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Roms, vils éternels ?


paru dans CQFD n°105 (novembre 2012), par Gilles Lucas
mis en ligne le 02/01/2013 - commentaires

Citoyens européens depuis l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en janvier 2007, les Roms sont soumis à d’infinies contraintes destinées à freiner leurs déplacements sur ce territoire « communautaire » où il vaut mieux être une marchandise pour circuler librement.

Le 15 octobre, dans les travées du Sénat, seule une vingtaine de parlementaires – sur 348 – avaient trouvé une fenêtre dans leur agenda pour assister au débat suscité par Aline Archimbaud, sénatrice écologiste de Seine-Saint-Denis, à propos de « la proposition de résolution relative à la levée immédiate des dispositions transitoires pour les ressortissants de nationalité roumaine et bulgare ». Proposition rejetée par 173 sénateurs qui auront voté par procuration. Rejet favorisé par l’abstention des parlementaires du Rassemblement démocratique et social européen (RDSE), qui détient une des clés de la majorité dans cette haute assemblée.

Mutualisant morgue politique, fantasmes racistes à peine modérés et classiques mensonges déguisés en humanisme, Jacques Mézard, membre du Parti radical de gauche et président du RDSE, a justifié ainsi la position de son groupe : « Ce qui s’est passé à Marseille le 28 septembre devrait faire réfléchir ceux qui considèrent l’angélisme comme la solution et une politique d’immigration sans aucun filtre comme le meilleur chemin vers un monde en paix. […] Cela se reproduira s’il n’est pas mis fin à ces occupations illicites de terrains, dans des conditions inacceptables pour les riverains et, la plupart du temps, pour les occupants eux-mêmes, marginalisés, au contact d’une délinquance contagieuse constituant la seule école de vie pour les enfants, sans parler des conditions de santé déplorables, de l’absence d’école, de formation, d’intégration dans la république quasi impossible… »

Des « mesures transitoires », mises en place pour une durée d’au moins sept années après la date d’adhésion à la CE, interdisent aux citoyens bulgares et roumains un séjour sur le territoire français de plus de trois mois. En cas de contrôle policier, ils tombent sous le coup d’une reconduite à la frontière. Les emplois en tension auxquels ils pourraient avoir accès sont soumis à plusieurs entraves : outre le fait que les employeurs doivent réaliser des démarches pouvant durer plusieurs mois auprès des administrations, ces ressortissants européens de seconde zone ne peuvent s’inscrire à Pôle emploi, ni avoir accès au statut d’auto-entrepreneur. Si le 22 août, le gouvernement décidait de lever une des mesures les plus grossières contre l’embauche des Roms, celle contraignant leur patron à payer à l’Office français de l’immigration et de l’intégration une taxe de plusieurs centaines d’euros, l’indispensable « autorisation de travail », dont le traitement demande plus de temps que la durée légale de libre circulation, n’a insidieusement pas été levée. Et pour cause, cette dernière est délivrée par la même administration – la préfecture – qui ordonne l’expulsion des Roms installés sur des espaces sordides.

Cabanes posées loin des regards sur des terrains vagues ; absence de point d’eau ; refuge sous des ponts ; installation sur des trottoirs après des expulsions et des traques policières incessantes ; menaces, insultes, coups et incendies… La misère serait-elle le biotope naturel – ou culturel – de ces populations ? Ou plutôt, stigmatisées par des États qui les jettent en pâture à leurs propres citoyens, ne sont-elles pas juste le dernier maillon dans la chaîne sans fin de l’exclusion ?

Cibles d’un peu moins pauvres qu’eux qui voient dans leur détresse le souvenir mal assumé de ce qu’ont souvent souffert leurs propres aïeuls, et qui les regardent comme une menace ou une concurrence, les Roms subissent un sort déterminé par des raisons bien plus profondes que les multiples calomnies diffusées à leur égard. Les « mesures transitoires » sont un outil derrière lequel se cache la défiance séculaire des autorités à l’égard de populations jugées inassimilables. Ces populations itinérantes, et non nomades quoi qu’en dise le folklore, participaient depuis des siècles au commerce dans les campagnes. Lorsque l’économie capitaliste s’est imposée, elles sont apparues comme une entrave à cette modernité qui allait dégrader les liens sociaux et familiaux et définir l’acquisition de marchandises produites et distribuées industriellement comme le but essentiel de la vie – mutations inscrites dans le cadre d’un État national aux frontières formalisées – État s’estimant propriétaire d’une population dûment recensée et sous contrôle.

Des statistiques précisent que le nombre de Roms n’a pas varié en France depuis plus d’une dizaine d’années, avec une présence moyenne évaluée à environ 15 000 personnes. Arrivées dans les années 1990 de Yougoslavie, alors que la guerre y faisait rage, des milliers de ces personnes disposent aujourd’hui de logement, de travail, d’accès aux aides sociales et médicales, et elles scolarisent leurs enfants. C’était à une époque où la libre circulation en Europe n’était pas brandie comme une menace, avec cette feinte émotion dans les discours…

Et pourtant, malgré et avec la haine raciste exprimée contre les Roms, c’est toujours un air – souvent caricaturé – d’indocilité qui règne autour de leur culture. Le 28 septembre, dans la foulée du vernissage d’une exposition au Grand Palais de Paris rassemblant des artistes inspirés – depuis la Renaissance – par ces symboles de liberté que sont les bohémiens, il eût été instructif pour madame la ministre de la Culture, accompagnée de quelques parlementaires, d’aller voir sans tambours ni gardes du corps les lieux où se cachent les Roms. Touchée par la misère et la panique dans lesquelles vivent ces parias, elle aurait peut-être pris conscience d’une réalité honteuse dont elle et ses collègues du gouvernement sont les principaux responsables.



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