CQFD

L’origine du monde (ou rien)

Rap : premiers brasiers


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 29/08/2019 - commentaires

Poids lourd de l’industrie musicale, le rap est capable de mobiliser la Tour Eiffel pour un clip bling-bling et de faire déferler les Unes sur une embrouille minable au duty free d’Orly. Pourtant, bats les couilles l’Himalaya, il fut une période où le rap s’appelait hip-hop, et où il concernait une poignée de passionnés, de défricheurs enragés. L’âge d’or (et de platine).

Par Julien Loïs {JPEG}

C’est humain, trop humain : on cherche toujours le point de départ. Le moment où la routine a accouché d’un son, qui deviendra continent. Combien d’opus consacrés aux premiers pas du blues, du jazz, du rock ou du punk, qui jamais ne s’accordent sur le moment clé ? Des masses, habitées d’interrogations lancinantes : Rock around the clock (1954) de Bill Haley a-t-il vraiment lancé la comète rock & roll ? Qu’écoutèrent Mick Jagger et Keith Richards le jour de leur première rencontre ? Si Johnny Rotten ne s’était pas teint les cheveux en vert salade avant de rencontrer ses comparses des Sex Pistols, la face du punk en aurait-elle été changée ? Des questions un peu vaines, tant l’émergence d’une contre-culture est affaire de tâtonnements, de gesticulations dans l’ombre, d’esprit du temps agitant corps et cerveaux. C’est tout particulièrement vrai en matière de rap, ce qu’illustre parfaitement Can’t stop won’t stop (2005 [1]) de Jeff Chang, bible de l’histoire du hip-hop ricain.

Des étincelles, il y en eut foison, suffisamment pour embraser cent Notre-Dame et leurs poutres vermoulues. Par exemple cette soirée de 1973 où DJ Kool Herc se plante derrière les platines lors d’une fête de quartier, chez Cindy Campbell – 1520 Sedwick Avenue, South Bronx, 25 cents l’entrée –, et commence à balancer une musique jusqu’ici inconnue, déformée, focalisée sur les breaks, sautant d’une platine à l’autre comme un forcené [2]. Ou bien les émeutes new-yorkaises consécutives au black-out de 1973, quand la ville perdait la tête en pleine fournaise, privée d’électricité et que les kids vandales galopaient les bras chargés de matériel hi-fi et de platines, prélude à mille crews vociférants. On peut aussi prendre du champ, englober l’ensemble, et alors ce sont les racines blues ou jamaïcaines qui ressortent, les premières via le holler, cet appel-contre-appel balancé dans les champs de coton, presque rappé  ; les secondes pour la culture reggae du sound-system, ce concours de qui-a-la-plus-grosse-enceinte-et-fera-vibrer-la-ville. Ouaip, les pistes de départ ne manquent pas. On s’y perdrait presque.

Beats qui tuent & métissage

Ce que rappelle Can’t stop won’t stop, c’est que le fil originel n’a pas beaucoup d’importance. Un truc de puristes qui coupent les cheveux en quatre. Au vrai, la naissance du hip-hop, c’est avant tout un phénomène social, une détonation dans la triste apathie du ghetto et de sa violence systémique. Une génération arrive qui rompt avec les codes des gangs [3] et cherche un échappatoire, un truc qui lui appartienne vraiment, pas la bouillie disco qu’on lui matraque ou la brute mélodie des flingues.

Quand les fondateurs du genre en tricotent les premiers atours au début des années 1970, le cœur du hip-hop est concentré sur une zone géographique minuscule, le South Bronx, au nord de Manhattan. Il y a DJ Kool Herc, donc, gaillard aux allures d’Hercule, maestro de la platine. Pour rival, Afrika Bambaataa, le charisme bad boy fait homme, « roi-guerrier d’une tribu massive en pleine expansion ». Et puis, last but not least, il y a Grandmaster Flash, virtuose technique, capable de scratcher avec ses orteils, qui secouera le Bronx avec The message (1982), jalon originel du rap engagé, au refrain sans appel : « Don’t push me ’cuz I’m close to the edge. » [4]

Ce petit monde s’affronte dans des block parties [5] épiques, souvent en plein air, où le roi se nomme DJ, la prééminence du MC (au micro) s’imposant plus tardivement. Des crews les suivent, qui complètent l’attirail hip-hop à base de breakdance et de graff, dessinant les contours d’une culture plurielle, faisant feu de tous bois. Ou comment faire fi de l’exclusion sociale en forgeant un nouveau langage de toute pièce : « Donnez-leur l’apocalypse et ils se mettent à danser », écrit Jeff Chang.

Au bord du précipice

Si les trois précurseurs cités – Bambaataa, Herc, Flash – ont largement pesé dans le game, posé des bases historiques, ils n’avançaient pas seuls. Des cohortes de mômes les portaient, eux-aussi enfants d’un contexte social brutal. Le Bronx d’alors, c’est l’enfer pur et simple, livré à une mafia de promoteurs immobiliers qui fait place nette en cramant les immeubles avec l’aval de la mairie. Dans ce champ de ruines, les gangs font la loi – Black Spades, Savage Skulls et cie – tandis que taux de chômage et de criminalité tutoient les cimes. Alors forcément, quand s’invente le hip-hop, et sa galaxie de pratiques, les mômes se jettent dessus comme des meurt-de-faim. C’est l’ultime échappée, celle qui ne désamorce pas forcément la violence mais permet un temps de la mettre de côté. Ancien membre des Black Spades, Afrika Bambaataa, cherche ainsi à fédérer autrement avec sa Zulu Nation : « Nous ne sommes pas un gang. Nous sommes une famille. Ne cherchez pas les emmerdes. Laissez les emmerdes venir à vous, et là battez-vous comme des beaux diables. »

Un temps, le hip-hop est resté cantonné à cette minuscule zone géographique, planquée sous le tapis de la Big Apple : « Au milieu des années 70, la plus grande partie de l’énergie juvénile qui s’est fait connaître sous le nom de hip-hop était concentrée dans un minuscule cercle de 11,5 km de diamètre. » Tout se fait dans la rue, dans les block parties sans fin, dans les couloirs du métro – avec cette ligne 5 devenue « un Moma [6] sur roues ». Temps de la naïveté, de la créativité qui ne pense même pas la possibilité du business. « Pour moi, il n’était pas concevable qu’il existe un jour des disques de hip-hop », dit Chuck D., l’un des fondateurs de Public Enemy. Viennent ensuite les premiers disques. Rapper Delight du Sugar Hill Gang (1979), Planet Rock d’Afrika Bambaataa [7] (1982), etc. Des hits absolus, qui enclenchent la course aux studios : « Au cours des quinze années suivantes, le hip-hop quitta les parcs, les maisons de quartier et les clubs pour entrer en laboratoire. […] Le hip-hop fut raffiné comme du sucre. […] La tension entre la culture et le commerce allait devenir l’une des intrigues principales de l’histoire de la génération hip-hop. »

La suite est connue, entre génie explosif (Wu Tang Clan, Public Enemy), exportation vers la West Coast (wesh Tupac), mercantilisation à outrance, triomphe des dealers de gangsta rap (Snoop Doggy Dog, Dr. Dre et la galaxie Death Row du démoniaque Suge Knight), internationalisation, MTVisation, matraquage planétaire... Reste ce moment séminal où ce qui allait devenir un monstre à mille têtes s’étalonne lentement sur un quartier timbre-poste, à coups d’inventions, de voltiges sur la tête, de poursuites dans le métro après un graff, de fraternités, d’envolées du MC au micro. En intro du bouquin, Kool Herc résume tout cela en toute simplicité : « Ce qui compte […] ce n’est pas la frime et les chaînes en or. Ce n’est pas la puissance de feu de ton flingue. […] Ce qui compte c’est toi et moi établissant un rapport d’homme à homme. »

Dans M.A.R.S, histoires et légendes du rap marseillais (Wildproject, 2013), Julien Valnet dessine les contours de la scène rap marseillaise, et notamment ses débuts tonitruants, sous l’égide d’IAM, de la Fonky Family, du Massilia Sound System et d’autres plus oubliés. Il en ressort la même impression : avant que tout cela ne devienne une machine folle lancée vers les sommets des hit-parades, le hip-hop était un bricolage collectif, chacun apportant sa brique à l’édifice, dans un joyeux bordel faisant la nique à la relégation sociale. Rien de tout ceci n’est mort, surtout la créativité. Mais l’âge de l’innocence semble à bien des égards plus que lointain. Mort et enterré.

Émilien Bernard

La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Ce texte est issu du dossier « Rap’s not dead » du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Publié en France par Allia en 2006, dans une traduction de Héloïse Esquié.

[2« Herc se concentra sur la vibration fondamentale de la boucle au milieu du disque, le break […]. Une fois qu’ils ont entendu ça, c’était plié, […] ils voulaient constamment entendre break sur break. »

[3« Dans la nouvelle hiérarchie du cool du Bronx, l’homme aux disques avait remplacé l’homme aux couleurs des gangs. »

[4« Me pousse pas parce que je suis au bord du précipice. »

[5Littéralement, « fêtes de quartier ».

[6Museum of Modern Art.

[7« Le disque qui a lancé l’idée que ce n’était pas seulement un phénomène urbain, mais un truc grand ouvert à la diversité […]. C’est là que le hip-hop a pris sa dimension mondiale. »



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