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« Ne plus rien attendre de l’état »

Royaume-Uni : Sous-traiter l’État social


paru dans CQFD n°131 (avril 2015), rubrique , par Emmanuel Sanséau, illustré par
mis en ligne le 06/06/2015 - commentaires

Par Emmanuel Sanséau. {PNG}

En matière de saillies néolibérales, il faut reconnaître au Royaume-Uni son caractère novateur. Lorsqu’en 2010, David Cameron lançait son projet de « Big Society », la plupart de ses électeurs croyaient assister à la renaissance du Conservative Party, alors écorché par quatre défaites consécutives face aux travaillistes et encore marqué par l’ombre thatchérienne. En ranimant la ferveur philanthropique et « l’entrepreneuriat social » à grand renfort de réformes du service public, il rénovait sa marque politique autant qu’il réaffirmait ses évangiles néolibérales. Le projet était simple, quoique pas si neuf puisque déjà lancé par ses prédécesseurs travaillistes : sous-traiter l’État social au profit des associations caritatives. « Notre alternative au “big government”, c’est la “big society” : une société où les gens se rassemblent pour résoudre les problèmes, améliorer leurs vies et leurs quartiers ; une société où la force motrice du progrès est la responsabilité sociale, pas le contrôle de l’État », annonçait-il dans son programme. C’est donc tout naturellement que le marché de la charité a explosé : en moyenne, une nouvelle banque alimentaire est créée toutes les semaines.

Gardons bien à l’esprit l’axiome de départ : aux yeux des conservateurs, la hiérarchie des méritants est inchangée depuis la période victorienne (XIXe siècle). Les pauvres, associés au déclin moral, au laxisme individuel, devront s’en remettre au bon vouloir des philanthropes et aux « entrepreneurs sociaux » tandis que l’on chante les louanges du travailleur qui se lève tôt pour nourrir sa famille. « Il n’y a pas de paradoxe entre le dénigrement des pauvres et la promotion de la charité, assure Stephanie Polsky, qui effectue des recherches sur la philanthropie contemporaine [1]. Il faut être prudent lorsqu’on perçoit le secteur caritatif comme au service des pauvres. Ce qu’ils font consiste à engranger des profits à travers leur statut d’entreprise sociale : ils n’ont jamais démontré qu’ils réduisaient effectivement la pauvreté, ni dans leurs actions au Royaume-Uni, ni dans leurs activités à l’étranger. En d’autres termes, servir l’intérêt des pauvres est une activité auxiliaire pour eux. Au contraire, leur rôle est de mieux classifier et de mieux discipliner les pauvres pour, au bout du compte, en tirer des profits. »

Par Emmanuel Sanséau. {PNG}

Aussi n’est-il guère étonnant que le nombre de grands patrons du secteur recevant des salaires annuels supérieurs à 100 000 livres (environ 136 000 euros) a augmenté d’environ 60% depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition conservatrice. Récemment épinglées pour leur manque de transparence comptable, les 50 plus grandes associations caritatives du pays recevraient entre 3 et 6,5 milliards de livres en provenance de l’État chaque année, environ 10 milliards de donations et… facturent leurs services de conférenciers à bon prix. Eu égard à la main-d’œuvre docile et bon marché dont il peut disposer, le charity business agit d’ailleurs « comme un bras de l’État pour imposer des sanctions contre les chômeurs » : bientôt, les jeunes sans emplois depuis plus de six mois seront contraints d’y travailler gratuitement (et à raison de 30 heures par semaine) pour continuer de recevoir leurs allocations chômage. Des pauvres contraints de porter assistance à d’autres pauvres pour donner bonne conscience aux riches et même les engraisser un peu plus. Comble du cynisme néolibéral !

Délestant ainsi l’État d’une mission constamment dénigrée par la presse, l’essor de la philanthropie privée et des entreprises sociales prend des airs « aussi anodins que des marques comme Boots ou les supermarchés Tesco, assure Stéphanie Polsky. Cette apparence amicale joue un rôle crucial dans la fabrique du consentement au service du statu quo néolibéral. On transfère ainsi la responsabilité financière de l’État vers les classes populaires. » Et pour les grandes fortunes, la philanthropie a non seulement le mérite d’épargner une pénible réflexion sur les origines du mal qu’ils prétendent endiguer – rassérénant par exemple ceux qui refusent de payer leurs stagiaires (environ 45 000 personnes) – et d’être déductible d’impôt. « Il suffit d’observer des figures comme Bill et Melinda Gates, la Fondation Clinton, la Fondation ONE de Bono pour voir à quel point la philanthropie est devenue une facette de l’optimisation fiscale, au profit de tout un réseau de philanthropes ultra-riches », ajoute Stephanie Polsky.

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Alors que les 10% les plus fortunés du Royaume-Uni détiennent 40% de la richesse nationale, que Londres compte plus de milliardaires qu’aucune autre ville au monde, les partis de gouvernement répètent la même fable depuis les années 1980 : l’État social est hors de prix, les dépenses publiques de l’après-guerre ont conduit les Britanniques à vivre au-dessus de leurs moyens. Sous couvert du pragmatique « there is no alternative », l’austérité permanente replonge lentement le Royaume-Uni dans l’époque victorienne, soit avant l’introduction de l’État social : « une confluence d’extrême pauvreté et de charité privée jamais vue depuis plus d’un siècle. » Le grand bond en arrière.

Article et photos d’Emmanuel Sanséau.

La suite du dossier

Une joyeuse victoire : « Adièu, paure Carnavàs ! »

Grèce : Une santé autogérée

Royaume-Uni : À mort les pauvres


Notes


[1Stephanie Polsky est diplomée du Goldsmiths College à Londres. Elle a écrit plusieurs articles académiques sur la pauvreté au Royaume-Uni et s’apprête à publier Ignoble Displacement : Dispossessed Capital in Neo-Dickensian London, à paraitre aux éditions Zero Books.



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