », pourrait laisser croire à un acharnement de la part de l’auteure de ces lignes – il n’en est rien, mais que faire quand on a été si déçue ?

[2À propos du passage aussi douloureux qu’incontournable par la case « victime » sur le chemin pavé de cailloux du féminisme, lire le billet « Devenir une victime, devenir féministe », publié sur le blog Les antiféministes sont tout à fait fascinants, le 08/02/18.

[3Bondage, discipline, sadomasochisme.

[4« Changer la société sans quitter son lit », chronique publiée dans le n° 113 de CQFD (juillet 2013).

[5On peut trouver des chiffres dans « Bondage, sadomasochisme, domination, soumission : est-ce dangereux ? », article publié sur Slate le 16/08/13. Bien entendu, ceux-ci ne prennent pas en compte les pratiques de BDSM soft, pourtant très répandues, ni les femmes ne se considérant pas comme soumises mais consentant à des pratiques violentes qui s’apparentent au BDSM.

[6Apparue aux États-Unis lors de la vague de féminisme des années 1970, l’expression « culture du viol » désigne un ensemble de comportements créé, organisé, transmis, encourageant l’agression sexuelle et banalisant les violences faites aux femmes, montrant la violence comme « sexy » et la sexualité comme violente, les hommes comme agressifs et les femmes comme passives. Les discours sur les « pulsions » naturelles et les « besoins » irrépressibles des hommes, entrent dans cet ensemble. La culture du viol est intimement liée à la domination masculine.

[7Cette chronique doit beaucoup à un long entretien que m’a accordé le courageux collectif Elles aiment ça. Pour le suivre, voir sa page Facebook ainsi que le blog du même nom, hébergé par Mediapart.



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Par Marie Hermann


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