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GUADELOUPE : Toujours sous pression

Procès de l’État colonial : Liberté pour Ruddy Alexis !


paru dans CQFD n°111 (Mai 2013), rubrique , par Frédéric Gircour, illustré par
mis en ligne le 20/06/2013 - commentaires

Retour en fanfare carnavalesque du « chien créole » dans les colonnes du Chien rouge pour nous narrer par le menu l’ubuesque procès d’un jeune militant du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), trois ans après les émeutes qui avaient embrasé la Guadeloupe. Entre intimidations policières, faux témoins et parodie de justice, le sort de Ruddy Alexis semblait scellé. Mais…

Passé sous silence par les médias nationaux, un très important procès a tenu la Guadeloupe en haleine en novembre 2012, celui de Ruddy Alexis, âgé de 35 ans au moment des faits, accusé d’avoir abattu Jacques Bino, syndicaliste de la CGTG et père d’un jeune garçon, pendant le mouvement social de 2009.

Par Rémi {PNG}

Le 16 février 2009, quand des émeutes éclatent en Guadeloupe, cela fait quasiment un mois que le LKP a lancé une grève générale très suivie appuyée par des manifestations pacifiques quotidiennes, d’une ampleur inégalée dans l’histoire de la Guadeloupe. Le grand patronat n’entend rien céder et le pouvoir politique, qui a parié sur la lassitude des Guadeloupéens, commence à comprendre que loin d’affaiblir la mobilisation, cette position ne fait que la renforcer. Le risque que l’exemple du LKP fasse des émules n’est certainement pas pris à la légère : un mouvement parvenant à déclarer une grève générale illimitée en réunissant en son sein tous les syndicats, des plus radicaux jusqu’à la CFDT ou la CFTC, sans oublier les partis politiques progressistes et de nombreuses associations de la société civile, a en effet de quoi donner des sueurs froides aux tenants de l’ordre établi. En métropole, les masses, sur l’exemple de la Guadeloupe, pourrait se mettre à exiger de leurs si timides directions syndicales des actions plus ambitieuses que les dérisoires journées de grève de 24 heures, plus démoralisantes qu’autre chose, auxquelles on les habitue…

A cette situation s’ajoute le fait, avec le début des émeutes, que beaucoup de commerces dont de nombreuses enseignes appartenant aux grandes familles békés [1], celles-là même qui détiennent l’essentiel de l’économie insulaire, sont désormais la cible de pillages, quand elles ne sont pas incendiées. La répression du mouvement est malaisée à ce stade, du moins tant que les émeutiers ne s’en prennent qu’aux biens des possédants, car tout ce que la presse nationale compte comme grands journaux ou chaînes de télévision importantes a dépêché des journalistes en Guadeloupe, et la presse internationale n’est pas en reste avec, pour ne citer que les plus importants, des envoyés spéciaux de CNN et d’Al Jazeera. On imagine les répercussions en termes d’image si le gouvernement décidait d’entreprendre la répression brutale d’un mouvement dont tous reconnaissent la justesse des causes même si beaucoup disent désapprouver la méthode.

C’est dans ce contexte que, dans la nuit du 17 au 18 février, Jacques Bino, qui vient d’assister à un meeting du LKP à Pointe-à-Pitre, prend sa voiture pour rejoindre son domicile. Sa route s’achèvera dans la cité populaire Henri IV, non loin de là, le thorax traversé de part en part par une balle de très gros calibre utilisée en principe pour la chasse au sanglier ou par les forces de police, tirée à une centaine de mètres du véhicule en mouvement. Le procureur de l’époque, Jean-Michel Prêtre, avant toute enquête digne de ce nom, déclare le matin du meurtre que c’est un jeune qui a tiré depuis un barrage en pensant faire feu sur une voiture de la BAC. La police ne démordra plus de cette version.

Quarante-quatre mois plus tard, au cours du procès qui se tiendra à la cour d’assises de Basse-Terre, Ruddy Alexis, traduit en justice pour ce meurtre, impressionne par le calme dont il fait preuve, par sa correction et par l’aisance avec laquelle il répond aux questions qui lui sont posées. Le procès va être un festival de retournements de situation et de coups de théâtre qui provoqueront l’effondrement du dossier laborieusement constitué par la police judiciaire sous la direction de la capitaine Bonamy de la PJ. Truffé d’incohérences ne comptant ni aveux, ni arme du crime, il se base pour l’essentiel sur des témoignages mettant en cause le jeune homme. Or, on ira de surprise en surprise au fil des audiences : le procès révèle pour commencer que plusieurs témoins qui incriminaient Ruddy sont en fait des indicateurs de police. Un témoin, le plus vindicatif contre le jeune militant, sous le coup d’une peine de 8 mois avec sursis dans une affaire antérieure, insiste bien à la barre sur le fait que ce soir-là il ne pouvait pas être en train de casser, contrairement à ce qu’un autre témoin affirme, puisque comme il vient de l’expliquer à la cour, il a passé sa soirée à suivre Ruddy Alexis du regard, sans bouger. Et puis vient le moment où le président tente de confondre les revirements d’un témoin à la barre quant à la taille du tireur : 1,80 m ou 1,60 m ? Mais les avocats de l’accusé présentent la feuille manuscrite sur laquelle le PV en question a été rédigé et où il apparaît que les chiffres de la taille ont clairement été raturés puis réécrits par-dessus. La version définitive, tapée à la machine ultérieurement par les policiers et qui reprend la taille de 1,60 m, celle de Ruddy bien sûr, n’a, elle, jamais été signée par le témoin en question… Un autre nie catégoriquement avoir tenu les propos que le président du tribunal lui prête en se basant sur la lecture du PV qui a été réalisée chez le juge d’instruction, Fabien Terrier. « C’est pourtant bien votre signature, en bas de ce document », l’interpellera sèchement le président. Avec une certaine gêne, il explique que, lisant avec beaucoup de difficulté, il se contentait d’apposer sa signature là où les policiers apparemment pressés lui demandaient de signer. On lui rétorque que lors de son audition chez le juge d’instruction, il était accompagné de son avocate qui n’aurait certainement pas laissé passer une chose pareille mais là encore, les avocats de la défense brandissent le PV de ladite audition où il est spécifié que l’avocate, invoquant un malaise, avait laissé seul son client… Et on peut aussi parler de cet autre témoin capital, par ailleurs en instance de jugement pour viol sur mineur, qui reconnaîtra ouvertement avoir fait un faux témoignage, expliquant qu’il a « d’autres casseroles au-dessus de la tête » et que la police lui a promis d’enterrer certaines affaires s’il enfonçait Ruddy Alexis. A cette longue liste, il faut ajouter les scellés que le président Fagalde promet de montrer aux jurés, ce qu’il ne sera finalement pas en mesure de faire, le parquet ayant égaré ces pièces…

Sans l’ombre d’un aveu donc (par deux fois Ruddy a même entrepris de longues grèves de la faim en prison pour clamer son innocence et dénoncer ses conditions d’incarcération), et sans preuve recevable ou témoignage crédible, on aurait pu supposer que le parquet était au moins en mesure de fournir un mobile du crime irréfutable. Selon la version officielle, le tireur aurait confondu une voiture de la BAC avec la Fiat Punto de Jacques Bino, mais encore fallait-il expliquer pourquoi Alexis aurait voulu tirer sur cette voiture et tuer ses occupants. Il se trouve que le jeune homme avait reçu l’après-midi avant le meurtre un texto qui a énormément circulé à cette époque en Guadeloupe, reprenant pour les dénoncer les propos d’Alain Huygues-Despointe, puissant béké martiniquais, propos qui avaient d’ailleurs valu à l’homme d’affaires d’être poursuivi pour incitation à la haine raciale et condamné en première instance, puis en appel pour apologie de crime contre l’Humanité, avant que la Cour de cassation ne juge opportun d’annuler cette décision [2]. Or ce SMS avait été relayé, entre autres, à Ruddy par Eric Nanette, un homme très engagé dans la vie associative de Pointe-à-Pitre et, cadre de la Centrale des Travailleurs unis, l’un des syndicats faisant partie du LKP. Aussi absurde que cela puisse paraître, l’accusation s’est acharnée à démontrer que ce SMS, qui ne faisait que reprendre ces propos racistes pour les dénoncer, avait constitué rien de moins qu’un appel au meurtre, qu’il visait à « faire chauffer le climat social ». Le témoin qui a reconnu avoir fait un faux témoignage dira à la barre que les policiers lui ont demandé explicitement de mettre en cause Eric Nanette, ce qu’il fera d’ailleurs. Ruddy Alexis aussi livrera un témoignage similaire : « Ils m’ont menacé, fait du chantage : si je n’impliquais pas Eric Nanette comme commanditaire, ma femme irait en prison et ma fille à la DDASS, ils me l’ont répété plusieurs fois. »

Il s’y est cependant toujours refusé. A la question du président Fagalde lui demandant, selon lui, pourquoi des policiers auraient voulu faire condamner M. Nanette, Ruddy devait répondre : « Ils ont sans doute voulu impliquer des membres du LKP, […] ils ont certainement voulu ternir l’image du LKP. »

La presse locale dans son ensemble s’est assez rapidement convaincue de l’innocence de Ruddy Alexis, comme en témoigne, par exemple, ce papier daté du 29 novembre 2012 de Boris Colombet, extrait du quotidien régional France-Antilles, un journal que d’aucuns pourraient qualifier de plutôt complaisant envers le pouvoir. L’article commence comme suit : « Les policiers de la DIPJ (Direction interrégionale de la police judiciaire) ont-ils fait preuve d’une légèreté proche de l’amateurisme en enquêtant sur la mort de Jacques Bino ? Ont-ils sciemment fabriqué un dossier de toutes pièces, en recherchant un coupable idéal au lieu de la vérité ? La question, volontairement provocatrice, ne peut que se poser, tant les éléments à charge censés mettre en cause Ruddy Alexis se sont lézardés. [3] »

L’avocat général, Camille Tardo-Dino, jouant une ultime carte, expliquera dans son réquisitoire pour minorer cette débâcle, que les témoins étaient tous venus avec la peur au ventre et que c’est sous la menace qu’ils avaient changé leur témoignage. Or s’ils ont effectivement reçu des menaces et des pressions, c’est venant des services de police comme tous l’ont dénoncé. Les jurés ne s’y tromperont pas, malgré la peine plancher de 15 ans de prison demandée par l’avocat général, Ruddy Alexis a été acquitté à l’unanimité et libéré. Après trois ans et demi d’emprisonnement dont plus de deux à l’isolement, il a enfin pu retrouver sa compagne et sa fille.

Pour en savoir plus :

Frédéric Gircour, co-auteur avec Nicolas Rey, de LKP, Guadeloupe, le mouvement des 44 jours, (Syllepse, 2009).Frédéric Gircour a également chroniqué ce procès hors norme sur son blog : Chien Créole. On y trouvera aussi les liens pour lire le chapitre (gracieusement mis en ligne) qu’il a consacré dans le livre à cette affaire.


Notes


[1Descendants des premiers colons européens.

[2Les propos reprochés à Alain Huygues-Despointe ont été tenus dans l’excellent documentaire de Romain Bolzinger, Les Derniers maîtres de la Martinique, diffusé début 2009 sur Canal+. Il s’emploie à y expliquer qu’il y avait de «  bons côtés à l’esclavage ». D’autre part, les békés pratiquant l’endogamie depuis des siècles, il explique calmement : « On a voulu préserver la race »...

[3« Procès de Ruddy Alexis, un fiasco pour l’accusation » de Boris Colombet – France Antilles 29/11/12.



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Par Frédéric Gircour


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