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Urssafari

Sur le pont du pognon


paru dans CQFD n°153 (avril 2017), par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 09/09/2018 - commentaires

Décembre 2010, Philippe Pascal, inspecteur de l’Urssaf, est averti par les services fiscaux qu’un employeur d’Avignon, François Mariani, aux fonctions longues comme un jour de travail et gérant de l’hôtel 4 étoiles des Agassins, commet de fâcheuses irrégularités.

L’Urssaf, rien qu’à prononcer son nom, donne la chair de poule à tous ceux qu’on appelle les patrons. Par contagion, les salariés y voient aussi une monstruosité technocratique située entre Brazil de Terry Gillian et leurs demandes d’Assedic jamais satisfaites. L’acronyme Urssaf est l’un des plus durs de la langue française. Il signifie, prends ta respiration, Union de Recouvrement pour la Sécurité sociale et les Allocations familiales.

Au tout début du monde, c’est-à-dire à la Libération, les volontés de la Résistance ont poussé le législateur à prendre des mesures sociales. L’une d’elles, la fameuse Sécurité sociale, promise au démantèlement par le candidat le mieux sapé de France [1], avait besoin de financements. On est alors allé les chercher dans des cotisations versées par les employeurs. En voilà une bonne idée. En bref, l’Urssaf de not’temps contrôle, inspecte et ponctionne l’argent qui sert à soigner nos petites maladies et autres accidents du travail. Elle sert à ramasser du blé pour les allocations de nos marmots et une quantité de prestations sociales versées par la Caf. Faire ce métier qui touche à l’argent est évidemment ingrat. Redresser une entreprise, contrôler si le travail y est légal, observer si les salariés sont couverts par des contrats réguliers, voilà une tâche qui passe pour intrusive.

Par Baptiste Alchourroun. {JPEG}

En décembre 2010, sous l’égide du procureur de la République et du Codaf, (le Comité anti-fraude inter-administration) est décidée une intervention : « On n’a rien dit à nos directions à cause d’une fuite possible », commence Philippe Pascal. « On a fait une perquisition au restaurant Les Agassins, avec la gendarmerie, les douanes et les impôts. » Et là, c’est le jackpot. Les enquêteurs découvrent l’existence d’une « caisse noire » : un millier de fausses factures, la non-déclaration ou la déclaration partielle de 46 salariés. On peut dire qu’il s’agit de travail dissimulé sans trop se tromper. Faux bilan, faux et usage de faux, un millier de fausses factures… Huit chefs d’inculpations. La performance rappelle Al Capone mais le polar se déroule en Provence.

Philippe Pascal, dans le rôle du shérif de l’Urssaf, ordonne un redressement de 850 000 euros pour 5 ans d’impayés. La douloureuse… Suite à cette intervention, le patron François Mariani est placé en garde en vue. Incorruptible comme Eliot Ness, voyez le genre de Philippe Pascal. Manquerait plus qu’il soit communiste ! « J’ai contrôlé des gens de gauche », m’assure-t-il sauf que les patrons ont la manie d’être plutôt de droite. « À l’époque, mon véritable patron c’est le procureur Villardo. » Figure du justicier tout en intégrité. « Un type qui vivait sans portable et pour la Justice. »

En juin 2011, François Mariani s’indigne : « Suffit-il qu’un salarié mécontent dénonce ou porte plainte pour mobiliser autant d’enquêteurs ? Si c’est le cas, il va rapidement falloir doubler, voire quintupler les effectifs des forces de police ! » C’est justement le projet politique de son cousin, Thierry Mariani, alors ministre des Transports, pour qui les délinquants sont malpolis et mettent les pieds sur les sièges des bus. Philippe Pascal transmet au procureur une cassette sur laquelle on entend ledit patron reconnaître employer un salarié au noir. Mariani l’attaque en justice pour recel d’enregistrement privé. Du jamais-vu. Une manière grossière de l’intimider. Philippe Pascal raconte qu’à la suite de cette affaire en 2011 : « Un 4x4 a foncé sur mon véhicule et arraché ma portière. »

Parti en voyage en mai 2012, il prête son logement à son ami Jean-Luc. Pris pour Philippe, Jean-Luc raconte comment il s’est fait casser la gueule sans sommation : « Je m’engouffre dans la rue, j’ouvre le coffre pour prendre les présents rapportés par Philippe. Derrière moi j’entends : Monsieur Pascal ? Je me retourne et je reçois deux coups de batte. Je me réfugie alors sous la voiture. » Rentré à la maison avec l’arcade ouverte, cet ancien rugbymen porte plainte le lendemain. Le troisième incident a lieu en 2013 : sa voiture est volée puis retrouvée devant son lieu de travail avec un message sous le pare-brise : « Tire-toi vite ! »

Malgré ces atteintes à sa personne, l’inspecteur de l’Urssaf n’a aucune preuve contre qui que ce soit. Il raconte néanmoins : « Au mois de mars 2012, un détective privé m’informe que par l’intermédiaire d’un ami gendarme, François Mariani aurait sollicité une enquête visant à connaître toute ma vie pour faire courir des rumeurs éventuelles sur mon compte et sur celui du procureur Thierry Villardo, afin de nous déstabiliser dans nos actions de lutte contre la fraude. »

« L’école hôtelière a été ensuite l’objet d’une enquête de la Brigade des recherches de la gendarmerie et d’un contrôle de l’Urssaf réalisés par un autre inspecteur que j’ai aidé en off. Les enquêtes civiles et pénales ont été réalisées simultanément mais aussi indépendamment, sans concertation entre les enquêteurs », poursuit l’inspecteur. Dans cette affaire, « M. Mariani embauchait gratuitement les élèves pour servir lors de séminaires ou de week-ends. » Suite à l’enquête, Mariani et ses cadres sont placés en garde à vue pour des faits de prise illégale d’intérêts. En guise de redressement fiscal : 700 000 euros de douloureuse. Revanchard, l’ex-président de la chambre de commerce a porté plainte contre Philippe Pascal pour corruption. Il l’accuse de faire financer son association humanitaire tournée vers le Niger par des employeurs menacés de ses foudres. Ces coups d’estocade fatiguent Philippe Pascal qui ne se sent plus soutenu depuis la régionalisation de l’Urssaf en 2014. On l’écarte de Mariani autant pour sa sécurité que pour éviter qu’il n’en fasse trop. En 2015, le vice-président de la CCI Jacques Bres est aussi le président de la fédération du BTP local et du Medef 84. Ce proche de François Mariani se trouve être l’époux de la présidente de l’Urssaf, Sylvie Bres, élue sur la liste du Medef. Cela fait beaucoup pour un seul homme. Comme Pascal est infatigable, il avait aussi contrôlé le tout nouveau président de la chambre, Bernard Vergier. De quoi s’ajouter des amis.

« J’étais pressenti pour être responsable régional du travail illégal, j’avais contrôlé des politiques et des patrons. Mais on n’avait pas envie que je mette mon nez dans les affaires des Bouches-du-Rhône », raconte-t-il au micro de Radio Galère [2]. Soutenu par le personnel de l’Urssaf et la CGT lors de ses procès, Philippe Pascal n’est plus agent de la noble administration. Redresseur de torts, l’homme fatigue à la longue. « Je ne suis plus à l’Urssaf. J’ai fait un burn-out, je ne reprendrai plus, trop de pressions, une hiérarchie qui m’a abandonné. »

Épilogue : François Mariani vient d’être condamné fin janvier 2017 à payer 1 500 euros de dommages et intérêts à Philippe Pascal et au journal La Provence. D’autres procès suivront. Pour le moment M. Mariani aurait commencé à payer sa dette… Il a surtout liquidé l’une de ses sociétés retardant ainsi l’exécution des peines. Quant à Philippe Pascal, l’insoumis comme on l’appelle, il garde le moral. Bouffer du patron ne l’a pas affaibli. Le Conseil national de la résistance l’a invité aux Glières cette année pour représenter les résistants d’aujourd’hui. Il n’y sera pas seul : il y aura aussi Laura Pfeiffer, inspectrice du travail qui a tenu face aux coups de sa hiérarchie lors d’un contrôle chez Tefal. Ça tombe pile poêle !


Notes


[1L’ami Goby doit ici faire référence à un certain François Fillon, toujours en cavale ou bien à un certain Manu Macron, toujours dans ce mauvais coup. (Note du webmaster.)

[2Entretien avec Philippe Pascal lors de l’émission Tirons la Chasse du 26/02/17.



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