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Révolutionnaires au cœur de l’Europe


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), rubrique , par Gilles Lucas
mis en ligne le 13/03/2013 - commentaires

En 1791, l’impératrice Catherine II de Russie décrète une zone de résidence dans laquelle les Juifs se voient contraints de vivre. Ce territoire s’étend de la mer Baltique à la mer Noire, chevauchant plusieurs États nations au gré des guerres qui vont bouleverser les frontières européennes à la fin du xix e et au début du xx e siècle. Les Juifs auront comme véritable patrie, dans cet espace transnational baptisé Yiddishland, leur langue commune, le yiddish, et un certain rapport à l’Histoire, où se mêlent un messianisme sans Messie et des projets d’émancipation. Ces derniers vont prendre plusieurs orientations. Celle, singulière, d’une séparation d’avec les populations européennes, en prônant un « retour vers Sion », sera minoritaire. Et celle d’une émancipation universelle. C’est de ce vaste mouvement à prééminence non religieuse que vont naître une multitude de courants révolutionnaires qui contribueront à une critique radicale du capitalisme en Europe à partir de la fin du XIXe siècle.

Si cette « culture judéo-allemande [a] produit une synthèse spirituelle unique en son genre qui a donné au monde Heine et Marx, Freud et Kafka, Ernst Bloch et Walter Benjamin », comme le souligne Michael Löwy [1], elle a aussi, de fait, porté sur les barricades, dans les usines en grève, dans les insurrections et les maquis, des dizaines de milliers de réfractaires à l’ordre établi, ainsi que le rappellent Alain Brossat et Sylvia Klingberg [2]. La majeure part de cette population, avec son histoire et ses perspectives, auront été annihilées par les nazis. En 2013, la langue yiddish n’est plus parlée que dans quelques foyers new-yorkais. Elle n’est quasiment plus enseignée en Israël, où les Juifs du Yiddishland sont regardés comme une population de vaincus dont il faut effacer la mémoire des combats, pour ne conserver que celle du massacre nazi, dont l’État israélien ne cesse de tirer des bénéfices compassionnels pour mieux justifier ses propres crimes.

Voir aussi « Les fantômes du Shtetl ».


Notes


[1Michael Löwy, Rédemption et Utopie, éditions du Sandre, 2009.

[2Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le Yiddishland révolutionnaire, éditions Syllepse, 2009.



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