CQFD

Dossier : Libérons les terres

Politiques de terres volées


paru dans CQFD n°133 (juin 2015), rubrique , par Alexandre Hyacinthe, illustré par
mis en ligne le 27/08/2015 - commentaires

Depuis quelques années, le phénomène d’accaparement des terres a pris de l’ampleur, et avec lui ses conséquences désastreuses, notamment sur le continent africain et en Europe de l’Est. En France, on ne connaît pas pour l’instant d’investissements massifs visant les terres de la part des grandes entreprises multinationales. Pour autant, on peut bien parler de confiscation du foncier agricole, qui se développe de différentes manières, plus ou moins insidieuses. Petite typologie non exhaustive de ce qui prive les paysans et paysannes de leur outil de production.

Entre le marteau de la métropole et l’enclume de l’agro-industrie !

Dans son livre Les paysans dans la lutte des classes, le syndicaliste paysan Bernard Lambert distinguait déjà en 1970 les « paupérisés » – les paysans contraints de rejoindre le prolétariat industriel faute de fermes assez grandes pour être compétitives – des « prolétarisés » – obligés d’investir sans relâche pour se maintenir dans la compétition, et donc d’absorber peu à peu les terres laissées par ceux qui partaient. En France, le statut du fermage et les baux ruraux que celui-ci régit, issus des conquêtes sociales d’après-guerre, limitent considérablement les droits des propriétaires [1] ; cependant, la « modernisation » de l’agriculture a entraîné une diminution drastique du nombre de paysans et paysannes. La course à la productivité et à la spécialisation de l’agriculture a profondément accentué la concentration des outils de production et creusé les écarts entre petites fermes et grandes exploitations. Plus récemment, d’autres phénomènes de confiscation des terres sont apparus : arrivée d’investisseurs privés, pression urbaine, « écotourisme », etc. D’ampleur et de visibilité variées, toutes ces transformations entraînent des formes d’accaparement tout autant préoccupantes.

Par Emilie Seto. {JPEG}

Agrobusiness

Alors que le 17 juin aura lieu le procès en appel de neuf personnes ayant participé au démontage de l’usine des 1 000 vaches en Picardie, les cas similaires de fermes-usines se multiplient, synonymes d’une industrialisation massive de l’agriculture. On recense ainsi actuellement en France près d’une trentaine de projets : élevage monstre de porcs dans le Pas-de-Calais, usine à engraissement de veaux dans le Limousin, bâtiments à étages de centaines de milliers de poulets dans l’Ouest... Ces projets accapareurs de terres ont de plus en plus souvent pour finalité la production d’agrocarburants, de biogaz ou de photovoltaïque, réorientant massivement le foncier agricole vers une destination industrielle très profitable pour ses promoteurs, mais non rentable sans un soutien public massif [2]. Dans le cas des 1 000 vaches [3], projet d’un entrepreneur du BTP qui vise à faire méthaniser la bouse des vaches pour la transformer en biogaz, 3 000 hectares de terres sont nécessaires rien que pour épandre les déchets organiques résultant de ce processus industriel ; l’élevage n’a plus aucun lien au sol (les vaches sont nourries et traites par des robots) et le lait des vaches est devenu un sous-produit, moins rentable que leur merde.

Accaparement de proximité

Moins visibles que ces grands projets industriels, certaines fermes « familiales » classiques (ou les structures sociétaires qui en sont issues) n’ont jamais cessé de s’agrandir pour rester compétitives. Ces « cumulards » – comme on les nomme dans le milieu – récupèrent ou se partagent les terres des fermes qui arrêtent leur activité, dans un cercle vicieux sans fin. D’abord, on récupère des hectares de culture ou de prairie, pour avoir un peu plus de revenus et quelques primes en rab [4]. Ensuite, on investit dans le matériel nécessaire à ces nouvelles dimensions. Une fois le matériel acquis... pourquoi ne pas acquérir quelques hectares de plus pour l’amortir ? Et après être devenu grand, il est facile d’être visible dans le tissu politique local comme dans le syndicalisme agricole majoritaire (FNSEA) : les portes vers de nouveaux hectares s’ouvrent de plus en plus simplement. Couplés au changement de destination des bâtiments agricoles – sur lequel on reviendra –, des outils de production viables et à taille humaine se retrouvent ainsi démantelés, au profit de structures trop chères et trop endettées pour être reprises, et trop grandes pour être viables.

Cette course à l’agrandissement est encouragée par la Politique agricole commune (PAC) qui redistribue en partie ses aides publiques en fonction du nombre d’hectares exploités par l’agriculteur. Lors de la récente réforme de la PAC, les États européens avaient la possibilité de moduler certaines aides à l’hectare, et ainsi limiter la spéculation liée aux primes à l’hectare. Mais comme on pouvait s’y attendre, l’agro-écologie prônée depuis peu par notre ministère de l’Agriculture ne rime pas avec réforme agraire, et l’option de répartir un minimum le soutien aux paysans par ce biais a été abandonnée en France.

Au-delà de la question de fond de la répartition des richesses, cette concentration des terres a localement des conséquences agronomiques directes, comme en témoigne Fanny, paysanne dans l’Ain : «  En polyculture-élevage, il faut à la fois des pâtures, des prairies fauchables et des surfaces labourables. Les grosses fermes récupèrent souvent les meilleures terres, et créent donc des déséquilibres localement, renforçant la spécialisation. » Les élevages voisins privés des bonnes terres se retrouvent en effet dépendants d’achat d’aliments extérieurs, tandis que les « cumulards » écoulent leur production vers des filières longues au prix du marché. L’enjeu est de taille pour les années à venir : alors que près de la moitié des agriculteurs et agricultrices partiront en retraite d’ici dix ans, que vont devenir ces fermes devenues trop grandes, où s’entassent hectares, tracteurs, bâtiments, pour parfois seulement un ou deux emplois ? La mauvaise réponse pointe déjà : des fermes laitières surendettées se sont vu racheter leurs dettes par leur coopérative ou un acheteur privé, ouvrant la porte à un nouveau type d’investisseurs dans la production agricole. Mais une autre réponse voit aussi heureusement le jour : s’atteler dès maintenant au « démembrement » de ces fermes, en recréant des outils collectifs, là où ils ont disparu. Ainsi, ici ou là, des éleveurs libèrent leurs quelques hectares irrigables pour du maraîchage, ou des céréaliers proches de la retraite accueillent de nouvelles personnes sur leur ferme avec troupeaux, serres et vergers, multipliant par 4 ou 5 le nombre d’activités sur la même surface.

Écomodernité

« Ce n’est pas le parfum des huiles essentielles qui masquera l’odeur des cheminées de Feyzin », annonçait le tract d’un festival dans la Drôme en 2012 – Feyzin étant une commune au sud de Lyon, où se situe un grand bassin pétrochimique. Disparition du pastoralisme, difficultés de mécanisation : certaines régions comportent encore des terrains en pente et des terrasses en friche, progressivement délaissées par l’agriculture compétitive, comme c’est le cas en Drôme et en Ardèche. Ces zones ont donc constitué ces dernières décennies un refuge accessible pour le « hors cadre familial », celles et ceux qui n’avaient pas de patrimoine pour se lancer dans la paysannerie. Ces derniers ont pu y rencontrer des personnes qui ont toujours les savoir-faire adaptés à ces territoires.

Seulement, les terrasses en friche et les jolis hameaux, dotés désormais du haut débit, attirent aussi un tout autre public. Début 2015, sur un site de petites annonces, on pouvait trouver dans la même région : « À rénover : demeure de charme dans bâtiment agricole, idéal pour tourisme ou télétravail » – annonce proposée par... la Safer, organisme parapublic supposé maintenir la destination agricole du foncier rural. Que faire d’une terrasse en friche et de pâtures pauvres quand on n’a ni maison ni bâtiment ? Ce bâti fait pourtant tout autant partie de l’outil de production pour les paysans et paysannes, mais attire un public bien plus solvable. Même quand c’est pour y passer seulement trois mois dans l’année, comme en témoigne Valérie, en Ardèche : « Toutes les maisons refaites et confortables ont les volets fermés une grande partie de l’année, et on n’arrive pas à entretenir les nôtres, nous qui vivons ici. »

Bien sûr, parmi ces nouveaux arrivants, certains recherchent avec sincérité à sortir d’un mode de vie urbain fait de stress et d’hyperconsommation. Mais comme le souligne Georges, artisan en milieu rural dans le Massif central : « Ils viennent avec leurs codes, leur culture, et parfois, on est bien plus face à une extension de leur mode de vie urbain que dans la construction de quelque chose de nouveau, qui serait à inventer. Et ça, ça peut être une violence pour les gens d’ici, qui ne peuvent pour certains que constater l’effondrement de leur monde. »

Cet attrait pour se mettre au vert constitue un bon filon économique ou médiatique pour certains. La vallée de la Drôme a ainsi été décrétée « Biovallée » il y a quelques années, pour « aménager et valoriser » le territoire et « accompagner l’innovation ». Bruno, paysan sur place, témoigne : « Bien sûr qu’on est pour le développement du bio, mais pourquoi dans une seule vallée ? Et en plus, à quelques kilomètres des centrales nucléaires qui ne sont pas remises en cause... La Biovallée, c’est beaucoup d’idées, dont certaines intéressantes, mais on ne voit pas d’impact concret, et ça n’empêche visiblement pas la réalisation de projets néfastes ici. En termes d’aménagement du territoire, la Drôme est pensée comme ça : la vallée du Rhône est la plaine pour l’industrie, le reste sert de “zone verte”, où les entreprises ferment, et où il restera bien quelques paysans parqués, un peu comme dans un zoo. »

En remontant cette vallée de la Drôme, on trouve plus haut l’École de la Nature et des Savoirs, qui invite sur son site à «  donner vie à une “écomodernité” » dans «  un territoire naturel préservé, éloigné des centres urbains, mais proche d’une gare SNCF ». Ce « lieu “systémique” » permet la « mise en œuvre de stages, formations, séminaires de “ruptures”, à destination des cadres, dirigeants d’entreprises, étudiants de grandes écoles et grand public ». En quelques mots de présentation, on comprend qu’on n’est pas toutes et tous égaux devant le retour à la nature. Ce type d’acteur, et sa clientèle, n’ont pas de problèmes de capital pour acquérir du foncier, transformant ainsi significativement le marché de l’immobilier et la démographie locale.

Sur place, quelques jeunes installés, habitantes et habitants, et jusqu’à certains conseils municipaux, n’entendent pas devenir les éléments de décor pittoresque pour une mise au vert de cadres supérieurs stressés, et continuent à lutter pour que la terre et le bâti soient accessibles à celles et ceux qui souhaitent prendre en main leur vie ici.

Lent grignotage

Il y a les cas emblématiques, les aéroports et les lignes TGV, qui consomment des centaines d’hectares d’un seul tenant. Ou bien les projets plus restreints, mais si hallucinants de bêtise qu’ils retiennent l’attention, comme le Center Parcs à Roybon en Isère. Mais il y a, plus sournois, plus diffus, et tout aussi rapide, les hectares de non-lieux, ni villes ni campagne, où s’empilent lotissements, ronds-points, et hangars franchisés. Et les ronds-points, comme les villas, poussent particulièrement bien dans les bonnes terres plates et cultivables. Au nord des Alpes, les vallées et plaines savoyardes sont un haut lieu de ce phénomène. Genève, son taux de change en francs suisses et le tourisme industriel attirent le béton comme le fumier attire les mouches.

Certes, quelques fermes ont participé à ce développement, en étant propriétaires de terrains qui changent d’usage, comme l’explique Matthieu, maraîcher en Haute-Savoie : « Le prix d’un mètre carré constructible ici, c’est plus d’un mois de retraite agricole de ma grand-mère. Voilà un peu le contexte. » Encore aujourd’hui, certains propriétaires « stockent » du foncier, attendant son classement constructible. Un lotissement ici, une zone commerciale là, une voie rapide : l’impact direct est souvent réduit. En trente ans, un éleveur de la région témoigne de la perte de 6 à 10 hectares sur la ferme familiale, en plusieurs étapes. Et un projet autoroutier en menaçait 12 de plus. Selon lui, « il faut prendre en compte l’impact indirect : des zones de pâture qui deviennent inaccessibles pour les vaches, le mitage progressif et le morcellement des parcelles, qui rendent plus difficile l’activité agricole au quotidien ». Sans compter l’augmentation très rapide de la population dans ces zones. Le cercle vicieux de la métropole se poursuit : plus ces espaces se densifient, plus on crée de nouveaux axes de circulation, réduisant le temps de trajet vers de nouvelles zones qui subissent alors les mêmes transformations.

Pour les terres agricoles restantes résonne cette phrase du Seigneur des Anneaux, reprise à son compte par une peinture murale d’un quartier de Genève : « Mais tous ces endroits deviendront bientôt des îlots assiégés, pour peu que les choses continuent de suivre le cours qu’elles ont pris. » Pendant ce temps-là, on ne sait toujours pas cuisiner le bitume.

La suite du dossier

France : Le sel de la terre accaparée

L’accaparement des terres est un nouveau visage du colonialisme


Notes


[1Encore aujourd’hui, près des trois quarts des surfaces agricoles en France sont en fermage, donc soumises à ce statut.

[2Patrick Sadones, « Agriculture et production d’énergie dite renouvelable : pourquoi ? Comment ? », revue POUR, 2013/2 (n°218).

[3En moyenne en France, une exploitation laitière compte une cinquantaine de vaches.

[4Jusqu’à très récemment, aux surfaces des fermes laitières étaient liés des quotas, droits à produire désormais disparus. Récupérer des terres était alors nécessaire pour augmenter son volume de production.



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Par Alexandre Hyacinthe


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