CQFD

Des murs et des lettres

On nous écrit de la taule


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Emilien Bernard
mis en ligne le 21/11/2019 - commentaires

Longtemps, Jean-Marc Rouillan tint une chronique carcérale dans CQFD. Il est depuis sorti de cabane, mais d’autres embastillés nous font toujours parvenir des lettres qui prennent aux tripes.

CQFD et la prison, c’est une vieille histoire. Dès janvier 2004, Jean-Marc Rouillan entamait en nos pages une « chronique carcérale », alors qu’il avait déjà tiré pas loin de vingt piges de cabane. Des textes durs, acérés, à l’image de la situation de notre « correspondant permanent au pénitencier » : « Et je gamberge en rond, écrivait-il un jour de spleen [1]. Mon ticket de perpette serait-il un aller simple  ? Malgré tout… il faut que j’écrive, que je raconte… Malgré tout… »

Parfois, notre correspondant n’était pas en mesure de livrer son texte parce que placé à l’isolement, ou brutalisé. Ce que dénonçait Olivier Cyran dans un article d’avril 2004 : « Jean-Marc Rouillan a testé pour vous : la torture à la française ». Le numéro d’après, il était de retour.

Depuis la libération de Jean-Marc, le journal continue à garder un lien avec la prison, parfois ténu. Cela passe notamment par les nombreuses demandes d’abonnement gratuit assorties d’un numéro d’écrou. Ces derniers temps, cela concerne souvent des Gilets jaunes, féroce répression oblige. Nul doute qu’ils liront avec intérêt l’article de Serge André, « Tenir malgré la taule » [2].

Mais ce sont surtout les lettres que certains embastillés nous envoient qui nous marquent, prennent aux tripes. Certaines sont ciselées au cordeau, d’autres plus brouillonnes, mais toutes exsudent la solitude. De la maison d’arrêt de Foix (Ariège), Hicham [3] nous félicite de notre boulot, estimant qu’ « il est important d’avoir un autre média que l’omniprésente TV ». Il explique avoir pris du ferme pour une connerie de conduite sans permis, et faire partie « de la nouvelle vague qui envahit la population carcérale », une génération traquée par « la machine à fabriquer des délinquants ».

De Réau (Seine-et-Marne), Claude décrit une situation faisant écho aux analyses de Jean-Marc Rouillan [4], avec des matons en roue libre et un isolement inhumain : « Je trouve pas normal que le médecin me dise que mon foie meurt petit à petit, mais que l’administration ne veuille pas m’amener à l’hôpital parce que je suis un DPS [5] et préfère me voir crever à petit feu. […] J’ai passé six ans en isolement à être torturé et humilié, menotté à chaque mouvement, mes repas servis par une trappe comme un chien, et je suis resté debout grâce à Dieu. »

Quand à Ludovic, incarcéré à Meaux (Seine-et-Marne également), il livre un témoignage qui résonne comme un uppercut : « Il y aura quatre ans et demi, dans quelques jours, que quatre murs me limitent, que je n’ai pas parlé librement à des passants, [...] que je n’ai pas couché dans un lit, que je n’ai pas parcouru plus de trente mètres en ligne droite… » Lui aussi DPS, il est soumis à un isolement total : « Les jours s’écoulent dans leur monotonie, avec une affreuse, une désespérante lenteur. Il faut que je “tue le temps”, par petits bouts, morceau par morceau. […] On m’ouvre l’après-midi de 15 h à 16 h pour que je “prenne l’air” dans cette courette bétonnée et entièrement close de 6 mètres de haut. Le carré de ciel grillagé qui se découpe sur ma tête est mon seul spectacle et ma seule compagnie, car je ne vois personne. »

« Pour moi l’idée d’une prison “démocratisée” est aussi saugrenue que celle d’un capitalisme moralisé, d’un nazisme à visage humain ou d’un léninisme sans Tchéka », conclut-il. Avant de citer Tocqueville : « Je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort. »

Émilien Bernard

Notes


[1« Ausculté, escorté en chaussettes et enchaîné », CQFD n°12, mai 2004.

[2Originellement publié en page II de ce même numéro 177 de CQFD.

[3Les prénoms ont été changés.

[4« De nos jours, les témoignages de mauvais traitements abondent dans les prisons de France », écrivait-il dans « Les matons de Moulins ont les tympans fragiles » (CQFD n ° 14, juillet 2004). « Tabassages et vexations ordinaires… pas une semaine sans apprendre qu’un tel ou tel autre a été décarcassé. » Lire aussi « Quand les matons bastonnent », p. IV du dossier « Prisons » du n°177 de CQFD (juin 2019).

[5Détenu particulièrement signalé.



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