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Dossier

Système carcéral : l’humanité en cavale


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par l’équipe de CQFD, Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 12/06/2019 - commentaires

Des Gilets jaunes emprisonnés à l’enfermement des étrangers, en passant par la violence des matons ; du sexisme dans les prisons pour femmes aux taulards bosseurs payés deux euros de l’heure : voyage, sur 11 pages, de l’autre côté des murs.

Par Pole Ka {JPEG}

Haro sur les cachots, on a encore pété les scores. Au 1er avril dernier, le nombre de personnes incarcérées dans les geôles françaises culminait à 71 828, portant ainsi à 117,7 % le taux d’occupation des prisons. Un triste record.

La tendance lourde de ces trente dernières années reste à l’enfermement systématique. Et malgré les déclarations de la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, qui affirme que son nouveau plan pénitentiaire vise « à faire baisser la population carcérale d’environ 8 000 personnes », ledit plan doit d’abord passer par la création de 15 000 places supplémentaires avant 2022 et celle de 1 500 emplois de matons... On n’est pas sortis du trou ! Se rappelle-t-on de Michel Foucault qui tirait la sonnette d’alarme dès 1975 ? Il arguait que « la prison ne peut pas manquer de fabriquer des délinquants. Elle en fabrique par le type d’existence qu’elle fait mener aux détenus : qu’on les isole dans les cellules, ou qu’on leur impose un travail inutile (voir p. X), pour lequel ils ne trouveront pas d’emploi, c’est de toute façon ne pas “songer à l’homme en société ; c’est créer une existence contre nature inutile et dangereuse”  [1] »

Loin d’être périmée, la pensée foucaldienne s’est récemment vue validée par une étude publiée le 13 mai dans la revue scientifique américaine Nature, qui concluait qu’ » emprisonner moins de personnes […] aurait un impact relativement faible sur le niveau de violence dans la société, tandis que les politiques alternatives et actions de prévention de la violence auraient un effet plus important pour des coûts économiques et sociaux inférieurs. »

Abolie en 1981, la peine de mort avait fait son temps. Et ce n’est pas parce qu’elle a été remplacée par la prison à vie (p. XI) que l’humanité règne en cabane. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder de plus près l’indignité des conditions de détention et la violence des matons (p. IV) pour s’en persuader. Quand ce n’est pas l’idée même de priver un individu de sa liberté qui donne des haut-le-cœur. À sa façon, Sophie de Menthon s’en est d’ailleurs émue dans le magazine Challenge, le 23 mai dernier. La présidente du mouvement patronal ETHIC [2] (sic) y écrivait : « Et c’est ainsi que nos prisons surpeuplées, honte absolue au pays des droits de l’homme du fait de leurs conditions d’incarcération et de l’insalubrité des lieux, voient arriver des détenus qui jamais, au grand jamais, ne peuvent représenter un danger quelconque pour la société. » On ne pouvait qu’abonder, chapeau Sophie ! Las : quelques lignes plus loin, le bel élan humaniste était en fait motivé par la défense « de classe » d’un Patrick Balkany menacé d’enchristement. Et Sophie de Menthon de se vautrer dans l’obscénité : « Ne conviendrait-il pas de créer de vraies peines de substitution qui seraient utiles à la société et réservées à ces “délinquants en col blanc” ? » Il faudrait ainsi prévoir des peines à la carte pour ses semblables et réserver la prison ferme aux dites « classes dangereuses ».

Le pire dans tout ça ? C’est déjà largement le cas. Si les détenus s’entassent à quatre ou cinq dans des cellules de 9 m2, ce n’est pas parce que le système judiciaire a vidé les rues des plus grands salopards de cette terre. Mais plutôt parce que les peines de prison pleuvent sans discontinuer sur des abonnés au système D, vendeurs de shit au détail ou voleurs à la petite semaine (p. III), tandis que les précaires des cortèges fluo – près de 2 000 condamnations, dont 39 % de prison ferme depuis novembre – viennent grossir les rangs des embastillés (p. II). Les pauvres ? De la chair à prison.

« La prison est la matérialisation physique de l’enfermement extérieur. Mais c’est le dernier enfermement d’une chaîne », résumait le regretté Hafed Benotman [3] dans une interview au site Article11, le 21 février 2015. Envisagée comme un espace coupé du monde, la prison se révèle finalement un laboratoire de choix quand il s’agit de penser la critique sociale. Comme un miroir grossissant des maux du système – qui, loin de les résoudre, les aggrave –, l’univers carcéral renseigne sur les rapports de domination et la reproduction des inégalités qui traversent la société toute entière.

Des mineurs emprisonnés (p. VII) à l’enfermement des étrangers refoulés et expulsés au-delà des frontières (pp. VIII et IX), en passant par le sexisme crasse qui sévit derrière les murs des prisons pour femmes (p. VI), CQFD s’est rendu au chevet de ce système d’enfermement vérolé pour en prendre le pouls. Diagnostic : le malade déconne à plein tube, mais il tient encore debout.

Tiphaine Guéret

La Une du n°177 de CQFD, illustrée par Vincent Croguennec

Ce dossier a été publié sur papier dans le n°177 de CQFD, en kiosque jusqu’au 4 juillet 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.

[2Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance.

[3Membre fondateur de L’Envolée, prisonnier au long cours, écrivain de polar, voleur et camarade qui s’est définitivement fait la bellele 20 février 2015.



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