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Dossier « Quand la musique cogne »

Hip-hop : planète Mars


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Momo Brücke, illustré par
mis en ligne le 25/02/2019 - commentaires

Marseille a été l’un des fers de lance du mouvement hip-hop en France. L’envie de faire le point nous a pris. Rencontre au bistrot avec Pak’Dj Een, Labo Klandestino et K-Méléon, de La Méthode [1], groupe phocéen arpentant les scènes depuis le début des années 2000.

Photo Sydney Onthemoon {JPEG}

***

C’est par la mer que le jazz est arrivé à Marseille. À fond de cale [2], ramené dans les années 20 par les dockers et marins noirs qui zonaient dans le quartier réservé – détruit en 1943 par la Wehrmacht. Soixante ans et une guerre mondiale plus tard, c’est l’US Navy qui investit les quais de la Joliette et dégueule des milliers de marins sur la ville. Parmi eux, des New-Yorkais débarquant directement de la ville mère du hip-hop. Faf Larage raconte : « Après 1986, les mecs débarquaient avec les K7 de nouveautés, et on leur faisait écouter celles qu’on recevait. On comparait. La musique circulait comme ça. Il y en a quelques-uns qui se retrouvaient avec nous chez Kheops. Ils hallucinaient !  [3]  »

Le hip-hop s’est donc répandu comme ça à Marseille, par la mer. Et les passeurs de son ont fait de cette ville prédestinée une de ses capitales – celle des métèques. Pak’Dj Eeen raconte : « Ça dansait, ça rappait au Vieux-Port. À l’opéra, il y avait des breakers. Aujourd’hui, c’est un peu revenu, comme à Saint- Charles. Mais, c’est moins brut qu’à l’époque. » Les années 1990, c’est l’âge d’or. La montée en puissance d’IAM, puis de la FF (la Fonky Family) pour ne parler que de ceux qui ont – massivement – exporté la mythologie de la planète Mars. « Il y avait pas mal de lieux, pas mal de concerts, toutes les salles étaient ouvertes, ça bougeait énormément, se souvient Labo Klandestino. Dans les années 90, on avait plus de liberté, plus de moyens, la ville était vachement plus ouverte à la culture. Quand tu compares avec 2013 Capitale de la culture, tu te dis que c’est une blague. C’était avant, la culture à Marseille ! »

Marseille était l’une des capitales du raï avant que le rap y prenne son envol. Logique donc que leurs histoires s’entremêlent. Si, dans le Bronx, le hip-hop est l’héritage de la musique noire, à Marseille il est lié aux cheb et aux cheba  [4], comme le dit Jali, du Massilia : « Quand il arrivait, le cheb faisait pléthore de dédicaces. À tous les quartiers d’Oran, d’Alger, de Marseille… À la jamaïcaine. À la sound system.  [5]  » Cette résonance du hip-hop à Marseille était inévitable. Elle est le fruit d’un écho qui ne pouvait qu’avoir lieu entre une musique noire issue de l’esclavage et un port marqué par les migrations et la colonisation. C’est d’ailleurs une des particularités du son marseillais, ces sonorités orientales au milieu d’autres styles plus classiques. Labo Klandestino : « Dans le hip-hop, tu peux allier plein de cultures : le rock, le jazz, le reggae. Ça peut aller dans tous les sens. Nous, avec l’équipe, on s’y retrouve, parce qu’il y a un gros mélange, en fait. Il n’y a pas un morceau qui se ressemble sur les albums de la Méthode, aujourd’hui. »

Pour la génération qui s’est pointée au début des années 2000, les lieux du mouvement n’étaient déjà plus tout-à-fait les mêmes. Il y a eu comme un retour au Block party des débuts : « C’est dans les guinguettes de quartier qu’on s’est rencontrés et qu’on s’est fait connaître », explique K-Méléon. « C’était la tournée, reprend Pak’Dj Een. On arrivait fin mai, début juin et on faisait le tour de toutes les fêtes. On avait la Planète Jeune aussi, qui était organisée par la Ville, par les mairies de secteur et la finale se faisait au Dôme. C’était plein. » K-Méléon enchaîne : « À l’époque, il n’y avait pas de rapport au business, c’était le rapport à la qualité. Quand on faisait un concert, il fallait tout niquer, c’était ça le mot d’ordre. Parce qu’on était dans une époque où, si sur scène t’assurais pas, on te jetait des pierres, on te disait : “Oh ! Qu’est-ce tu fous là ? Sors de là !” Donc, il y avait ce côté qualitatif qui était super important. Qu’on a un petit peu perdu aujourd’hui. »

Et pour eux, ce sentiment de la perte vient d’Internet et de la marchandisation de la culture hip-hop. Selon Pak’Dj Een, « les jeunes qui commencent le rap, ils sont direct dans un truc de star-system. Il n’y a pas le truc qu’on avait nous, le truc de la rue. Quand on était gamin, on se retrouvait entre potes, pas sur YouTube à essayer de faire des vues. Aujourd’hui, la démarche est différente, tu te mets au rap, t’essayes de faire des vues et de vendre des disques. » Labo Klandestino : « Avant, on était sur scène et il n’y avait pas ce rapport à l’argent. Parfois je donne des ateliers à Miramas et un petit qui avait l’oreille musicale me dit : “Ouais, maintenant je vais faire ça, je vais le mettre sur YouTube et je vais faire le million de vues.” Direct, le môme il te parle de ça. Il a neuf ans. » Mais heureusement, « Il y a encore des activistes qui font des choses, rebondit K-Méléon. Je prends l’exemple de Yolo Dream, les petits jeunes Dam’s et compagnie qui font des Open mic. Et voilà, il y a plein de petites actions à faire, mais faut continuer. Le problème, c’est que souvent, quand il n’y a pas de sous qui rentrent pendant un moment, il y a beaucoup de jeunes qui lâchent. »

Comme bien souvent, la question poisseuse de l’argent s’impose. Comment tenir sur la durée quand ton énergie part ailleurs, car il faut trouver de quoi bouffer ? Clef de voûte de l’indépendance, et pourtant, pour Pak’Dj Een, c’est clair, « l’argent pourrit les gens ». « Ils nous ont donné toutes ces subventions, mais maintenant on est devenus trop dépendants. Non, on n’a pas besoin d’eux pour faire quelque chose. Il faut se mettre ça dans la tête. Si l’on croit que l’on a besoin d’eux et de leurs subventions, on fera jamais rien. Parce qu’on est prisonnier. Du coup, ils ont du poids. On n’a pas besoin de cet argent. Il faut garder cette mentalité de faire des trucs de ouf, mais avec rien. On n’est ni dépendant de l’État, ni des associations. » Boum, boum ! Et « Qui a dit que le rap du Sud était mort ? Ici le flux est énorme !  [6]  » Mars est encore là !

Momo Brücke

Les voix du ghetto

Le rap est né dans le Bronx au début des années 1970. « Sedgwick Avenue. Numéro 1520. Onze étages de briques. “Le berceau du hip-hop.” Chez Kool Herc. » Dj Kool Herc celui par qui tout a commencé. Le génie qui a eu l’idée de poser deux copies du même disque sur ses platines et d’enchaîner les rythmiques, étirant ainsi ses boucles jusqu’au petit matin. C’est son histoire et celle d’un monde en flammes que Laurent Rigoulet nous raconte dans son roman-documentaire, Brûle  [7]. Des pionniers du hip-hop se partageant le Bronx – « Flash dans le sud, Bambaataa à l’est et Herc à l’ouest » – aux mômes affûtant leurs rimes dans la rue : c’est le ghetto et ses voix que Brûle nous expose à la gueule. Et, bordel, c’est réussi.

Seventies. Le Bronx brûle de la promesse d’une ville nouvelle portée par l’architecte de New York, Robert Moses. Un malade. « Les flammes engendraient les flammes. » À l’heure du bilan, « quatre-vingt-dix pour cent des immeubles avaient brûlé » autour de Sedgwick avenue. C’est la Cross Bronx Expressway, l’autoroute qui traverse le borough d’est en ouest, qui en est la cause. Un projet de Moses devant relier les banlieues friquées à Manhattan, « pour que l’argent glisse sur de merveilleuses routes, effilées comme les pointes de l’avenir, pour que l’argent circule et s’écoule sans un bruit, dans une onde de plaisir, et que New York retrouve sa puissance dorée. » Mais pour l’heure ça pue la cendre, le retour de flamme d’une spéculation sauvage qui a entraîné nombre de promoteurs – ces rats – à incendier leurs immeubles afin de toucher les primes d’assurance. Le Bronx était dévasté, le monde à la dérive et au milieu des décombres : les gangs.

« Nous aurions tous brûlé que ça n’aurait pas changé la face du monde. » Et pourtant… Cette brûlure ne cicatrisait pas. Rejeton des incendies, des guerres de gangs, des sound systems jamaïcains et du Black Power, le hip-hop a graffé son histoire dans la rue, devant des murs crachant le son de la révolte. « Tu nous vois danser ? Tu nous vois bondir ? Tu l’entends gueuler, ton quartier ? Le monde qu’ils ont abandonné, tu l’entends crier ? Ils l’ont négligé, ils l’ont lâché, ils ont largué les amarres, et bientôt il se dressera face à eux, le nouveau monde, le monde de demain. » Et on peut se demander, aujourd’hui ce qu’il est advenu de ce monde, quand une partie de cette jeunesse s’est éclatée dans la drogue en négociant mal le virage – verglacé – des années d’hiver. Et pendant que certains succombaient à l’appât du gain, vendant aux majors leur culture, d’autres se sont évertués à cultiver, à propager, l’expression de cette rage, que personne, jusqu’ici, n’entendait. Et dans cet héritage, Kool Herc est un maître. Respect.

M. B.

Notes


[1La Méthode vient de sortir son premier album, Adrénaline, en vente partout.

[2Michel Samson, Gilles Suzanne, À fond de cale : un siècle de jazz à Marseille, 1917-2011, Éditions Wildproject, 2012.

[3Julien Valnet, M.A.R.S., Histoires et légendes du hip-hop marseillais, Éditions Wildproject, 2013.

[4Masculin et féminin de « jeune », pour désigner la génération raï venant après les cheikh et cheikha (vieux et vieilles) du chaabi et autres musiques traditionnelles algériennes.

[5Julien Valnet, M.A.R.S., op. cit.

[6Keny Arkana, Marseille, featuring Kalash l’Afro & RPZ.

[7Laurent Rigoulet, Brûle, Don Quichotte éditions, 2016.



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