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Mais qu’est-ce qu’on va faire des… psychotechnologies


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 21/02/2013 - commentaires

Rendre la vue aux aveugles, faire remarcher les paralytiques… Il existe désormais des applications technologiques pour cela, pourrait-on affirmer en paraphrasant le slogan d’une célèbre firme multinationale de l’informatique. En dehors du fait qu’elles témoignent d’une tendance chez certains scientifiques à se prendre pour dieu – d’ailleurs ils s’appellent entre eux des « technoprophètes » –, les technologies BCI (pour Brain-Computer Interface) ont été financées dans les années 1970 par le Pentagone via son agence chargée des projets de recherche avancée de défense (DARPA) déjà à l’origine du réseau Internet.

La DARPA, au budget et aux ramifications particulièrement opaques, voulait que laboratoires et universitaires planchassent sur une meilleure compréhension du fonctionnement du cerveau humain et la mise au point de systèmes de commande permettant d’actionner des prothèses. La progression de ces travaux a débouché, dans les années 1990, sur la possibilité de commander des gestes et des fonctions de base en utilisant des BCI directement connectées au cerveau sous formes de bandeaux ou de casques bardées de capteurs d’intention susceptibles de détecter la volonté d’un mouvement pour déclencher une prothèse. Le dernier salon Milipol, grande foire aux matériels destinés aux militaires comme aux forces de l’ordre, a révélé l’existence d’Hercule (sans rire), un spectaculaire exosquelette 100 % tricolore qui illustre les percées dans ce domaine (certes sur un mode moins invasif puisque l’engin fonctionne sans interface avec le corps) en autorisant le bidasse ainsi harnaché à transporter, sans effort, une charge de 80 à 100 kilos sur 20 kilomètres.

Mais ce n’est là qu’un aspect du développement des technologies BCI. De nombreuses firmes, comme IBM, s’attaque désormais au contrôle d’un ordinateur par la pensée via une connexion directe avec la machine. La convergence accélérée des nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives ouvrent la voie à une meilleure interprétation des ondes cérébrales et à une interconnexion totale entre informatique et cerveau humain. En liaison permanente avec le réseau Internet, ce nouvel être hybride, cyborg emblématique de l’idéologie posthumaniste, sera aussi plus vulnérable à toutes sortes de stratégies militaires ou sécuritaires. Car le cerveau, moitié organique moitié machine du posthumain pourra être « hacker » comme n’importe quel élément relié au grand réseau. D’ailleurs, des chercheurs en Suisse et au Royaume-Uni expérimentent déjà le brain hacking sur des cobayes pourvus de bandeaux recueillant les données de leur électroencéphalogramme. Grâce à un programme d’interprétation adéquat, ils ont pu récupérer un pourcentage significatif d’informations sensibles telles que des mots de passe, des codes de carte bancaire ou des dates de naissance. Petit bémol, les résultats sont beaucoup plus décevants dès lors que les personnes testées résistent à l’intrusion. Cependant les technologies BCI seraient d’ores et déjà plus efficaces que les détecteurs de mensonges utilisés par les agences de sécurité et de renseignement.

Et voilà certains pontes de la doctrine de la révolution dans les affaires militaires de « rêver » à la possibilité de manipuler des soldats hyperconnectés pour qu’ils trucident leurs frères d’armes ou refusent d’aller se battre. Plus largement, ils imaginent pouvoir soumettre la volonté de leaders politiques hostiles voire retourner l’opinion publique contre la légitimité d’une guerre. Néanmoins, on voit bien les limites de ces schémas délétères qui s’avèrent très technocentrés voire ethnocentrés. Comment influencer un adversaire qui ne disposerait pas de la technologie en question ou dont le fanatisme le rendrait insensible à toute tentative de manipulation ? La majorité des conflits dans lesquels les armées occidentales sont impliquées sont dits asymétriques : la prétendue supériorité des armes ou des modèles juridico-politiques est annulée par le refus des « terroristes » de jouer suivant les règles qu’on tente de leur imposées.



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Par Iffik Le Guen


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